La transformation des épreuves (partie 2 de 3)

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Société
La transformation des épreuves (partie 2 de 3)
Analyses
| par Marie-Michèle Beaudoin |

 

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Tu sais Katy, en espagnol, il y a deux façons de dire « donner naissance ». Il y a estar de parto qui signifie séparer, se séparer, et dar luz qui veut dire donner à la lumière. C’est ce que tu dois faire maintenant : laisser aller. Donner ton enfant à la lumière et lui donner la lumière1.

Ce sont les paroles de Madrone, sage-femme et sorcière, qui accompagne son amie Katy lors de son accouchement dans The Fifth Sacred Thing, roman de science-fiction de Starhawk. Alors que Katy est en douleur, alors qu’elles viennent toutes deux de s’extirper d’un monde dystopique qui pourrait être la culmination de notre système actuel, l’accouchement de Katy a quelque chose d’initiatique pour les deux amies. Cette épreuve les amène à se connecter à une foi profonde. Dans cette expérience partagée, elles se connectent à l’espoir qu’elles ont envers leur corps-esprit de passer ce moment douloureux. C’est une foi qui les connecte aux autres personnes ayant déjà donné naissance et qui leur donne espoir dans le potentiel et la force du vivant2. Cette connexion peut être difficile à ressentir dans l’actuel modèle de l’accouchement. En effet, l’un des impacts majeurs de la médicalisation identifiés par les praticien·ne·s sages-femmes, autant durant la discussion à Dazibao que dans les écrits que j’ai consultés, est celui de la perception de la douleur durant l’accouchement comme quelque chose de dangereux. Cette perception peut priver les personnes qui accouchent d’un sentiment de confiance en leurs capacités physiologiques et en leurs ressources émotives. Central à la réflexion d’arkadi, l’article des années 1980 « Ne touchez pas à ma douleur3 », de la sage-femme Isabelle Brabant, identifie cette problématique et tente d’offrir une perspective sur la douleur s’échappant d’une pathologisation purement négative.

 

Pratique sage-femme et conception de la douleur

Pour Mme Brabant, la médicalisation des gestes brouille la frontière entre le soin du corps d’une personne malade, dont la douleur est liée à un désordre, et l’accompagnement dans le processus d’accouchement, où la douleur est l’« expression normale d’un travail extraordinaire4 ». Dans cette logique, le rôle de la sage-femme consiste à accompagner la personne qui accouche pour lui permettre d’accueillir la douleur, dans la mesure de ses capacités, afin qu’elle achève l’« extraordinaire travail créatif du corps5 ». Changer la résistance en acceptation, en adaptation, pourrait traduire le sens profond qu’engage le travail des sages-femmes. Il s’agit ici d’aborder le processus de naissance de manière holistique; non plus seulement comme un processus physiologique, mais comme un vécu pouvant demander un appui psychologique, social, spirituel ou d’une autre nature aux personnes accouchant.

La perspective de Brabant critique certaines conceptions de la douleur héritées de pensées religieuses ou médicales : « À travers l’histoire, cette douleur a eu valeur de punition de Dieu : souvenez-vous de Ses paroles à Ève en la chassant du Paradis terrestre! La douleur a également eu valeur de malédiction, de condition fâcheuse à contrôler et même à annuler complètement à l’aide de drogues ou de respirations longuement pratiquées6 ». Isabelle Brabant tente de faire prendre conscience des schèmes de punition et de malédiction sous-jacents aux conceptions de la douleur des personnes qui accouchent. Son expérience en tant que sage-femme l’amène plutôt à affirmer que la douleur lors de l’accouchement, lorsqu’elle ne dépasse pas les capacités de la personne qui accouche, est normale. Cependant, dans des situations où il y a un blocage physique ou psychologique, des interventions sont nécessaires. Elle considère que la possibilité d’utiliser des techniques d’analgésie a permis de libérer les personnes qui accouchent « […] du tabou religieux qui aurait voulu qu’elles souffrent toutes, sans exception7 ». Ainsi, sans nier l’utilité des méthodes développées par la médecine, elle tente d’offrir un autre type de modèle à caractère initiatique dans lequel la douleur serait une ressource à mobiliser tant pour effectuer le travail du corps que pour passer symboliquement à un autre état dans le chemin de la parentalité.

 

Éthique du care dans la pratique sage-femme

Cet accompagnement dans des zones de douleur, de vulnérabilité, dans un climat où le momentum est dicté par le processus du corps, implique aussi son lot de souffrances pour les sages-femmes comme pour les accompagant·e·s (doulas). Comme le suggère une étude de 2011 en psychodynamique du travail sur la pratique sage-femme au Québec intitulée « Des femmes au travail pour des femmes en travail : une enquête de psychodynamique du travail avec des sages-femmes8 », la posture sous-tendue par le milieu rappelle beaucoup celle décrite par les féministes du care9. Dans cette étude, la pratique sage-femme est qualifiée de « travail discret ». Elle vise à prendre soin d’un aspect trivial de l’existence, l’accouchement, et « […] remet directement en question la toute-puissance de la technologie et, surtout, la domination de la science sur le corps et la douleur10 ». Cette description fait écho à celle d’Isabelle Brabant. En effet, cette dernière suggère une forme de retrait de la praticienne ou du praticien afin de laisser de l’espace pour l’empowerment de la personne qui accouche.

Cette posture de care, chez un corps soignant composé majoritairement de personnes socialisées comme femmes, peut être lue comme « une forme particulière de courage […] par opposition au caractère “bruyant” du courage viril, pour tenir une pratique [que les sages-femmes] jugent comme étant un lieu privilégié pour construire un monde meilleur11 ». Comprise comme une posture politique, la dimension d’être-en-relation devient un pivot, mais peut créer une pression et de la souffrance. En effet, si la dimension relationnelle constitue un lieu de réaffirmation essentiel dans la pratique sage-femme, les conditions de son expression sont restreintes par les possibilités du système dans lequel s’insère cette pratique. Les restrictions sont, par exemple, d’ordre monétaire  — nombre d’heures rémunérées en fonction de la quantité de travail reconnu  — ou encore propres aux stéréotypes de genre dans lesquels les praticien·ne·s socialisé·e·s comme femmes peuvent se sentir contraint·e·s d’agir pour que leur travail soit respecté. En effet, dans l’étude de 2011, les chercheuses parlent des stratégies utilisées par les sages-femmes pour être en continuité avec l’éthique du care dans le contexte de cohabitation avec le système biomédical. L’une de celles-ci consisterait à « faire la femme », c’est-à-dire à agir en conformité avec les normes de genre pour ne pas exposer leur savoir. Cette stratégie consisterait à ne pas adopter de comportements agressifs ou défensifs lorsque le personnel médical s’ingère dans le processus d’accouchement, par exemple dans un contexte d’hospitalisation de dernière minute ou d’accompagnement à la naissance à l’hôpital. Cette même stratégie permettrait de contourner les regards parfois inquisiteurs du corps médical et de préserver une éthique de travail mettant au centre le soin de la personne qui accouche et ses choix. Bien que cette stratégie puisse être efficace, cette exigence éthique semble impliquer une forme de sacrifice, de douleur ou, à tout le moins, la mise entre parenthèse de certaines parties de soi.

 

Des vocations qui causent souffrance

Un des liens entre la pratique de l’accompagnement à la naissance et celle de la pratique artistique est leur dimension vocationnelle. En effet, la pratique sage-femme, comme plusieurs métiers traditionnellement occupés par des femmes, est majoritairement comprise comme une vocation dans notre culture. Il en est de même pour la création artistique. On considère que ces deux professions sont motivées par un appel intérieur, celui d’aider les autres ou de créer. En ce sens, il est intéressant de faire des liens entre les conditions de travail des sages-femmes exposées dans cette étude, souvent précaires et difficiles, et celles des artistes.

Les autrices de l’étude décrivent le travail des sages-femmes comme un « travail sans frontière » impliquant une forme d’ascèse. En effet, malgré l’ancrage de ce travail dans une éthique du care, les praticien·ne·s sont soumis·e·s à des contraintes temporelles insoutenables, forcé·e·s à une hyperdisponibilité qui mine leur corps et leur pratique. On parle ici d’épuisement au travail, d’une emprise du travail même sur le hors-travail, d’un sentiment d’être « broyé·e·s » et d’une impression de non-reconnaissance et de méconnaissance du travail par la société12. Puisque les accouchements peuvent se dérouler à toute heure du jour et durer de longues heures, dans un contexte où l’hyperdisponibilité est normalisée, la forme d’ascèse demandée par le travail des sages-femmes affecte plus directement leurs besoins physiologiques vitaux. Dans le contexte de pratiques artistiques dites performatives, relationnelles et contextuelles, le problème se pose différemment.

La posture du care, décrite dans l’étude de 2011, peut tout à fait être mise en relation avec celle induite par certaines pratiques artistiques issues de l’art contextuel, de l’art performance ou de l’art relationnel. Celles-ci prennent généralement comme matériau de création une sphère humaine de relation. Par exemple, la relation du corps de l’artiste avec le temps et l’espace dans l’art performance; celle d’un geste de l’artiste dans un contexte non-artistique dans l’art contextuel; ou celle de la rencontre de l’artiste avec des non-artistes dans l’art relationnel. Ces pratiques artistiques, dont les formes peuvent être apparentées autant à celles du théâtre qu’à celles de l’intervention sociale, ont souvent comme prémisse une éthique du care. La proposition d’arkadi à Dazibao en est un excellent exemple.

Dans une logique vocationnelle de l’épuisement, ce type de pratiques artistiques se trouve inévitablement affecté dans son matériau constitutif, soit la dimension relationnelle de l’existence, autant corporelle qu’affective. L’ascèse est moins de l’ordre de l’endurance physique, mais plutôt d’une pression psychologique à conjuguer le travail administratif avec celui de la création dans le but de conserver ou d’accroître la visibilité de son travail artistique dans le milieu professionnel. Les souffrances des sages-femmes énumérées dans l’étude résonnent avec celles des artistes dans ce contexte néolibéral, où la « charge entrepreneuriale » du travail artistique constitue un impératif envahissant et que le rapport aux institutions de formation et de diffusion demande une quantité massive de travail gratuit qui vient, bien souvent, avec peu de reconnaissance. Dans cette recherche de visibilité, amenant soutien institutionnel et financier, il devient alors complexe de cultiver la présence en son corps et en l’environnement que peut demander une pratique performative. Il en va de même pour l’attention sensible aux autres ou à un nouvel environnement, qu’impliquent généralement les pratiques relationnelles ou contextuelles.

 

Un modèle initiatique de la douleur

Ainsi, lorsque l’on met en relation les réflexions sur la douleur dans ce texte phare de Brabant et dans cette étude sur les conditions de travail des sages-femmes, nous voyons la dimension polymorphe que peut prendre la douleur. Ces observations permettent aussi d’établir des parallèles avec les souffrances psychologiques expérimentées dans le milieu de la pratique artistique professionnelle. Cela amène à réfléchir à l’utilisation de la douleur comme quelque chose qui peut nous propulser dans toutes sortes de travaux. Cette conception de la douleur, qui peut être qualifiée d’initiatique, amène une question : comment transformer nos épreuves en situation d’apprentissage et de changement? Cependant, pour que cette question ait du sens dans une perspective féministe, elle se doit d’être posée dans un contexte de recherche de modèles multiples. Si le modèle initiatique proposé par Isabelle Brabant peut répondre à certaines lacunes du système biomédical, il n’en demeure pas moins que l’accouchement « au naturel » peut aussi engendrer une pression de performance pour les personnes qui accouchent13. Comme le suggère la sage-femme elle-même : « […] c’est bien vrai qu’entre les paroles qui inspirent le courage et le sermon, la frontière est mince!14 ». En effet, une reconnaissance des besoins individuels de chacun·e et de la validité des variations de ressentis face à une même expérience est un enjeu central. Ce type de soutien est un élément clé du mouvement d’humanisation de la naissance ou d’individualisation des pratiques d’accompagnement.

Dans son article, Brabant se réfère à Claudia Panuthos pour définir ce qu’est un appui adéquat dans un modèle favorisant l’agentivité. Ainsi, les personnes accouchant auraient besoin :

  1. d’information;
  2. de liberté, d’espace de permission pour expérimenter des choses nouvelles;
  3. d’amour inconditionnel, c’est-à-dire non relié à leur « performance »;
  4. de confiance dans leur capacité à relever ce défi.15

 

Réflexions dans le milieu des arts

Ces lignes directrices me semblent être tout aussi pertinentes à mettre de l’avant par les institutions artistiques, que ce soit les lieux de diffusion ou les organismes de financement à la création, en particulier lorsqu’il est question de pratiques engageant un matériau relationnel. La qualité d’une œuvre ancrée dans un contexte ou dite relationnelle tient majoritairement à sa cohérence éthique. Ainsi, les pressions de performance induites par les institutions ont généralement un impact drastique sur l’intégrité des propositions artistiques. Le travail d’accompagnement des personnes représentant l’institution a une valeur structurante dans la réalisation de ces propositions. La dimension souvent explicitement politique de ces travaux artistiques, qu’elle soit féministe, anti-raciste, anti-capacitiste ou autre, doit être considérée. Les institutions s’engageant à les diffuser doivent être prêtes à réellement en saisir les implications et à prendre en charge, avec les artistes, les risques encourus par les œuvres, plus encore si ces propositions artistiques n’ont pas de forme matérielle et qu’elles n’engagent pas de rapport directement visible avec un public.

Parmi les questions soulevées durant la discussion qui a eu lieu lors de l’évènement décrit dans la première partie de ce texte, les participant·e·s se sont demandé·e·s : que veut-on taire en taisant la douleur lors de l’accouchement? Qu’est-ce qui rend mal à l’aise dans la douleur? Des questions auraient été intéressantes à soulever en groupe en lien avec le milieu des arts visuels, notamment : où situons-nous les lieux de souffrance et de douleur dans ce milieu? Comment ces lieux sont pris en compte par les institutions? Si j’ai mentionné le poids du modèle vocationnel, il aurait été intéressant d’aborder, par exemple, la manière dont le processus de sélection institutionnel peut être douloureux; comment s’opère la « sélection naturelle » des pratiques artistiques professionnelles?, c’est-à-dire, quels sont les schèmes de compétition et de soutien? Les questions soulevées par le groupe me semblent pointer une volonté de repenser nos rapports à la corporalité et aux émotions. En poursuivant la réflexion d’Isabelle Brabant, ces questions portent à réfléchir sur ce qui est invisibilisé lorsque la douleur est traitée comme quelque chose à éteindre au plus vite et lorsque les différentes causes de douleur ne sont pas évaluées.

CRÉDIT PHOTO: Marilou Crispin

Traduction libre de Starhawk, The Fifth Sacred Thing, New York : Bantam Books, 1993, p. 406.

2 Starhawk aborde ce rapport à une foi profonde aux formes diverses particulièrement dans les luttes politiques dans son ouvrage traduit en français par Isabelle Stengers : Quel monde voulons-nous? Paris : Cambourakis, 2019.

3 Isabelle Brabant, « Ne touchez pas à ma douleur », L’une à l’autre, vol 4, no 1, 1987 : 8-16.

4Ibid., p. 10.

5Ibid., p. 14.

6Ibid., p. 10.

7Ibid., p. 15.

8 Louise Saint-Arnaud, Marie Papineau et Anne Marché-Paillé, « Des femmes au travail pour des femmes en travail : une enquête de psychodynamique du travail avec des sages-femmes », Travailler, vol 1, no 25, 2011 : 61-72. https://www.cairn.info/revue-travailler-2011-1-page-61.htm

9 Le terme anglais care, qui peut être traduit par soin, souci ou attention, est utilisé dans les milieux féministes pour désigner une éthique dont l’intersubjectivité est le pivot et dont l’émergence conceptuelle est états-unienne. Dans l’article cité ci-haut, les autrices font référence aux travaux de Pascale Molinier, « Psychodynamique du travail et rapports sociaux de sexe », Travail et Emploi, vol 97, 2004 : 79-91; Pascale Molinier, Sandra Laugier et Patricia Paperman, Qu’est-ce que le care? Souci des autres, sensibilité, responsabilité, Paris : Petite Bibliothèque Payot, 2009; Sandra Laugier et Patricia Paperman, Le souci des autres : éthique et politique du Care, Paris : Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2005.

10 Louise Saint-Arnaud, Marie Papineau et Anne Marché-Paillé, op. cit., p. 66

11Ibid., p. 70.

12Ibid., p. 63.

13 En ce sens, il serait intéressant d’analyser la manière dont l’éthique de la douleur développée par les sages-femmes au Québec peut reprendre des éléments de l’héritage catholique, même si elle y apporte des critiques; par exemple, comment l’acceptation de la douleur peut être perçue comme permettant d’accéder à une plus-value morale.

14 Isabelle Brab.ant, op. cit., p. 16

15Ibid., p. 15

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