Vers un syndicalisme de mouvement social dans le milieu communautaire? Le cas du STTIC-CSN (2/2)

Québec
Société
Vers un syndicalisme de mouvement social dans le milieu communautaire? Le cas du STTIC-CSN (2/2)
Analyses
| par La Rédaction |

Un article de Yannick Gingras et Romain Paumier. 

Pour lire la première partie de l'article: L’ouverture des salles d’injection supervisée à Montréal au cœur de nouvelles luttes syndicales dans le milieu communautaire (1/2)

Souvent ignoré et peu discuté, le syndicalisme communautaire est en période d’expansion significative à Montréal ces dernières années, particulièrement dans les organismes en intervention communautaire à travers, notamment, le Syndicat des travailleuses et travailleurs en intervention communautaire (STTIC-CSN), qui représente depuis peu les employé∙e∙s d’une dizaine d’organismes montréalais en itinérance, usages de drogues, travail du sexe et prévention des infections transmissibles par le sexe et par le sang (ITSS). Dans cette deuxième partie, nous réfléchissons aux enjeux auxquels répond cette récente diffusion syndicale dans ce milieu et au renouvellement des formes de mobilisation y ayant cours.

1.Le STTIC-CSN comme syndicalisme de mouvement social

Parfois considérés comme contradictoires ou en opposition, « syndicalisme » et « organisme communautaire » ne seraient pas des termes à associer. Peu étudiée et discutée au Québec, la syndicalisation d’employé∙e∙s du communautaire paraît parfois inexistante, voire en totale contradiction avec « l’esprit du communautaire » qui serait basé sur un travail de la vocation et l’idée d’un sacrifice nécessaire et d’un don de soi des personnes y travaillant. Or, en faisant le choix de la syndicalisation, c’est pourtant une vision différente qu’ont eu ces dernières années des centaines d’employée∙s du communautaire.

En 2007, alors que les travailleur∙euse∙s de CACTUS Montréal, syndiqué∙e∙s depuis décembre 2003, négocient une de leurs premières conventions collectives, la direction de l’organisme décrivait alors ce mouvement comme un individualisme, voire un égoïsme, de ses équipes : « Depuis qu'i[e]ls sont syndiqué[∙e∙]s, les employé[∙e∙]s sont plus tourné[∙e∙]s vers eux[∙elles]-mêmes. I[e]ls se soucient moins de la clientèle […]. On trouve qu'i[e]ls sont moins intéressé[∙e∙]s à améliorer leurs interventions auprès des usager[∙ère∙]s »[1]. Depuis, pourtant, les organismes Macadam Sud (2015), l’Accueil Bonneau (2016), Plein Milieu (2016), Dans la rue (2017), RÉZO (2017), le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (2020), Diogène (2020), le Centre de santé des femmes de Montréal (2021) et plusieurs autres groupes de travailleur∙euse∙s ont fait le choix de la syndicalisation. D’autres équipes de différents organismes ont également tenté leur chance, mais durent faire face à l’opposition de leurs employeur∙euse∙s. En effet, en 2020, quatre intervenant∙e∙s furent mis∙e∙s à pied par l’organisme Résilience Montréal afin d’assurer la continuité économique d’activités rendue difficile pendant la pandémie de COVID-19 selon les directions. Pour les syndicats, ces mises à pied ont au contraire suivi les tentatives de syndicalisation au sein de l’organisme[2].

Le STTIC-CSN est fondé au début des années 2000 avec la syndicalisation des organismes CACTUS Montréal et Spectre de rue, devenant alors les premiers à se syndiquer dans le domaine de la réduction des méfaits à Montréal. Les deux organismes se sont syndicalisés à la suite de mouvements amorcés par des employé∙e∙s travaillant dans les deux organismes en même temps. Pour les directions de l’époque, ce mouvement représentait donc une surprise, voire une forme de trahison envers « l’âme du communautaire »[3].

À l’origine, ce syndicalisme cherchait surtout à assurer des conditions d’emploi et de travail déjà acquises à travers les négociations de conventions collectives, mais aussi à répondre aux enjeux de santé et de sécurité au travail propres aux interventions en réduction des méfaits aux usages de drogues. Il a depuis évolué, tant dans son nombre de membres que dans ses pratiques militantes, par le renouvellement des pratiques de mobilisations de sa base, la promotion de l’action directe[4] et la participation et l’organisation d’un nombre important d'événements politiques intersyndicaux (manifestations, actions directes, rassemblements, etc.)[5]. Le STTIC-CSN s’est ainsi rapproché, ces dernières années, d’un « syndicalisme de mouvement social », c’est-à-dire « un syndicalisme qui adhère au militantisme, à la solidarité intersyndicale et à la solidarité avec d’autres organisations qui se consacrent à la justice sociale »[6]. Pour ce type de syndicalisme, la démocratie est au cœur de ses décisions, car elle vise à augmenter le pouvoir des travailleur∙euse∙s. Les membres doivent gérer le syndicat et donc être actif∙ve∙s dans les décisions et actions syndicales.

De manière générale, le STTIC-CSN semble s’être démarqué comme syndicat local par sa couleur particulière qui a pavé la voie à des transformations importantes au sein de son fonctionnement. En effet, au début, tant pour des raisons économiques que par l’importance accordée par les représentant∙e∙s au travail de terrain, les officier∙ère∙s syndicaux∙ales n’y sont pas libéré∙e∙s à temps complet pour effectuer leurs tâches syndicales. L’engagement dans le syndicat y est ainsi principalement militant et bénévole, et permet l’adoption de positions indépendantes qui vont parfois à l’encontre de leur centrale, la CSN. Par exemple, ce fut le cas en 2015 lorsque les membres du STTIC-CSN se sont positionné∙e∙s pour les droits des travailleur∙euse∙s du sexe et contre l’abolitionnisme, position alors contraire à celle de la CSN. Ou encore au printemps 2019 lorsque la CSN a cessé son financement à la Fédération des femmes du Québec (FFQ), qui avait modifié sa position sur la question du travail du sexe en reconnaissant « la capacité d’agir des femmes dans la prostitution/industrie du sexe »[7]. En opposition avec leur centrale, les membres du STTIC-CSN se sont affirmé∙e∙s en adhérant à la FFQ et en élisant une représentante pour participer à leurs activités. Autre spécificité : la mise en place en 2015 d’un fonds d’urgence pour prévenir la précarité des travailleur∙euse∙s syndiqué∙e∙s. Un∙e employé∙e se trouvant dans une position précaire ou difficile pouvait alors réclamer, sans intérêt, une aide financière ponctuelle.

Enfin, si nous avons déjà abordé le rôle de catalyseur qu’a pu jouer la mise en place des SIS à Montréal dans la première partie de cet article, ce récent tournant vers un syndicalisme de mouvement social, plus combatif, s’explique également par le rôle important qu’y ont joué les travailleur∙euse∙s communautaires parallèlement militant∙e∙s du Industrial Workers of the World (IWW). La prise de contrôle par la base du syndicat, promue et défendue par plusieurs membres de l’IWW, aussi syndiqué∙e∙s au STTIC-CSN, s’est ainsi exprimée dans plusieurs mobilisations. Favorisant la démocratie directe comme mode de prise de décision et l’action directe comme pratique militante et contestataire, l’IWW se rapproche du syndicalisme de mouvement social, au sens où elle privilégie la participation actives des membres dans les différentes instances du syndicat tout en étant solidaire de causes sociales qui touchent des populations marginalisées et délaissées tant par l’État que les grands syndicats. Entre 2019 et 2020, des membres de cette organisation ont occupé plusieurs postes exécutifs au sein du STTIC ou ont tout simplement donné beaucoup de leur temps à l’action syndicale. Ces militante∙s ont contribué à la mise en place d’assemblées générales régulières aux deux mois et d’un comité de mobilisation invitant les membres de toutes les sections à organiser des actions politiques sur des enjeux sociaux dépassant la négociation de la convention collective. Un exemple notoire de cette mobilisation est l’organisation d’un rassemblement à la prison de Bordeaux pour revendiquer la vaccination des détenus en mars 2021.

2.Le syndicalisme de mouvement social est-il la nouvelle culture syndicale dans le communautaire?

Au final, il semble y avoir à la fois des avantages internes et externes au syndicalisme de mouvement social pour les travailleur∙euse∙s communautaires. D’un côté, les organismes bénéficient d’un avantage interne puisque ce syndicalisme permet d’y réintroduire un certain partage du pouvoir et une certaine force quant aux décisions à prendre au sein des organisations. Dans le cas des SIS, le désir de voir les travailleur∙euse∙s communautaires obtenir des meilleures conditions de travail s’exprime, par exemple, à l’intérieur même des organismes où des employé∙e∙s militent pour que les pair∙e∙s-aidant∙e∙s, engagé·e∙s à partir de leurs savoirs expérientiels, puissent toucher le même salaire que les intervenant∙e∙s. Ce syndicalisme de mouvement social favorise alors, de l’intérieur des organismes, les discours et pratiques critiques contre la logique comptable imposée par les bailleur∙euse∙s de fonds et adoptée par les directions.

Aussi, ce type de syndicalisme revêt un avantage externe aux organismes parce que cet essor syndical participe à déplacer la lutte, non seulement entre directions et intervenant∙e∙s et entre intervenant∙e∙s et « patron[∙ne∙]s du communautaire », mais aussi plus largement en portant la critique au niveau des bailleur∙euse∙s de fonds et des décideur∙euse∙s public∙que∙s[8]. Il faut ainsi souligner que les mobilisations syndicales des dernières années ont été les seules à porter la question de l’homogénéisation des conditions d’emploi entre les différents SIS opérants sur l’île de Montréal, et ce, malgré le caractère régional des SIS et la définition identique des tâches du personnel d’un site à l’autre. Pourtant, aucune proposition en dehors de celle du syndicat n’a véhiculé l’idée d’une harmonisation de ces questions. De ce fait, ce syndicalisme de mouvement social interroge directement les rapports entre les organismes communautaires et l’État et ses administrations, et en pointe les manquements, un rôle historiquement rempli, justement, par les organismes communautaires se voulant interlocuteurs critiques de l’État et du déploiement au niveau local de son action[9][10][11].

Cependant, et une fois passés les récents cycles de mobilisation et de syndicalisation, les formes de protection et de mobilisation syndicales à privilégier pour les prochaines années restent au cœur de nombreux débats dans ces milieux : quelle route emprunter dorénavant, entre celle d’un syndicalisme corporatiste privilégiant la négociation et la défense de conventions collectives majoritairement portées par les conseiller∙ère∙s syndicaux∙ales de la centrale syndicale, et celle du syndicalisme de mouvement social privilégiant la démocratie directe et la lutte dans l’immédiat pour améliorer les conditions de travail des travailleur∙euse∙s? Selon nous, ce débat de la route du syndicalisme communautaire ne concerne pas seulement les intérêts de leurs membres : il s’inscrit plus largement au cœur de l’évolution même de la place réelle que le communautaire réserve à ses communautés dans leur organisation. Par conséquent, nous appuyons que ce mouvement syndical doit garder son recours à l’action directe et à la mobilisation collective de ses membres. En effet, nous pensons que le syndicalisme, s’il garde ses capacités de mobilisation et d’implication de ses membres, est l’une des principales avenues permettant de réinjecter une réelle démocratie, au sens large, dans le communautaire, en plus d'améliorer les conditions de travail de ses travailleur∙euse∙s et, par extension, les services offerts aux personnes fréquentant les organismes. Plus que jamais, l’association des termes « syndicalisme » et « organisme communautaire » est nécessaire pour que le communautaire conserve sa portée de transformation et de critique sociale, à la condition que ce syndicalisme en soit un de mouvement social.

CRÉDIT PHOTO: Philippe Gillotte / flickr

[1]Myles, B. (2007, 22 décembre). Société - Travailleurs de rue et pourtant syndiqués. Le Devoir.

https://www.ledevoir.com/economie/169648/societe-travailleurs-de-rue-et-pourtant-syndiques

[2] Goudreault, Z. (2020, 16 octobre). Mises à pied : des employés de Résilience Montréal portent plainte. Métro.

https://journalmetro.com/actualites/montreal/2536317/mises-a-pied-des-employes-de-resilience-montreal-portent-plainte/

[3] Paumier, R. (2021 [à paraître]). Le travail des politiques publiques. Développement et reproduction des organismes communautaires en réduction des méfaits aux usages de drogues à Montréal [thèse de doctorat inédite]. Université du Québec à Montréal.

[4] Syndicat des travailleuses et travailleurs en intervention communautaire (STTIC-CSN). (2020, 28 avril). COVID-19 : travailleuses et travailleurs du communautaire ignoré.e.s - Des syndicalistes tapissent d'affiches l'entrée principale de la Direction régionale de santé publique de Montréal (STTIC-CSN). Presse-toi à gauche.

https://www.pressegauche.org/COVID-19-travailleuses-et-travailleurs-du-communautaire-ignore-e-s-Des

[5] CNS. (2020, 12 juin). Les travailleuses et travailleurs du communautaire manifestent à Montréal.

https://www.csn.qc.ca/actualites/les-travailleuses-et-travailleurs-du-communautaire-manifestent-a-montreal/

[6] Camfield, D. (2014). La crise du syndicalisme au Canada et au Québec : réinventer le mouvement ouvrier (p. 89-90). M Éditeur.

[7] Fédération des femmes du Québec (FFQ). (2018, 31 octobre). La Fédération des femmes du Québec prend position sur le travail du sexe. Centre de documentation sur l’éducation des adultes et la condition féminine (CDÉACF).

http://cdeacf.ca/actualite/2018/10/31/federation-femmes-quebec-prend-position-travail-sexe

[8] Voir la première partie de cet article : « L’ouverture des salles d’injection supervisée à Montréal au cœur de nouvelles luttes syndicales dans le milieu communautaire (1/2) ».

[9] Dufour et L. Guay (2019). Qui sommes-nous pour être découragées? Conversation militante avec Lorraine Guay. Écosociété.

[10] Jetté, C. (2008). Les organismes communautaires et la transformation de l’État-providence : Trois décennies de coconstruction des politiques publiques dans le domaine de la santé et des services sociaux. Presses de l’Université du Québec.

[11] Jetté, C. (2017). Action communautaire, militantisme et lutte pour la reconnaissance : une réalité historique, politique et sociologique. Reflets, 23(1), 28–56. https://doi.org/10.7202/1040748ar

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