L’ouverture des salles d’injection supervisée à Montréal au cœur de nouvelles luttes syndicales dans le milieu communautaire (1/2)

Québec
Société
L’ouverture des salles d’injection supervisée à Montréal au cœur de nouvelles luttes syndicales dans le milieu communautaire (1/2)
Analyses
| par La Rédaction |

Un article de Yannick Gingras et Romain Paumier. 

Pour lire la deuxième partie de l'article: Vers un syndicalisme de mouvement social dans le milieu communautaire? Le cas du STTIC-CSN (2/2)

Souvent ignoré et peu discuté, le syndicalisme communautaire est en période d’expansion significative à Montréal ces dernières années, particulièrement dans les organismes en intervention communautaire à travers, notamment, le Syndicat des travailleuses et travailleurs en intervention communautaire (STTIC-CSN), qui représente depuis peu les employée∙s d’une dizaine d’organismes montréalais en itinérance, usages de drogues, travail du sexe et prévention des infections transmissibles par le sexe et par le sang (ITSS). Dans cette première partie, nous nous intéressons aux rôles et aux effets des différentes formes de syndicalisme dans le communautaire et des conditions de travail dans ces milieux. Pour cela, nous prenons l’exemple des salles d’injection supervisée (SIS) à Montréal, ouvertes au printemps 2017.

1.L’ouverture des SIS et le renouvellement des pratiques syndicales dans le communautaire

Après plus d’une dizaine d’années de construction du projet et de tractations politiques visant à rassembler les soutiens des administrations provinciales et fédérales, Montréal accueille au printemps 2017 un nouveau type de politiques visant la réduction des méfaits aux usages de drogues : les SIS[1][2][3]. Ce nouveau type de service exige aux organismes communautaires et à leurs équipes de changer de locaux, ou d’en rénover d’anciens, tout en transformant profondément le contexte et la nature de leur travail : le travail en SIS est soumis à des protocoles stricts et les équipes perdent de l’autonomie tant dans leurs pratiques que dans la prise de décision concernant la manière d’organiser les services.

Dans les premiers mois de ce nouveau service, très attendu dans le milieu de la réduction des méfaits, les équipes d’intervenant∙e∙s communautaires prennent conscience des modifications majeures de leurs tâches de travail, en comparaison des sites d’échanges de seringues existant jusqu’alors[4]. Pour plusieurs membres rencontré∙e∙s, les SIS ont significativement changé leur quotidien professionnel : « ce n’est pas la même chose quand les gens consomment sur place », « pour avoir travaillé [au site fixe sans SIS], je sens vraiment la différence »[5]. Les situations difficiles paraissent plus régulières et plus intenses : hallucinations, menaces, situations de violence, ou même l’injection compulsive chez certaines personnes faisant en sorte que les employé∙e∙s sont confronté∙e∙s à des images pouvant être traumatisantes. Le nettoyage de substances biologiques, comme le vomi ou le sang, est également quotidien, sans pour autant que le matériel de ramassage et de désinfection ne soit systématiquement disponible[6]. En parallèle, les situations de surdose placent le personnel communautaire dans des positions où il leur est nécessaire de prendre une part très active aux soins, en soutien direct du personnel infirmier : massages cardiaques, administration d’oxygène, ventilation, notes des temps de l’administration de naloxone et de monitorage des signes vitaux.

Mais, ces modifications des conditions d’emploi et des tâches demandées ne sont, pour la plupart, pas prises en compte dans les premiers protocoles des SIS, ni ne sont reconnues par les directions communautaires et par les bailleurs de fonds des SIS (le CIUSSS et la Direction régionale de santé publique). La minimisation de l’évolution des conditions de travail, qui exposent la vision accrue de la misère sociale par une visibilité de corps en souffrance, et parfois, en crise, couplée aux transformations des tâches des équipes vont directement participer au développement d’un renouveau syndical.

Pourtant, plusieurs remontées d’informations et demandes explicites étaient formulées par les équipes du plus grand SIS de Montréal, par des moyens de communication formels, comme les comités de relations du travail et le comité de santé et de sécurité du travail, rassemblant tous deux directions, coordinations des programmes, et représentant∙e∙s syndicaux∙ales. Or, et à la suite des refus de considérer directement les besoins des employé∙e∙s, les membres de l’équipe d’intervenant∙e∙s ont insisté pour discuter de leurs conditions de travail dans diverses rencontres d’équipe réunissant l’ensemble du personnel et des cadres. Par exemple, à l’hiver 2019, après presque deux ans de vaines tentatives de se faire entendre par les voies officielles, les travailleur∙euse∙s d’une équipe de SIS se sont présenté∙e∙s à une rencontre importante réunissant travailleur∙euse∙s, cadres et membres du conseil d’administration. L’équipe y a alors pris la parole afin de faire la lecture d’une lettre écrite par un employé occasionnel ayant vécu une situation traumatisante la semaine précédente. Dans cet extrait de la lettre de cet intervenant d’une SIS à sa direction, il y est mentionné, notamment, la distance grandissante entre les directions communautaires et leurs équipes :

Je me questionne sérieusement sur le fait que je n’ai jamais été rencontré en 8 mois, soit par le coordinateur ou tout autre supérieur immédiat. […] Comme vous le savez, nous avons vécu une overdose [dernièrement]. […] Suite à l’évènement[,] je me suis interrogé au sujet de ma position d’intervenant sur appel au sein de [l’organisme]. […] Imaginons un scénario dans lequel l’utilisateur du SIS décède suite à son overdose. Si un cas pareil survenait, je serais bien sûr confronté à des impacts psychologiques plus importants. Face à ces impacts, est-ce que je serais confronté au même silence? J’ai une inquiétude majeure au sujet de ce silence. J’ai le sentiment, qui se justifie à la lumière de mes derniers mois, que peu importe les situations[,] je serai toujours laissé à moi-même, sans filet et vulnérable. Comment une structure axée sur la réduction de méfaits peut-elle rester silencieuse face à la détresse potentielle de ses employé[∙e∙]s[?] Comment interprétez-vous, membres de la direction, les risques associés aux événements difficiles du SIS?

 

Ce témoignage, pris ici comme illustration, concorde avec un ensemble d’autres auxquels nous avons pu assister. Il résume bien la précarité dans laquelle les équipes de ce SIS se trouvaient et leurs difficiles conditions de travail. Surtout, les effets de l’ouverture des SIS sur les conditions de travail et d’emploi des équipes communautaires illustrent plus largement les tendances qui pèsent sur les rapports entre les équipes communautaires, les organismes, les bailleur∙euse∙s de fonds et les administrations publiques.

2.Les SIS comme reflet des modes d’organisation en santé et services sociaux au Québec

Le cas des SIS s’inscrit en effet plus largement dans les profondes transformations de l’organisation du système de santé et des services sociaux au Québec depuis la fin des années 1980. Dans les dernières décennies, de nombreux travaux scientifiques soulignent le recours grandissant aux organismes communautaires pour mettre en œuvre une multitude d’actions et de programmes dans le champ de la santé et des services sociaux. Plusieurs auteur∙rice∙s, depuis la fin des années 1990 jusqu’à ce jour, parlent de « nouvelle gouvernance sociosanitaire »[7], « d’externalisation de l’État Providence »[8], ou encore « d’instrumentalisation de l’économie sociale par les pouvoirs publics, sous forme de sous-traitance pour la dispensation de services publics »[9].

En effet, ces modes de financement modifient le rapport qu’entretiennent les gestionnaires communautaires avec leurs employé∙e∙s. En 2013, des intervenant∙e∙s notaient déjà, notamment, « l’introduction d’une logique propre au secteur privé et la bureaucratisation de leur milieu »[10]. Ce renouveau dans le communautaire semble donc contribuer à creuser un fossé entre les cadres et les équipes sur le terrain. De plus, ces changements déplacent le pouvoir au sein des organisations, pour le mettre principalement aux mains de coordinations s’éloignant alors de leurs équipes sous le poids de la masse des dossiers d’appels à projets, des redditions de comptes et des nombreuses formes de représentation politique qu’elles doivent mettre en œuvre pour se rendre légitimes auprès des bailleur∙euse∙s de fonds et des décideur∙euse∙s public∙que∙s. Pour les équipes comme les publics des organismes, la part de participation réelle aux orientations des organismes devient très limitée, même si, d’un côté, la plupart des conventions collectives précisent la nécessité d’une gestion participative et, de l’autre, de nombreux organismes et programmes communautaires se réclament « par et pour » leurs communautés.

Aujourd’hui financés principalement par un morcellement d’enveloppes et de bailleur∙euse∙s de fonds différent∙e∙s aux demandes, contraintes, normes et durées dissemblables, les organismes communautaires se transforment. Ces modes de financement morcelés soulèvent un autre ensemble de problèmes[11] : ils rendent difficiles pour les directions communautaires « tenues par des ententes »[12] de faire significativement évoluer les conditions de travail et d’emploi de leurs équipes. Une large part des ententes de financement ne reconnaissent ainsi pas les grilles salariales internes aux organismes et n’intègrent pas, ou ponctuellement, l’indexation des salaires au coût de la vie. Lors des demandes de financement ou des renouvellements de financement existant, les équipes dirigeantes des organismes sont alors confrontées à un arbitrage comptable, devant choisir entre le financement de leurs frais administratifs et de fonctionnement, l’évolution des conditions salariales et l’extension et l’amélioration de leurs activités (incluant les frais d’intervention et d’activités). La portée critique des organismes communautaires s’en trouve ainsi réduite; l’expression de leurs revendications au sein de comités et d’espaces de concertation limitée; et leur volonté politique encadrée par la production d’argumentaires ou de données probantes.

3.Se syndiquer pour dépasser le complexe du martyr

À Montréal, la mise en place des SIS semble avoir joué un rôle décisif dans la direction combative qu’a pris par la suite le syndicalisme dans ce milieu, en rendant visible un ensemble de paroles et de vécus ignorés par des directions communautaires et en tentant d’y répondre en transformant les pratiques de mobilisations et de représentations syndicales. L’action syndicale a ainsi été marquée par un renouvellement politique de son action et par un renforcement des modes d’engagement du rapport de force avec les directions. Ce phénomène s’est déployé par un élargissement significatif du répertoire d’action collective[13] : l’équipe d’un des SIS a, à plusieurs reprises, décidé de la fermeture de services, a refusé puis engagé une négociation en dehors des périodes de négociation officielle pour la reconnaissance et la rémunération de la responsabilité du téléphone d’urgence, et a rédigé une pétition au conseil d’administration. Le syndicat a d’ailleurs déposé des plaintes à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST) et saisi l’inspection du travail pour manquement à la Loi sur la santé et la sécurité au travail (LSST) de la direction.

L’ouverture des SIS a directement participé à un renouveau des pratiques syndicales qui se poursuit depuis, en cherchant à dépasser « le complexe du martyr »[14]. Formulées ainsi, ces nouvelles revendications renversent la vision, récurrente parfois chez certaines directions et membres des équipes, où chaque amélioration des conditions de travail et d’emploi appauvrirait mécaniquement la qualité et la quantité des ressources mises à disposition des publics. Sous cet angle, ce dépassement promeut la dynamique inverse : améliorer la qualité de vie des employé[∙e∙]s, pour améliorer la qualité de services.

Ainsi, en plein cœur de la négociation de la convention collective et s’appuyant sur un comité de mobilisation nouvellement créé et ouvert à l’ensemble des équipes, plusieurs actions directes d’envergure contre l’employeur∙euse seront organisées à l’automne et au début de l’hiver 2019. Sous le thème « brulé-es en tabarnak »[15], les militant∙e∙s les plus actif∙ve∙s, aidée∙s par d’autres syndicats sectoriels et externes, ont alors organisé un placardage des vitrines de l’organisme et un rassemblement réunissant plus d’une centaine de personnes devant le bâtiment.

Par ailleurs, le syndicat a opéré des actions coups de poing à un degré beaucoup plus large que l’expérience des SIS. En pleine première vague de la pandémie, des membres du syndicat ont tapissé les murs de la Direction régionale de santé publique afin de revendiquer de meilleures conditions de travail. Des manifestations dénonçant que « les Anges Gardiens du communautaire ne sont pas du cheap labor »[16] au plus fort de la crise liée à la COVID-19 et le renvoi de dossiers permanents entre les directions communautaires et la santé publique sur leurs conditions d’emploi et de travail ont aussi été organisés. Ce faisant, le renouveau syndical montre ici un élargissement de l’étendue de son discours critique, y incluant désormais une critique envers la principale bailleuse de fonds de la réduction des méfaits, la Direction régionale de santé publique de Montréal.

L’exemple des SIS et des mobilisations suivantes éclaire, selon nous, les ressorts d’un renouvellement plus large de l’action syndicale dans le milieu communautaire, que nous aborderons dans la deuxième partie de cet article : la nécessité, décriée par une partie des directions, car considérée en dehors des canaux de communication dédiés, de dépasser le seul investissement des comités des relations du travail et de santé et de sécurité du travail et de rompre avec des cycles de mobilisations syndicales uniquement calqués sur les périodes de renouvellement de conventions collectives.

Pour lire la deuxième partie de l'article: Vers un syndicalisme de mouvement social dans le milieu communautaire? Le cas du STTIC-CSN (2/2)

 

Les auteurs: 

Yannick Gingras est candidat à la maîtrise en philosophie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ancien président d’un syndicat du milieu communautaire, il a travaillé dans plusieurs organismes en réduction des méfaits aux usages de drogues, en itinérance ou encore en travail du sexe.

Romain Paumier est postdoctorant en science politique à l’Université de Montréal (UdeM) et membre du Collectif de recherche Action Politique et Démocratie (CAPED). Ses recherches de doctorat (2021), menées à l’UQAM, portaient sur les conditions d’activités des organismes communautaires montréalais en réduction des méfaits aux usages de drogues.

CRÉDIT PHOTO: Luca Sartoni/flickr

[1] Pilon-Larose, H. (2013, 11 décembre). Injection supervisée : vers l’ouverture de quatre centres à Montréal. La Presse.

https://www.lapresse.ca/actualites/montreal/201312/10/01-4719758-injection-supervisee-vers-louverture-de-quatre-centres-a-montreal.php

[2] Lévesque, L. (2014, 4 décembre). Important appui du maire Denis Coderre. La Presse. https://www.ledevoir.com/politique/montreal/425659/les-sites-d-injection-supervisee-recoivent-l-appui-de-denis-coderre

[3] Lévesque, L. (2015, 4 juin). Sites d’injection supervisée : peut-être à l’automne. Métro. https://journalmetro.com/actualites/montreal/788192/sites-dinjection-superviseepeut-etre-a-lautomne/

[4] Couramment appelés « sites fixes », ces sites d’échanges de seringues existent au Québec depuis 1989. CACTUS Montréal est le premier organisme à avoir offert ce service en Amérique du Nord.

[5] Paumier, R. (2021 [à paraître]). Le travail des politiques publiques. Développement et reproduction des organismes communautaires en réduction des méfaits aux usages de drogues à Montréal [thèse de doctorat inédite]Université du Québec à Montréal.

[6] Loc. cit.

[7] Savard, S. et Chiasson, G. (2001). La gouvernance des services sociaux dans le secteur de la jeunesse et de la famille : quelle participation pour les organismes communautaires? Politique et Sociétés, 20(2‑3), 141‑158. https://doi.org/10.7202/040278ar

[8] Leclercq, J.-B., Ballester, M. et Llobet, M. (2017). Impacts des transformations de l’État social sur les pratiques d’organisation communautaire (Québec) et de travail communautaire (Catalogne). Dans B. Baldelli et K. Belhadj-Ziane (dir.), Transformations sociales et transformations de l’intervention sociale (p. 46-76). L’Harmattan.

[9] D’Amours, M. (2007). L’économie sociale au Québec : cadre théorique, histoire, réalités et défis (p. 124). Éditions Saint-Martin.

[10] Depelteau, J., Fortier, F., Hébert, G. et Fortier, F. (2013). Les organismes communautaires au Québec – Financement et évolution des pratiques. Institut de recherche et d’informations socio-économiques. http://bv.cdeacf.ca/documents/PDF/horscollection/163615.pdf

[11] Watts, S. (2020, juin 22). Organismes communautaires : il est temps de dépoussiérer le financement. La Presse. https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2020-06-22/organismes-communautaires-il-est-temps-de-depoussierer-le-financement

[12] Paumier, R. Op. cit.

[13] Au sens d’une « série limitée de routines qui sont apprises, partagées et exécutées à travers un processus de choix relativement délibéré » de groupes ou d’organisations (Tilly, C. (1995). Contentious Repertoires in Great Britain, 1758-1834. Dans M. Traugott (dir.), Repertoires and Cycles of Collective Action (p. 15-42). Duke University Press.)

[14] Milton, J. (2020, 16 mars). IWW members are transforming Montréal’s community sector. Briarpatch Magazine. https://briarpatchmagazine.com/articles/view/iww-members-are-transforming-montreals-community-sector

[15] FSSS-CSN. (2020, 17 janvier). Entente de principe adoptée à l’unanimité chez Cactus Montréalhttp://fsss.qc.ca/entente-principe-adoptee-cactus-montreal/

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