Le vin québécois, un milieu de passion en pleine croissance

crédit photo : Félix Beauchemin
Économie
Québec
Le vin québécois, un milieu de passion en pleine croissance
Entrevues
| par Félix Beauchemin |

Autrefois victime de nombreux préjugés de la part de ses consommateur‧trice‧s, le vin québécois est de plus en plus respecté dans le milieu. La croissance des ventes est fulgurante, les tablettes se vident rapidement et les magasins spécialisés en alcool du Québec se multiplient telle une trainée de poudre. Portrait d’un milieu qui gagne à se faire connaitre.

 

Par une belle journée tempérée, Charles-Henri de Coussergues, vigneron et copropriétaire du Vignoble de l’Orpailleur, me reçoit à son vignoble de Dunham, dans les Cantons de l’Est. La passion qu’il porte à ce milieu est bien visible, celui-ci ayant cofondé le vignoble en 1982, il y a de cela près de 40 ans. Parti de la France à l’âge de 21 ans, il est tombé en amour avec l’aventure qu’était l’Orpailleur : « Moi, j’avais étudié dans la vigne, je voulais rester 3 ou 4 ans et repartir sur la propriété familiale. Finalement, l’aventure a commencé ici et je ne suis jamais reparti. »

L’idée d’ouvrir un vignoble au Québec, là où le climat est très peu favorable, pouvait sembler inimaginable à l’époque. Pourtant, malgré ses débuts modestes et difficiles, M. de Coussergues se réjouit de la vague de popularité récente des vins québécois, ce dernier ayant défriché le terrain avant les autres et pavé le développement du milieu. Pour lui, c’est avant tout une grande fierté.

 

Croissance fulgurante

Stéphane Denis, gestionnaire du développement des affaires pour le programme Origine Québec à la SAQ, ne cache pas son enthousiasme face à la hausse des ventes de vins québécois. Celui-ci spécifie d’ailleurs que pour l’année financière commençant le 1er avril 2020, le taux de croissance du vin blanc, rouge et rosé québécois a été de 46,5 %, ce qu’il désigne comme étant une « très bonne année ». Quant à lui, Louis-Phillipe Mercier, sommelier, copropriétaire et fondateur de la Boîte à vins, commerce se spécialisant dans la vente, la promotion et la distribution de vins locaux, qualifie ses ventes d’« exponentielles ». « L’année 2020 a été une année exceptionnelle, pour nous à la Boîte à Vins, mais pour les vins du Québec en général », renchérit-il.

Louis-Philippe Mercier voit deux causes principales à cette croissance. Tout d’abord, il parle des initiatives mises en place par le gouvernement provincial afin d’encourager l’achat local pendant la pandémie, qui ont causé une « explosion » des ventes. Puis, il y a la loi 88. Cette loi, officiellement adoptée en 2016 par le gouvernement de Philippe Couillard, « autorise le [producteur] à vendre et à livrer des boissons alcooliques qu’il fabrique, autres que les alcools et spiritueux, au titulaire d’un permis d’épicerie »[i]. Ainsi, les vins québécois ne sont plus contraints d’être vendus sous le monopole de la SAQ, contrairement aux vins étrangers. « La loi 88 a permis d’avoir un autre canal de vente pour les vigneron‧ne‧s. Avant la loi 88, le vignoble était obligé de passer par le réseau de la SAQ, qui exige un volume de production, et ça, il n’y a pas beaucoup de vigneron‧ne‧s au Québec qui ont un volume de production assez intéressant pour être là » ajoute M. Mercier.

 

Ça goute quoi, un vin du Québec?

Charles-Henri de Coussergues se permet de rigoler des préjugés qu’il entend envers les vins québécois : « On me dit “Ah ouais, j’ai gouté à un vin l’autre jour, et donc on n’a pas aimé les vins québécois”. Mais attendez, quand vous achetez un vin italien, vous ne dites pas que vous détestez tous les vins italiens. Mais là, vous faites un X sur tout le Québec? » Ayant connu les débuts difficiles de la production viticole québécoise, celui-ci y voit aujourd’hui un développement phénoménal influencé par deux facteurs : le climat et l’encadrement.

« C’est énorme la différence de température [comparé à il y a 40 ans]. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui il y a plus de vignobles, plus de cépages, plus de vins », mentionne ce dernier.

La mesure du degré-jour en production viticole, qui se veut une addition quotidienne des différences de température entre 10 °C et la véritable température, est une indication fiable de la capacité des vigneron·ne·s à produire pour la période estivale. Ainsi, entre 1980 et 2020, la valeur en degrés-jour est passée d’environ 950 à 1200[ii]. Quant à lui, le nombre de jours de gel est passé de 145 à 120 pour la même période[iii]. Compte tenu de l’accélération du réchauffement climatique, les périodes de production sont donc plus longues et plus chaudes.

Outre le climat québécois parfois difficile, l’encadrement du milieu par l’expérience de certain·e·s vigneron·ne·s et par des œnologues permet au secteur de s’améliorer constamment. « Il y a un virage qui s’est pris : de l’encadrement autour de l’industrie, explique M. de Coussergues. On a de jeunes agronomes, d’ailleurs majoritairement des filles, qui se sont spécialisé‧e‧s dans la vigne. Donc, on est mieux conseillé·e·s qu’avant. »

Les sommelier‧ère‧s du Québec ont également eu la tâche difficile de caractériser ce vin québécois, tel que le ferait un‧e sommelier‧ère en Alsace ou en Californie. Pour Louis-Philippe Mercier, le vin blanc québécois se distingue par son côté « très sec, léger, fruité, avec des arômes de pomme verte et d’agrumes ». Pour ce qui est du vin rouge, ce sont des vins « qu’on dit “de soif”, donc légers, fruités, avec des arômes de petits fruits ». Pourtant, ce qui distingue avant tout le vin du Québec, c’est son aspect artisanal; il est généralement fabriqué par des gens passionnés, et en petites productions. Cela le différencie de certains vins français ou italiens qui sont produits en grandes industries, parfois très polluantes[iv].

 

L’IGP « Vin du Québec », un coup de pouce pour la crédibilité

Une indication géographique protégée, ou IGP, est définie, selon le Conseil des appellations réservées et des termes valorisants (CARTV), comme « une appellation réservée [qui] reconnait des produits alimentaires dont les étapes de production et de transformation sont réalisées au Québec »[v]. Depuis 2018, ce conseil a officialisé l’IGP « Vin du Québec », permettant à l’industrie d’avoir un gage de qualité, comme c’est le cas dans plusieurs pays producteurs de vins. Charles-Henri de Coussergues voit en l’implantation de cet IGP un long parcours : « [L’industrie] n’avait pas beaucoup de notoriété, et beaucoup de préjugés. Il se faisait un peu n’importe quoi, donc on a monté un cahier des charges et on a donné ça au gouvernement. » Selon Stéphane Denis de la SAQ, c’est maintenant « 80 % de nos ventes de vin qui sont des produits IGP », alors que plus de 35 vignobles et 270 produits au Québec sont certifiés selon ces critères stricts[vi].

Pourtant, l’enjeu des IGP suscite tout de même une part d’exaspération chez les producteur‧trice‧s. « L’IGP, je suis personnellement très déçu, on a mis beaucoup de travail, souligne le copropriétaire de l’Orpailleur, mais, si tu demandes dans la rue c’est quoi une IGP, rien. » Celui-ci réclame donc davantage d’information pour le public, comme c’est le cas en Ontario, là où des affiches mettent en évidence les produits Vintners Quality Alliance (VQA), l’équivalent ontarien d’une IGP.

 

Les prochains défis

Stéphane Denis voit les prochaines années comme un défi en ce qui concerne la gestion de l’offre et de la demande pour les viticulteur‧trice‧s, ceux-ci et celles-ci peinant à suffire à la demande croissante. Quant à elle, la SAQ, tel que l’explique M. Denis, s’engage à suivre le taux de croissance : « Nous, on va s’adapter à la croissance des ventes : si le·la consommateur‧trice est là, on va agrandir notre offre. »

Pourtant, pour Louis-Philippe Mercier, le problème ne réside pas au niveau de la gestion, mais plutôt au niveau de la capacité de production.

« Il manque d’la vigne, d’la vigne, d’la vigne, d’la vigne! C’est le gros problème », mentionne-t-il avec entrain. « On manque de raisins, on manque de ressources premières. »

Pour régler ce problème, M. Mercier ne voit qu’une solution : « Les vigneron‧ne‧s ont réussi à prouver qu’ils et elles sont capables de faire de bons vins au Québec. La seule chose qu’il manque, c’est d’avoir des subventions et de l’aide du gouvernement. »

Charles-Henri de Coussergues est, quant à lui, « usé » par les relations difficiles avec le gouvernement du Québec. Actuellement, « le Québec consomme 240 millions de bouteilles de vin par année. Là-dessus, tous·tes les vigneron‧ne‧s québécois·e·s confondu·e·s, on en a fait 2,3 millions »[vii]. Linda Bouchard, agente d’information à la SAQ, confirme ces données, précisant que le marché québécois correspond à moins de 1 % de tout le marché du vin au Québec.

« On s’était fixé une cible de 5 % de la consommation, donc il faudrait vendre 10 millions de bouteilles, souligne M. de Coussergues. Je ne vois pas le jour où ça pourrait arriver. Il manque une volonté de la part de l’État de bâtir une filière. »

Cette filière, M. de Coussergues la compare à celle du porc du Québec : « Depuis 30 ans, on a bâti l’industrie du porc au Québec, avec les retombées économiques et la création d’emplois. J’ai connu l’explosion des fromages au Québec. Maintenant on voudrait que [le gouvernement] se positionne : voulons-nous une vraie viticulture au Québec? » En 2020, le gouvernement de François Legault annonçait une bonification des allocations financières destinées à Aliments du Québec de 2,5 millions $, s’ajoutant aux 7,15 millions $ déjà en place[viii]. Pourtant, les IGP québécoises reçoivent « des miettes, des broutilles », affirme M. de Coussergues.

À cet égard, ce dernier ne cherche pas à se comparer aux industries viticoles européennes, mais plutôt à celles des autres provinces canadiennes. « On n’arrive malheureusement pas à monter le même système qui a été monté dans d’autres provinces, comme la Nouvelle-Écosse, l’Ontario ou la Colombie-Britannique », explique-t-il. Entre autres, dans ces provinces, plusieurs mesures sont mises en place pour valoriser la VQA. L’Ontario, par exemple, subventionne l’équivalent de 35 % du prix d’une bouteille vendue en LCBO, l’équivalent ontarien de la SAQ, mais uniquement sous la condition que celle-ci se conforme aux critères de la VQA[ix]. En plus, le gouvernement ontarien a récemment annoncé la mise en place d’un budget de 10 millions $ pour venir en aide aux vigneron·ne·s impacté·e·s par la COVID-19, notamment ceux et celles qui vendent à même le vignoble[x]. Au Québec, c’est 2 $ par bouteille vendue en SAQ qui est accordé à un produit IGP, en plus du 18 % remis à tout producteur, IGP ou non[xi]. Des différences qui, comme l’explique Charles-Henri de Coussergues, se veulent importantes.

 

***

 

Avant de quitter son vignoble, Charles-Henri de Coussergues n’hésite pas à pointer en direction des autres vignobles à proximité, tel Union Libre, Gagliano et Château de Cartes. Sans prétention, il m’explique qu’au fond, la ville de Dunham a été bâtie grâce au vin : « Le milieu viticole, c’est générateur d’emplois, c’est une richesse régionale! »

Crédit photo : Félix Beauchemin


[i] Assemblée Nationale, Projet de loi no 88 : Loi sur le développement de l’industrie des boissons alcooliques artisanales, Québec : Assemblée Nationale, 2016, http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=5&file=2016C9F.PDF

[ii] Données climatiques Canada, Degrés-jours de croissance (10 °C), Dunham, selon une fréquence annuelle (consulté le 26 juillet 2021). https://donneesclimatiques.ca/telechargement/?var=gddgrow_10.

[iii] Données climatiques Canada, Jours de gel, Dunham, selon une fréquence annuelle (consulté le 26 juillet 2021). https://donneesclimatiques.ca/telechargement/?var=gddgrow_10.

[iv] Euronews, L’impact environnemental de la production de vin en chiffres, Euronews, 22 février 2016, https://fr.euronews.com/2016/02/22/l-impact-environnemental-de-la-production-de-vin-en-chiffres

[v] Conseil des appellations réservées et des termes valorisants, « Qu’est-ce qu’une appellation réservée? », 2021,  

https://cartv.gouv.qc.ca/outils-et-ressources/information-au-public-et-aux-entreprises/quest-ce-quune-appellation-reservee/.

[vi] Conseil des appellations réservées et des termes valorisants, Rapport d’Activités 2020, 2020, https://cartv.gouv.qc.ca/app/uploads/2020/05/cartv_rapportactivites_2019.pdf.  

[viii] La Presse canadienne, « Le gouvernement injecte 2,5 millions de plus dans la promotion des aliments du Québec », Radio-Canada.ca, 14 octobre 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1741087/subvention-aide-financiere-conseil-promotion-agroalimentaire-quebecois

[ix] Ontario Ministry of Agriculture, Food and Rural Affairs, VQA Wine Support Program, Ontario: Ministry of Agriculture, Food and Rural Affairs, https://www.agricorp.com/SiteCollectionDocuments/VQA-ProgramGuidelines-en.pdf.

[x] Ontario, Ontario Supporting Wineries, Cideries and Agri-Tourism Industry with Relief Initiative, Ontario: Ministry of Agriculture, Food and Rural Affairs, 2021 https://news.ontario.ca/en/backgrounder/1000553/ontario-supporting-wineries-cideries-and-agri-tourism-industry-with-relief-initiative.

[xi] Ministère de l’Économie et de l’Innovation du Québec, Programme d’appui au positionnement des alcools québécois dans le réseau de la Société des alcools du Québec 2020‑2021 (PAPAQ), Québec : Ministère de l’Économie et de l’Innovation, 2021, https://www.economie.gouv.qc.ca/fr/bibliotheques/programmes/aide-financiere/papaq/.

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