Iran : Du pain sur la planche pour le nouveau président Ebrahim Raïssi

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Iran : Du pain sur la planche pour le nouveau président Ebrahim Raïssi
Analyses
| par Arthur Calonne |

Le nouveau président iranien, Ebrahim Raïssi, est entré en fonction en août 2021, mettant un terme à la cohabitation entre conservateur et conservatrices et modéré·e·s au sommet de l’État. Pressenti pour être le successeur du Guide suprême, Ali Khamenei, l’hodjatoleslam (rang inférieur à celui d’ayatollah dans la hiérarchie religieuse chiite) de 60 ans a emporté haut la main les élections présidentielles de juin dernier : un scrutin particulièrement boudé par les 59 millions d’Iranien·ne·s appelé·e·s aux urnes, en raison du nombre de candidat·e·s précautionneusement écarté·es par le pouvoir afin de paver la voie à l’ancien chef de l’autorité judiciaire iranienne.

 

Avec un taux de participation d’à peine 48.78 % (contre 71,04 % en 2017), les élections présidentielles qui ont porté Ebrahim Raïssi au pouvoir ont été les moins populaires depuis l’instauration du régime théocratique en 1979. En cause, la mise à l’écart par le Conseil des gardiens de la Constitution, agissant comme conseil électoral, de plusieurs potentiel·le·s successeur·e·s à Hassan Rohani. Parmi elles et eux, des figures politiques majeures du pays telles que l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad ou encore Ali Larijani, qui a occupé le poste de président du parlement pendant douze années. Ne retenant que 7 candidatures sur 600, le Conseil a effectué un véritable « ménage » qui a permis d’assurer à Raïssi, proche du régime et du Guide suprême qui voit en lui son héritier, de s’imposer sans surprise, qui plus est, au premier tour, avec un score de 61,95 %.

 

Dans un entretien téléphonique avec L’Esprit libre, le directeur de l'École des affaires publiques et internationales de l’université d’État Virginia Tech, Merhzad Boroujerdi, met le doigt sur le désintérêt croissant du peuple iranien pour les processus électoraux. En effet, les élections législatives de 2020 n’avaient pas non plus mobilisé les électeurs et électrices : « On avait eu le plus bas taux de participation de toute l’histoire des élections parlementaires. Ça dit quelque chose sur le niveau d’insatisfaction de la population vis-à-vis du régime », explique-t-il. Un tel taux de participation remet pour lui en cause la légitimité du futur président, puisqu’en Iran, le certificat de naissance des votant·e·s, leur Shenasnameh, est estampillé lors du vote, ce qui les distingue des abstentionnistes. « Les personnes désireuses d’être employées dans une institution gouvernementale sentent qu’elles ont besoin d’avoir ce coup de tampon (sur leur document). Leur participation aux élections ne devrait pas être lue comme un soutien au régime. »

 

De nombreux dossiers épineux

 

L’Iran apparait régulièrement à la une des médias du monde entier dans le cadre des négociations pour un possible retour de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA) ou de querelles avec des puissances voisines telles qu’Israël. Parfois, ce sont les activités de ses bras armés à l’étranger, comme le Hezbollah au Liban ou le Hachd al-Chaabi en Irak, qui font parler d’eux. Force est de constater que la République islamique est devenue, avec les années, une puissance mondiale incontournable, qui pèse de tout son poids sur l’échiquier géopolitique, allant jusqu’à donner des maux de tête aux cadors de l’OTAN. Mais si Téhéran investit tant d’efforts dans sa volonté de devenir un acteur majeur et respecté sur la scène internationale, c’est au détriment de la population iranienne qui, au sein de ses frontières, est confrontée à de multiples crises gérées de façon chaotique par le pouvoir.

 

Avec plus de 87 000 décès, un bilan officiel que même les autorités sous-évaluent, l’Iran est le pays le plus endeuillé par la pandémie de COVID-19 du Moyen-Orient[i]. Le gouvernement est notamment blâmé par le peuple pour sa prise en charge catastrophique de la pandémie de COVID-19 et de la campagne de vaccination. En date du 20 juillet 2021, alors que les autorités, faisant face à une cinquième vague, imposaient aux habitant·e·s de la capitale Téhéran un énième confinement, seul·e·s 2,3 millions d’Iranien·ne·s sur 83 millions avaient été entièrement vacciné·e·s, pour un taux de 2,8 %[ii]. Refusant d’acheter des vaccins aux États-Unis et à l’Europe qui pourraient, selon le guide suprême Ali Khamenei, servir à « contaminer » le pays, l’Iran a décidé de faire confiance aux livraisons de doses de vaccins russes et chinois, trop insuffisantes pour assurer une campagne efficace, et ont misé sur le développement de vaccins locaux. Pour une partie de la population qui se sent prise en otage, ces caprices diplomatiques en situation d’urgence sanitaire ne passent tout simplement pas, d’autant plus que les citoyen·ne·s sont relativement sceptiques quant à l’efficacité des vaccins locaux.

 

L’Iran éprouve aussi de graves difficultés sur le plan énergétique. « Le pays ressent amplement les changements climatiques », affirme Merhzad Boroujerdi, expliquant que dans beaucoup de régions du pays, la température dépasse par moments les 50°C, entrainant des sécheresses face auxquelles la population se retrouve parfois totalement démunie. « Bien des réservoirs d’eau se sont asséchés à cause d’une mauvaise gestion et de la construction de trop de barrages hydrauliques au fil des années ». La gestion de l’eau potable est un tel désastre que même le gouvernement n’a pas pu cacher sa grande appréhension face aux défis qui attendent le pays qui s’apprête, selon le ministre de l’Énergie Reza Ardakanian, à traverser « l’été (dans le calendrier iranien) le plus sec des cinq dernières décennies. Les inquiétudes ne sont pas récentes : en 2015,

l’ancien ministre de l’Agriculture Isa Kalantari avertissait que plus de la moitié de la population iranienne devrait quitter le pays en raison de la sécheresse. En 2016, il affirmait que la « crise de l’eau » constituait une plus grande menace pour l’Iran que le conflit contre l’Irak de Saddam Hussein[iii]. Le 17 mai 2021, M. Kalantari, qui occupe aujourd’hui le poste de chef du Département de l’Environnement, faisait une autre sortie macabre, évoquant une « guerre de l’eau » qui s’étend d’ores et déjà dans les zones rurales : des conflits entre villages voisins pour l’accès à la ressource.

 

Un peuple sur les dents

 

De violentes manifestations ont eu lieu dans de nombreuses villes de la province du Khouzestan, dans le sud-ouest du pays, pour dénoncer une situation gravissime. « Concernant l'agriculture, je dois dire que si la situation continue comme ça, nous en serons bientôt au point où il sera impossible de récolter quoi que ce soit, car il n'y aura plus assez d'eau au Khouzestan. À cause de la pénurie, les rares sources sont devenues trop salées et ont rendu impossible certaines activités agricoles comme l’élevage ou l’entretien des vergers », s’alarme un expert de l’eau en Iran interrogé par France 24[iv]. Dans cette région, peuplée par une grande communauté arabe et où plusieurs villes sont complètement privées d’eau courante, la colère était insurrectionnelle. On pouvait y entendre quotidiennement des slogans appelant à la chute du régime et à la mort du guide suprême, ce qui constitue une relative nouveauté.

 

« Un retour des manifestations pourrait être le talon d’Achille de Raïssi durant sa présidence », suppose Merhzad Boroujerdi, évoquant le mouvement de contestation majeur qui avait secoué le pays en 2019 et 2020, suite à la hausse des prix des carburants. L’agence Reuters estime, suite à une enquête, que plus de 1500 personnes ont été tuées par les forces de l’ordre au cours de ces émeutes, alors que les autorités iraniennes ont fait preuve d’une répression féroce et inédite. Les premiers pas du président seront sûrement scrutés de près par l’opposition et une redéfinition des politiques sociales – puisque les conservateurs et conservatrices tiennent maintenant les rênes du pouvoir – pourrait rallumer la mèche au sein des couches populaires. M. Boroujerdi s’inquiète notamment du contraste entre l’ampleur de la tâche qui attend le futur président et son inexpérience politique, lui qui a toujours œuvré dans le secteur judiciaire. « Les gens ont peur d’assister à une sorte de bis repetita de l’ère Ahmadinedjad, où des personnes qui n’avaient aucune expérience réelle ont fait des erreurs stupides », estime le chercheur, qui note, de plus, une faible adhésion du peuple au projet politique hérité de l’ayatollah Khomeini et de sa révolution.

 

Le spécialiste juge, selon les estimations qu’il a consultées et ses observations personnelles, que le régime ne jouit de l’appui que d’environ 30 % de la population, qui se sent délaissée par la politique expansionniste de ses dirigeant·e·s. Et même s’il observe un durcissement de la position des opposant·e·s politiques, de plus en plus nombreux, il ne considère pas que la République islamique ait à craindre pour sa continuité. « Je n’envisage pas la possibilité que le régime soit menacé parce qu’il n’y a pas d’alternative crédible », clame le chercheur pour qui l’éventualité d’un vide institutionnel effraie beaucoup de monde en Iran. « Il y a ce danger que personne ne reprenne le flambeau, (...) cette peur de devenir la Libye, ou l’Irak. Il pourrait y avoir des mouvements sécessionnistes du côté des Kurdes, des Arabes, des Turques ; cela pourrait déchirer le pays ».

 

Raïssi est là pour rester

 

Il est certain que diriger ce mastodonte du Moyen-Orient ne sera pas une promenade de santé pour Ebrahim Raïssi. En mal de légitimité chez lui comme en Occident, où ses antécédents en matière de violations des droits de la personne[v] ont été condamnés, le conservateur n’aura sur nombre de dossier que peu de marge de manœuvre, et ne sera pour le moment, à l’instar de son prédécesseur, qu’un pantin des Gardiens de la Révolution. Réels détenteurs du pouvoir en Iran depuis plus de 40 ans, ceux-ci devront affronter une crise environnementale imminente afin d’éviter le pire. Pour ressusciter l’économie iranienne, ils devront également parvenir à faire lever les sanctions imposées par la communauté internationale en quittant la liste noire du Groupe d’Action financière (GAFI), où l’Iran figure seul avec la Corée du Nord, et en renégociant l’Accord de Vienne. Président aujourd’hui et potentiellement Guide suprême à la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, âgé de 82 ans, Ebrahim Raïssi incarne en dépit de son impopularité le futur de l’Iran, et aura fort à faire dans les prochaines années pour assurer la prospérité de son pays, mais aussi celle d’un régime théocratique qui pourrait vaciller s’il ne trouve pas des solutions aux problèmes du peuple.

 

Crédit photo : flickr/photo_RNW

Révision linguistique : Kim Kowtaluk

Révision de fond : Any-Pier Dionne

 

[1] Noé Pignède, « En Iran, des vaccins « nationaux » contre le Covid-19 », La Croix, 20 Juillet 2021, https://www.la-croix.com/Monde/En-Iran-vaccins-nationaux-contre-Covid-19-2021-07-20-1201167106

[1]« Iran : Une semaine de confinement à Téhéran face à une cinquième vague de COVID-19 », Reuters, 20 Juillet 2021 dans La Tribune, https://www.latribune.fr/depeches/reuters/KBN2EQ1GA/iran-une-semaine-de-confinement-a-teheran-face-a-une-cinquieme-vague-de-covid-19.html

[1] MH/PA, “Kalantari: Water shortage more harmful than Iraq’s war on Iran in 1980s”, Tehran Times, 17 Septembre 2016, https://www.tehrantimes.com/news/406486/Kalantari-Water-shortage-more-harmful-than-Iraq-s-war-on-Iran

[1] « "Nous sommes assoiffés !" : face à la crise de l’eau en Iran, la police tire à balles réelles », France 24, 20 Juillet 2021, https://observers.france24.com/fr/moyen-orient/20210720-iran-crise-eau-manifestations-khouzestan

[1]  Adina Bresge La Presse Canadienne, « Stephen Harper critique le nouveau président iranien », La Presse, 11 Juillet 2021, https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2021-07-11/droits-de-la-personne/stephen-harper-critique-le-nouveau-president-iranien.php

 

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