Nicaragua : la société du spectacle sandiniste en Amérique centrale

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Nicaragua : la société du spectacle sandiniste en Amérique centrale
Idées
| par Alexandre Dubé-Belzile |

(CHRONIQUE) J’arrivai à Managua après un court transit au Mexique. Depuis les airs, le golfe de Fonseca et le lac Managua se confondent facilement avec l’océan Pacifique tant ils sont immenses. La ville n’est pas haute sur pattes et paraît, au côté des surfaces d’eau avoisinantes, comme un immense miroir un peu plus gris que l’eau, de tôles, parfois posées sur des maisons en ciment et souvent, aussi, sur des portions de bidonvilles éparpillés çà et là. Les structures sont ponctuellement percées de châteaux d’eau, d’antennes cellulaires et de piquets à fils électriques. Managua n’a cessé d’être secouée par des tremblements de terre. En 1974, la ville a été pratiquement rasée, ce qui explique son caractère décentré. L’année 2014 a également été particulièrement difficile et les gens dormaient dans les rues de peur de mourir écrasés dans leurs maisons, des tremblements secouant la ville plusieurs fois par jour pendant des semaines.

Enrique, le chauffeur de taxi qui m’amena de l’aéroport,  me décrivit le pays et la ville. Le quartier où se trouve mon hospedaje est situé à quelques mètres de l’artère principale longée par des infrastructures militaires et des « arbres de la vie » métalliques qui ressemblent à des brocolis géants. Ce qui reste des prisons et chambres de torture somozistes est aussi à proximité. Les soldat·e·s, armé.e.s de Kalashnikov, montent la garde  tout le long de la route, ce qui la rendrait très sécuritaire, selon Enrique. Il me met en garde et me conseille fortement de ne m'aventurer dans aucun des quartiers populaires environnants. Je sillonnai donc la grande avenue en question, lisant les graffitis favorables au président sandiniste. Je pensai, ou le gouvernement s’est payé des vandales pour graffiter des slogans révolutionnaires sur ses propres brocolis, ou « el Daniel », comme l’appel les Nicaraguayen·ne·s, dispose encore d’un soutien important. À ma grande surprise, la rue débouche sur un rond-point ou se dresse un immense portait tout en couleurs d’Hugo Chávez  avec le sigle des forces armées nicaraguayennes sur l’épaule. L’image peinte sur tôle apparaît des deux côtés de l’immense enseigne, ce qui fait que, peu importe dans quel sens vous tournez, le président bolivarien vous observe, de son regard bienveillant. Chávez n’est pas mort! On trouve d’ailleurs juste en face un comedor qui porte son nom, une cafétéria populaire qui  sert des quesadillas, tortillas fourrés de fromage ou de viande, accompagnés de chicha, une boisson à base de maïs, ou encore de cacao, sorte de lait au chocolat avec la matière première grossièrement moulue. Durant les fins de semaine, c’est le rendez des couples amoureux et des familles, qui dégustent le nacatamal, mélange de manioc, de pâte de maïs et de viande, le tout cuit dans une feuille de bananier.

Enrique a aussi abordé avec moi la situation précaire des régions de la côte atlantique. D'une part, la Région autonome de l’atlantique nord, abritant la forêt dense de la Mosquitia aux localités surtout autochtones, qui avait jadis été un lieu important d’opération pour les Contras basés au Honduras, ces rebelles financés par les États-Unis pour renverser le gouvernement sandiniste. D'autre part, la Région autonome de l’Atlantique Sud, habitée par une population d’expression plutôt anglophone et créolophone d’origine africaine. Jusqu’à tout récemment, cette dernière était isolée du reste du pays, isolement finalement brisé par la construction d’une route. À quelle fin? Une polémique s’est dernièrement engagée concernant la réponse timide, voire inexistante, du gouvernement face aux feux de forêt qui ravageait la région pourtant protégée en tant que réserve naturelle. Fort étrangement, c’est après ces incendies qu’ont été octroyés massivement des droits d’exploitation de ces régions.

C’est un des reproches qu’on a faits au gouvernement Ortega, de retour en 2006, après près de 15 ans de pouvoir aux mains de l’Union nationale d’opposition, du Parti libéral constitutionnaliste et de l’Alliance pour la république. En effet, les politiques de Daniel Ortega  ne se démarqueraient pas tant des libéralisations réalisées sous la présidence de Violeta Chamorro, d’Arnoldo Alemán et d’Enrique Bolaños. En fait, les contestations récentes concernent plutôt des politiques néolibérales du « danielismo », que d’aucuns comparent au somozisme. Fait paradoxal, puisque le président américain, Ronald Reagan, voulait, en finançant les Contras, instaurer justement un somozisme sans Somoza, le dernier fils de la dynastie ayant été assassiné au Paraguay en 1980 par un commando sandiniste avec, à sa tête, le marxiste argentin Enrique Gorriaran Merlo, ancien membre de l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP). Son frère avait régné avant lui, après l’assassinat de du premier Somoza à diriger le pays (Anastasio Somoza García) par le poète Rigoberto López en 1956. Une thèse avance aussi que les Nicaraguayen·ne·s auraient voté, en 1990, contre les sandinistes et Daniel Ortega, auxquels ils restaient favorables, pour se débarrasser des Contras qui les harcelaient depuis dix ans. Ils ont alors élu Violeta Chamorro, candidate préférée de Washington. Après avoir libéralisé passablement l’économie du pays dans le but, entre autres, de donner lieu à une réconciliation, cette dernière a été suivie par Alemán, qui finit par perdre toute crédibilité en raison de scandales de corruption, puis par Bolaños, à la tête d’une campagne anticorruption et enfin  par Daniel Ortega et les sandinistes réélus le 5 novembre 2006. Cela dit, il s'agirait d'un sandinisme 2.0, a priori de facture plus « modérée », passant du marxisme-léninisme au socialisme démocratique et chrétien. En effet, ce sont des politiques néolibérales qui auraient d’abord attiré le mécontentement, notamment en raison de questions liées aux pensions et au filet de sécurité sociale déjà dans un état précaire, par des réformes mises en œuvre en avril 2018. De manière controversée, allant même jusqu'à sceller  une réconciliation  avec l’Église, l’avortement a été rendu totalement illégal par l’ex-guérillero, appuyé par sa conjointe à la vice-présidence, Rosario Murillo. Un ensemble de compromis est mis en œuvre, d’une manière qui rend parfois perplexe, pour sauvegarder le caractère « socialiste » de l’État nicaraguayen.

Après quelques jours à Managua, je me suis rendu à Estelí, ville importante de l’histoire de la révolution sandiniste de 1979 et centre de la production de tabac au Nicaragua, qui, avec le café, compte pour une grande partie des exportations du pays, dont l'économie est d'ailleurs surtout axée sur l'agriculture. Évidemment, cela ne l'aide pas  à sortir de sa dépendance vis-à-vis de l’Amérique du Nord, surtout compte tenu de son économie fortement dollarisée. Ainsi, la plus grande part de la production de tabac du Nicaragua est destinée à l’exportation et difficile à acheter sur le marché local, contrairement au café. En effet, les États Unis achètent de préférence leur café à la Colombie, alliée de l’Oncle Sam en Amérique du Sud, en dépit du fait qu'il soit  de piètre qualité (le tinto, qui est pâle, translucide et peu fort) contrairement au café nicaraguayen qui est riche et costaud. Estelí abrite aussi une petite population arabe originaire de la Palestine et de la Libye. On trouve  d'ailleurs un magasin de tissu du nom d’Hamzah, avec une photo de la mosquée d'Al-Aqsa à Jérusalem, et une pharmacie nommée Abdallah, entre autres commerces. Je me surpris même à y discuter en arabe avec un Jordanien. Les quelques musulmans de la ville descendent à la mosquée de Managua pour y prier les vendredis. J’y ai même fait la rencontre d’un locuteur exploréen, qui faisait son Claude Gauvreau à la taverne du coin en griffonnant des caractères inusités sur son bloc-notes!

Enfin, par rapport à Managua, l’humidité y est beaucoup moins forte, comme la présence policière d’ailleurs. En ce qui concerne la tension politique, il est difficile d’entendre une seule conversation sur la question dans les rues et les cafés. Par contre, tous les habitants ont les yeux rivés sur le téléviseur, qui passe des reportages sur l’arrestation de « terroristes », terme utilisé par l’État pour désigner les meneurs et meneuses sociaux qui ont organisé les manifestations récentes et les journalistes qui ont défendu ces initiatives citoyennes. À la radio, on parle du triste sort du journalisme nicaraguayen. Deux principaux journaux se côtoient au Nicaragua, El nuevo Diario, proche du régime et La Prensa, supposé être le journal de l’opposition, apparemment fortement censuré. L’un se borne à parler des « terroristes », qui causèrent l’incendie du quartier Carlos Marx, et qui sont peu à peu « généreusement » amnistiés et libérés des prisons du pays, le second diffuse des entrevues avec les personnes en question, qui traitent le gouvernement de tous les noms, se plaignent des mauvais traitements dans les geôles, crient à la dictature, affirment qu’on ne peut donner l’amnistie à qui n’a pas commis de crimes. On voit même dans le journal une photo d’un opposant avec un t_shirt où il est écrit : « Fuck Daniel Ortega, and if you like him, fuck you too ». On peut se questionner sur le destinataire d’un tel vêtement, ou même sur sa provenance. Les gens assistent à ce spectacle médiatique qui fournit au fond des renseignements sommaires par lesquels il est difficile de saisir les véritables enjeux de la crise actuelle. Cette dernière serait ainsi totalement « spectacularisée » pour déserter les rues. Qui plus est, les groupes paramilitaires sandinistes et les services de renseignement sont très actifs et n’incitent pas au rapprochement avec ceux qui pourraient en avoir long à dire, hypothétiquement bien sûr. Ce sont ces mêmes forces parallèles qui assuraient le pouvoir qualifié d’autoritaire d’un gouvernement a priori élu. À mon arrivée à Jinotega, la liste des règles de mon hôtel illustre bien la pertinence de l’information qui circule dans le pays, comparable à celle des médias locaux d’ailleurs. Ainsi, il est écrit : « Veuillez ne pas utiliser les rideaux, les draps ou les serviettes comme papier hygiénique. » Et les journaux? Même en dernier recours, le problème est que les journaux sont si difficiles à trouver…

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