Tégousse : plus de poésie, moins de police

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Tégousse : plus de poésie, moins de police
Idées
| par Alexandre Dubé-Belzile |

(CHRONIQUE) Je quittais le Nicaragua un peu triste, me levant très tôt pour prendre un bus pour la capitale hondurienne : Tegucigalpa ou « Tégousse ». L’iconographie et la toponymie révolutionnaire du pays sandiniste allaient me manquer. Le terminal de bus de Jinotega portait d’ailleurs le nom de Rigoberto López Pérez, le poète qui, en 1956, avait assassiné Anastasio Somoza García, le premier d’une des lignées de dictateurs les plus célèbres du 20e siècle, au côté des Kim de Corée du Nord, des Assad de Syrie, des Eyadema du Togo. 

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J’ai passé plusieurs heures à attendre le bus, observant les véhicules qui passaient, dont les fourgonnettes du pénitencier, transportant peut-être, pensai-je, des prisonniers politiques prêts à être libérés. J’ai également remarqué un grand camion qui passait aussi par cette route, une des cliniques mobiles qu’on voyait partout dans le pays, inspirées par un déploiement semblable à Cuba, en Bolivie et au Venezuela. J’ai fini par pouvoir monter dans le bus qui m’amenait vers le Honduras, un pays qui avait jadis servi de base pour les Contras, les « rebelles » financés par Washington pour mettre fin à la menace sandiniste.

Le passage à la frontière s’est fait sans problème, la compagnie de transport se chargeant des formalités. Un douanier nous a ensuite remis nos passeports en mains propres, nous souhaitant un bon voyage. Du côté hondurien, il fallait patienter devant la vitrine de l’immigration, au côté des changeurs, qui se faisaient beaucoup plus harcelants que du côté du Nicaragua. On nous questionnait, on nous photographiait, on prenait nos empreintes digitales :

« Par trois fois, tous les “étrangers” ont dû descendre du bus et s’inscrire auprès de la police : numéro de passeport, âge, profession. Tout cela n’est que formalité. Aucun soupçon ou volonté d’interroger. Que font-ils de cette documentation? Ils l’utilisent comme papier hygiénique, je suppose. »[1]

Après six heures de route, le bus s’est enfin stationné devant un hôtel huppé à « Tégousse ». De là, un taxi m’attendait pour aller dormir dans un hôtel chinois bon marché que j’avais réservé en ligne, situé au-dessus d’un restaurant et dans le quartier de Guanacaste. L’hôtel était plutôt bien choisi, les autres établissements à proximité étant surtout loués à l’heure. C’est le lendemain que j’allais me rendre compte du triste état de la société hondurienne.

Dès le matin, j’ai été confronté à une population méfiante et anxieuse. Alors que je prenais un petit déjeuner de tortillas, d’œufs brouillés et de fromage frit, je voyais ces gens qui, comme des ombres, vendaient des fruits et des légumes pour presque rien dans les rues. Certains ivrognes étaient même plutôt agressifs, me poursuivant pour avoir quelques lempiras. Ce qui me semblait être un paysan dormait même devant la porte du restaurant, se levant une fois, ivre mort et titubant, pour agiter un zapote tiré de son sac, une espèce d’avocat géant, pour, je présume, me le vendre. Enfin, malgré lui, en moins d’une minute, il se retrouva le nez à terre sans pouvoir en faire plus. Personne ne pleurait. Personne ne riait. Les réceptionnistes de l’hôtel m’avaient bien mis en garde de ne pas circuler la nuit tombée, même au centre-ville. Cela dit, durant le jour, les rues restaient inquiétantes.

Par mesure de sécurité, je faisais mes déplacements à travers la ville avec un chauffeur de taxi âgé, accompagné de sa fille, âgée d’à peine douze ans. Cette dernière, plutôt volubile et rêvant de voyager, m’expliquait la distinction entre Tegucigalpa, la capitale, et Comayagüela, une banlieue plus populaire, mais de réputation malfamée. En circulant en direction de l’Université nationale autonome du Honduras, l’unique grande université publique du pays, il était possible de voir les divers graffitis peints sur les murs de ciment écaillés de la ville : « Muerte a JOH. Matamos los chepos » (Mort à JOH. Nous tuons les policiers). Les étudiant·es avaient eux aussi plusieurs slogans intéressants, dont « Estudiar, aprender para chepo nunca ser » (Étudier, apprendre, pour ne jamais devenir policier). Les autorités détenaient pourtant plus de pouvoir que jamais.

Sur un pan de mur de la place centrale, à quelques rues de mon hôtel, près d’une grande basilique devant laquelle s’entassaient des dizaines de mendiant·e·s et d’estropié·e·s, un graffiti enflammait l’esprit : « La révolution sera socialiste ou ne sera pas : plus de poésie, moins de polices. » C’est que le Honduras se trouvait dans un moment de tourmente, même si ce lieu le laissait mal entendre, tout comme les journaux qui y étaient vendus. Tout cela était assez différent des œuvres murales révolutionnaires de l’Université nationale autonome du Nicaragua de Jinotega, montrant de fiers guérilleros, les statues de Fonseca et de Sandino et l’art triste du Honduras, opprimé, étouffé, l’art des geôles et une « esthétique de la faim » digne de Glauber de la Rocha. Sur cette place centrale, j’ai été en mesure d’acheter les journaux, et quelques vieux livres de littérature tout jaunis. Non loin de là se trouvait aussi le musée pour l’identité nationale, qui renfermait surtout une série de toiles[LC1] [AD2]  plutôt lugubre, qui reflétait une angoisse et une oppression difficile à saisir par d’autres moyens. Je pense à El Actor de Victor Lopéz, un auteur mystérieux à peine mentionné en ligne. C'est que la culture du pays, sa littérature et chacune des personnes qui m’abordaient dans la rue, curieuses de savoir d’où je venais, ce que je faisais, démontraient une [LC3] [AD4] conscience très aiguë de la noirceur politique, sociale et économique qui pesait sur le pays, sans toutefois pouvoir nécessairement la rattacher à des causes tangibles. C’est sans doute cette conscience qui allait me marquer le plus dans ce que beaucoup ont appelé la « république de bananes par excellence ».

Como mi general no hay dos est un des ouvrages que j’ai pu acquérir de ces vendeurs de journaux. Jorge Medina García[2], grâce à un récit satyrique, décrit la littérature hondurienne comme une phénoménologie des politiques dites de sécurité nationale. Même si le pays n’est plus, a priori, sous la botte des généraux, il nous semble que la même phénoménologie peut y être constatée aujourd’hui. L’armée est même responsable de la surveillance du parc zoologique, dont les cages menacent de s’écrouler à tout moment. Un de ces jours, un crocodile pourrait s’échapper et dévorer un visiteur, ou encore, un soldat, un technocrate, JOH lui-même, qui sait?

Je devais me rendre au Salvador peu de temps après. Je me souviens d’une étudiante qui vendait des livres révolutionnaires, parmi lesquels les poèmes de Roque Dalton, dans une boutique poussiéreuse, dans un marché et un quartier malfamé, avec un enfant sans père qui montait la garde. Elle avait les yeux vitreux de larmes quand je lui ai décrit défavorablement la possibilité de venir au Canada. Elle manipulait la poussière des livres comme une abacomancière. Je pense à Stéphane-Albert Boulais, professeur de cinéma au Cégep de l’Outaouais et ancien collaborateur de Pierre Perrault, qui me disait récemment : « J’aime les œuvres qui raniment en moi le goût de la vie ».

 

CRÉDIT PHOTO: Alexandre Dubé-Belzile. Figure 1 El Actor de Victor Lopéz, Museo para la Identidad nacional (MIN)

[1] Notre Traduction : « Three times ‘all the foreigners’ were asked to get out of the bus and register with the police: passport number, age, profession. All this pure formality. No trace of suspicion or interrogation. What do they do with these records? Use them for toilet paper I expect. », tiré de William S. Burroughs, The Yage Letters Redux, City Light Books, San Fransisco, 2006, page 48.

[2] Jorge Medina García, Como mi general no hay dos, Editorial Higueras, Tegucigalpa, 1992, pages 16-17.

 

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