La diversité : au cœur de conflits imaginaires?

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La diversité : au cœur de conflits imaginaires?
Idées
| par Catherine Paquette |

Que ce soit en Europe ou en Amérique, la diversité et le pluralisme semblent poser des défis majeurs aux démocraties libérales actuelles. Mais la diversité est-elle un problème en soi, ou la rend-on problématique en raison du regard que nous posons sur elle? C’est à ces enjeux et ces tensions que s’attaque un nouvel ouvrage intitulé Les défis du pluralisme, publié aux Presses de l’Université de Montréal.

Saaz Taher, d’origine suisse, avait à peine mis les pieds au Québec que le gouvernement de Pauline Marois présentait son projet de Charte des valeurs québécoises, lequel visait la réaffirmation de la laïcité de l’État québécois, à travers notamment l’interdiction du port de certains signes religieux. Étonnée de constater que ces questions, à la mode en Europe, trouvaient également écho au Québec, l’étudiante au doctorat en science politique a entrepris d’organiser, avec sa collègue Daniela Heimpel, une série de conférences sur le traitement de la diversité par le monde politique actuel, et ce, à travers l’ensemble des démocraties libérales.

Cet espace de rencontre entre spécialistes de diverses disciplines académiques s'est avéré inspirant, puisque l’initiative a donné lieu, trois ans plus tard, à cet ouvrage collectif qui vient tout juste de paraître aux Presses de l’Université de Montréal.

« La problématique centrale de l’ouvrage est vraiment de savoir comment traduire le fait pluraliste en politique. En d’autres termes, comment et par quels moyens les démocraties peuvent répondre à la construction de la diversité comme un problème », résume Mme Taheri, dont la thèse porte sur le discours autour de l'interdiction de la burqa en Suisse et au Québec, tandis que sa collègue planche sur la question de l’éducation à la citoyenneté européenne et à ses politiques.

Mais le concept de diversité au cœur de l’ouvrage ne concerne pas que des enjeux liés aux réalités migratoires : le mot est pris au sens large, unissant sous un même thème les différentes formes de diversité, qu’elle soit sexuelle, ethnique, de genre, etc. « Nous voulions nous assurer de bien saisir de quelle façon nous comprenons le pluralisme et comment certains défis sont co-constitués. Les enjeux sont souvent indissociables. Il arrive parfois qu’une forme de diversité et sa défense soient instrumentalisées contre une autre forme de diversité », dit Mme Taher.

L’ouvrage, divisé en deux parties, aborde des thèmes tels que la diversité ethnoculturelle, la laïcité, le féminisme, la citoyenneté, les politiques de la représentation, et ce sur plusieurs continents. Dans la première partie, l’ouvrage décortique les mécanismes d’altérisation, soit la manière dont on érige une barrière entre soi et l'Autre, dans le but de comprendre les phénomènes à l’œuvre dans les sociétés où des tensions se créent entre individus et groupes différents. Dans la deuxième partie, les différents articles présentent des analyses et des pistes de solutions, pour comprendre les effets qu’ont les discours dominants et les politiques du pluralisme sur les luttes actuelles des communautés marginales à différents endroits dans le monde.

« On ne s’intéresse pas seulement à comment l’altérisation et l’exclusion se font, mais également à comment les différentes formes de pluralité sont vues comme mettant en danger la culture majoritaire. Dans un deuxième temps, [nous observons] de quelle manière les démocraties devraient accommoder le pluralisme dans des politiques », affirme la co-directrice de la publication.

Bien que les auteurs et autrices des articles soient issu·e·s de disciplines et de lieux géographiques divers, tous et toutes en arrivent au même constat : les discours dominants actuels présentent la pluralité comme un problème, et la solution proposée par le monde politique réside dans une meilleure « intégration » des personnes « différentes ». Mais dans cette approche réside un danger, affirme Mme Taher, soit d’oublier le pouvoir exercé par la communauté dominante.

« On conçoit l’intégration comme quelque chose qui est à sens unique : la personne immigrante arrive et doit s’adapter. Mais peut-être que là, déjà, il y a un problème : comment voir l’intégration comme un processus à double sens? La personne immigrante fait l’effort de s’intégrer mais la société d’accueil lui donne non seulement les moyens mais également lui permet de participer à définir elle aussi les normes, les valeurs de la culture majoritaire », explique-t-elle en guise d’exemple.

L’initiative a donné lieu à un autre constat de la part de Mme Taher : celui de la nécessité, pour les sociétés libérales, de reconnaître les termes que sont le racisme, l’islamophobie, le sexisme, l’homophobie, etc. « Il va falloir mettre de l’avant ces termes, les présenter pour qu’on parte du même constat. Il va falloir reconnaître le racisme et reconnaître que notre système produit des inégalités, des oppressions multiples à plusieurs niveaux, et donc que [la diversité comme problème] est un construit des personnes privilégiées. Il faut que le constat académique et politique soit celui-là, parce que si on ne part pas de ce constat, ça va donner un discours de sourds, et on ne pourra pas s’entendre, ni se comprendre », martèle la candidate au doctorat, faisant un clin d’œil à la Commission sur la discrimination systémique et le racisme qui a finalement été abandonnée par le gouvernement Couillard, après plusieurs mois de débats en 2017.

Saaz Taher et Daniela Heimpel, qui ont travaillé bénévolement à la coordination de cet ouvrage en parallèle à leur travail de chercheuses, font remarquer l’importance d’ouvrir des espaces de dialogue comme celui-ci, alors que des partis d’extrême-droite, pour qui la pluralité est une menace à la soi-disant uniformité de la société dominante, semblent gagner en popularité à différents endroits en Europe et en Amérique.

Notice bibliographique de l'ouvrage en question :

Saaz Taher et Daniela Heimpel (dir.) (2018). Les défis du pluralisme, Collection « Pluralismes », Les Presses de l'Université de Montréal, 304 p.

i Entrevue téléphonique réalisée par Catherine Paquette le 6 novembre 2018.

Commentaires

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Sans espaces.

Ne pourrait-on pas élargir cette analyse pour y inclure la question de la neurodiversité/santé mentale ? En me basant sur les travaux majeurs de Thomas Szasz et Peter Breggins, j'ai une quasi-certitude que la forme la plus construite, avancée et violente de '' construction de la diversité comme un problème '' serait en réalité la psychiatrie : elle voit comme problématique la diversité des émotions, des niveaux d'énergie et leurs fluctuations, de résistances au stress, de problèmes psychologiques, d'aspirations, sans jamais avoir pu démontrer son hypothèse du débalancement neuro-bio-chimique.