En Montérégie, une mobilisation villageoise inédite / Partie 2

Des agent·e·s de la Sûreté du Québec sont sollicité·e·s par la Mairie pour superviser la manifestation, le 2 août 2021. (Adèle Surprenant)
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En Montérégie, une mobilisation villageoise inédite / Partie 2
Analyses
| par Arthur Calonne |

Depuis fin juin, les citoyen.ne.s de Havelock, un village montérégien peuplé d’un peu moins de 750 habitant·e·s, se mobilisent contre l’implantation d’une usine d’asphalte mobile sur le chemin de Covey-Hill, une route étroite réputée et appréciée des cyclotouristes. Appuyé·e·s par leurs voisin·e·s des villages de Hemmingford ou de Franklin, les Havelockois·e·s sont monté·e·s au front pour repousser l’offensive du Groupe Chenail inc., un promoteur bien connu dans la région pour sa forte activité dans la région. Conservé·e·s dans l’ignorance et alerté·e·s seulement par une fuite au début de l’été, ces résident·e·s se sont organisé·e·s dans l’urgence afin d’entamer un combat périlleux contre un projet qu’ils et elles jugent menaçant pour l’environnement, leur qualité de vie, et l’attractivité de la région.

De la résignation au soulagement

Huit jours après la rencontre de la brasserie Livingston, le conseil municipal de Havelock organise une séance extraordinaire. Pascale Bourguignon et trois autres membres de la mobilisation sont sur les lieux. Pressé de formuler sa position quant au projet du Groupe Chenail, le conseil vote une résolution destinée à la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ). Une résolution qui laisse l’opposition sur sa faim.

Au lieu de s’opposer au projet, comme il l’avait promis plus tôt dans les colonnes du Gleaner, le conseil se contente de déclarer qu’il ne (le) recommande pas. La réponse des citoyens est immédiate et l’appel à une seconde manifestation devant l’hôtel de ville de Havelock, le 2 août suivant, est lancé.

« Malheureusement le point sur lequel reposait notre espoir de stopper la construction de l’usine, soit que le conseil municipal devait fournir à la CPTAQ un avis de non-conformité n’est désormais qu’un demi-succès. Effectivement, la mairie a finalement voté contre l’usine, tout en restant complaisante avec le promoteur (...) Il y a de fortes chances, que de ce côté-là, la bataille soit perdue. Dans l’immédiat, devant la mollesse de la mairie, notre nouvelle carte est de pousser celle-ci à poursuivre le Groupe Chenail sur le non-respect des règlements de zonage », peut-on y lire. 

Quelques jours après cet affront, Michel Ménard, rejoint par téléphone, se montre pessimiste quant à l'issue de l’affaire : « Ça sent mauvais… Ils [et elles] sont déjà installés […] Comme citoyen[·ne·]s, on est pris[·e·] s à s’organiser à la dernière minute contre quelqu’un qui est bien préparé : c’est une tâche colossale », déplore-t-il. Comme tant d’autres, il est frustré par l’attitude de la Ville, et l’impuissance, clamée ou réelle, de celle-ci face au Groupe Chenail : « La Ville était au courant depuis un sérieux bout de temps [...] Si la Municipalité ne peut pas gérer ce qui se passe sur son territoire, où est-ce qu’on s’en va ? ».

Le 2 août, une nouvelle manifestation est organisée, à 19 h, devant la mairie de Havelock, où le conseil municipal est rassemblé à l’occasion d'une séance annoncée à huis clos.

Devant la porte de la mairie, le maire Henderson invoque devant quelques manifestant·e·s, des motifs de santé publique, alors que le récent passage en zone verte permet, à ce moment, aux citoyen·ne·s d’assister de nouveau aux conseils municipaux [ii]. Parmi les personnes venues se masser devant M. Henderson, Pascale Bourguignon fulmine. Elle rappelle qu’elle et trois autres représentant·e·s de la mobilisation ont assisté, deux semaines auparavant, à une séance extraordinaire du conseil. 

Plus d’une centaine de personnes se réunissent pour la seconde fois en deux mois devant l’Hôtel de Ville de Havelock, le 2 août 2021, pour s’opposer à l’installation d’une usine d’asphalte bitumineuse à Havelock. (Adèle Surprenant)
 

On veut entendre ce que vous allez vous dire (...) On est en zone verte, ça n’a pas de sens ! », s’indigne-t-elle. « On est en démocratie, Monsieur (...) On veut savoir des choses ! », lance une autre femme. Mais le maire est inflexible. « Regardez, je reviens vous voir tantôt (...) Je vais parler au conseil, voir comment les choses peuvent se faire », répond-il en se retranchant dans l’édifice. 

La foule d’environ 150 personnes ne se décourage pas. Pancartes colorées à la main, elle reste aux portes de l’hôtel de ville, bien décidée à faire pression sur les élu·e·s et accrochée à la promesse faite par le maire d’aller à leur rencontre par la suite. 

Les manifestant·e·s implorant le Maire, Denis Henderson, de les autoriser à assister au Conseil Municipal, le 2 août 2021. (Adèle Surprenant)

 

De longues minutes s’écoulent et toujours aucun signe de celui-ci. Les manifestant·e·s se déplacent aux fenêtres de l’édifice pour attirer l’attention du conseil municipal, entonnant des slogans et tapant dans leurs mains : rien n’y fait. 

Vers 20 h 30, la plupart des personnes arrivées une heure et demie plus tôt sont encore là. La porte de l’édifice s’ouvre. Des conseiller·e·s font entrer Michel Ménard, et seulement lui, à l’intérieur de la mairie, sans en expliquer le pourquoi. Le geste entraîne une vague de confusion dans l’assemblée. « Ils sont peut-être en train de le cuisiner », s’inquiète Pascale Bourguignon. 

Michel Ménard, seul citoyen autorisé à pénétrer l’édifice à titre de représentant de la mobilisation, écoutant attentivement les membres du Conseil Municipal. (Adèle Surprenant)

 

À travers les fenêtres latérales de l’hôtel de ville, on aperçoit le chroniqueur radio écouter attentivement les paroles des élu·e·s. La foule est perplexe : quelque chose d’important est en train de se passer. 

Une vingtaine de minutes plus tard, alors que les manifestant·e·s commencent sérieusement à s’impatienter, la porte s’ouvre à nouveau. Michel Ménard sort, seul, une lettre à la main. Tous les regards se tournent vers lui. Un frisson de fébrilité traverse la foule au moment où il se saisit du porte-voix. 

« La CPTAQ a procédé, dans une résolution datant du 28 juillet, à la fermeture du dossier de l’usine, jugé irrecevable en raison de sa non-conformité au règlement de zonage municipal de Havelock, annonce-t-il, provoquant un éclat de joie. 

Sourire discret aux lèvres, Michel Ménard savoure cette petite victoire avec un brin de retenue : « Le Groupe Chenail et les Carrières Ducharme pourraient trouver une façon de présenter à nouveau leur projet sous une autre forme. Ça ne veut pas dire qu’ils partiront pour autant, ajoute-t-il. C’est clair qu’il y aura d’autres étapes, mais c’est un pas dans la bonne direction. Il faut maintenir la ligne dure, rester vigilants, suivre les étapes et revenir au besoin ». 

Soulagé·e·s de la décision de la CPTAQ, les citoyen·ne·s de la région regagnent leurs domiciles avec l’impression d’avoir gagnée une bataille décisive. Ce n’est que quelques semaines plus tard qu’ils et elles prennent la mesure de leur influence sur ce verdict.

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CRÉDIT PHOTO: Arthur Calonne

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