Antisémitisme: de Stephen Harper à Dieudonné

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Antisémitisme: de Stephen Harper à Dieudonné
Entrevues
| par Francis Dufresne |

Ira Robinson est professeur au Département des sciences religieuses de l’Université Concordia. Ancien président de la Société canadienne des études juives, il a également rédigé une introduction à l’histoire de la communauté juive du Québec. L’entrevue s’est déroulée en anglais, pour ensuite être traduite par notre journaliste.

Q: Lors de son discours devant le parlement israélien le 10 janvier dernier, le premier ministre Stephen Harper exprimait son inquiétude face à ce qu’il appelle un «nouvel antisémitisme». S’il considère que l’on peut critiquer les politiques d’Israël, il déplore une «condamnation sélective, et exclusive de l’État juif», notamment par certains membres des Nations Unies. Trouvez-vous cette critique justifiée?

R: Premièrement, il faut distinguer ce «nouvel antisémitisme» par rapport à l’antisémitisme que l’on retrouvait au 20e siècle. Au Canada par exemple, il y avait un mouvement appelé les créditistes. Ce groupe dénonçait les abus d’un pouvoir financier contrôlé par les juifs qui oppressait la population. Lorsqu’ils étaient accusés d’antisémitisme, ils répliquaient: «Nous ne sommes pas antisémites, nous sommes seulement contre Wall Street et les banques, qui sont contrôlés par les juifs.» À leurs yeux, ils n’étaient pas antisémites. Historiquement, la plupart des gens que l’on accuse de racisme le nient, avec les exceptions que l’on connait (le régime nazi par exemple). Aujourd’hui, le contexte est différent. Les individus accusés d’antisémitisme vont souvent être des critiques de l’État israélien, à différents degrés. Certains vont aller jusqu’à souhaiter la destruction du pays, d’autres sont plus modérés et critiquent les politiques israéliennes. Que ces personnes soient réellement antisémites ou non, certains vont dénoncer cette accusation comme étant un moyen de les réduire au silence. Les gens qui s’inquiètent d’une montée de l’antisémitisme vont évidemment nier cette allégation. Ils font valoir que les politiques israéliennes sont sujettes à débat au sein même de l’État hébreu, donc des juifs eux-mêmes. Ce ne sont donc pas simplement les critiques qu’ils dénoncent, mais la fixation de certaines de ces critiques sur Israël.

Q: N’est-ce pas curieux de voir M. Harper dénoncer cette fixation, alors que certains pays arabes dénoncent l’acharnement des pays occidentaux sur l’Iran?

R: Ici, le Canada prend sensiblement la même position que les États-Unis et d’autres pays européens comme la France. Ils forment un front commun pour défendre Israël, leur allié dans la région, contre un régime qui a explicitement menacé l’existence de l’État hébreu par le passé. La tension a augmenté depuis qu’il est question d’armement nucléaire. Ce qui est nouveau, c’est que Stephen Harper se positionne comme étant le chef d’État le plus près d’Israël.

Q: Qu’est-ce qui explique cette nouvelle position, comparativement aux anciens premiers ministres libéraux?

R: Je ne crois pas que ce soit une question de libéraux ou de conservateur. L’appui de M. Harper envers son homologue israélien semble être une position très personnelle, relevant d’une conviction qui lui appartient face à ce conflit.

Q: Revenons à la question d’antisémitisme. Pour M. Harper, qualifier d’apartheid la relation entre Israël et les Palestiniens, c’est de l’antisémitisme. D’un autre côté, l’ancien président américain Jimmy Carter publie en 2006 l’ouvrage Palestine: la paix, pas l’apartheid. Jimmy Carter est bien connu pour sa participation aux Accords de Camp David, qui négociait la paix entre l’Égypte et Israël. Comment peut-il être antisémite?

R: Évidemment, il faudrait être dans sa tête pour réellement savoir. Ce que je peux dire, c’est qu’il ne se considère vraisemblablement pas comme un antisémite. Il estime que la thèse avancée dans son livre est justifiée. De la même façon, certains observateurs jugent qu’il est allé trop loin. Est-ce exagéré de le traiter d’antisémite? Encore une fois, c’est une question de perception. Jimmy Carter, dans sa propre vision des choses, n’est pas allé trop loin. Les gens qui ont été choqués par le contenu de son livre ont trouvé légitime de le qualifier d’antisémite.

Q: Mais cette qualification d’antisémitisme ne risque-t-elle pas, dans certains cas, d’entrainer une censure? Pensons au cas Dieudonné par exemple.

R: Ici, il faut distinguer ce qu’il se dit dans les médias et ce qu’il se passe réellement. L’étiquette d’antisémitisme n’empêche que très partiellement la diffusion d’un message. Le simple fait que le débat puisse se dérouler dans l’espace public nous indique que cette étiquette ne tue pas ces débats. Les gens accusés d’antisémitisme continuent d’être publiés, comme c’est le cas pour Jimmy Carter. On peut limiter les moyens de Dieudonné, en interdisant ses spectacles. Mais on ne peut éliminer son message: il est très présent sur internet, il peut encore être invité dans les médias et ainsi de suite. On peut se réjouir d’une telle réalité, ou la déplorer. Je lis les journaux tous les jours, et toute cette question d’antisémitisme devient extrêmement prévisible. Votre critique des politiques israéliennes a franchi une certaine ligne ? Voilà, vous êtes antisémite! Vous me traitez d’antisémite pour ce que j’ai écrit? Voilà, vous êtes pour la censure! Je vois cette argumentation toutes les semaines, si ce n’est tous les jours. Dans nos sociétés démocratiques, la liberté d’expression est très importante. Mais en même temps, il y a cet exemple classique: «Est-ce permis de crier au feu dans une salle bondée?» Si cet équilibre était si simple à trouver, il n’y aurait pas tous ces débats.

Q: Cette guerre de mot se retrouve régulièrement dans les médias, comme vous le mentionnez. Comment évaluez-vous la couverture médiatique de cette question?

R: Le conflit a définitivement été adopté par les médias. Pas parce que c’est plus important ou plus sanglant en ce moment. Pensons au Congo par exemple, qui reçoit une couverture beaucoup plus timide. Il semble y avoir une véritable fixation sur le conflit israélo-palestinien par les médias et les Nations Unies. De toute évidence, le conflit permet de vendre beaucoup de journaux. La guerre des mots m’apparait plutôt futile. Le plus important, c’est de trouver une paix durable entre Israéliens et Palestiniens.

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Quand on veut se défaire d''un chien, on dit qu''il a la rage ... C''est ce que l''élite politico-économique fait avec Dieudo, qui est fort critique envers elle. Dieudo n''est pas raciste ou antisémite, car il ne donne pas un rang d''infériorité ou de supériorité aux Juifs, mais on veut le faire taire car il en parle beaucoup, et de façon critique.\nIl ne faut pas embarquer dans ce jeu ! Pour ma part, j''ai déjà été traité d''environnementaliste, conspirationniste, raciste, extrémiste, anarchiste, nationaliste, néo-nazi ... et j''en passe ... et finalement, je ne suis que dissident. Il suffit de s''éloigner un peu de l''opinion publique générale pour se faire couper la parole, puis se faire insulter. Un rien suffit à se mettre des gens à dos ... dire la vérité, par exemple. Il ne faut pas embarquer dans ce jeu des médias !\nJ''ai aimé cet article de Francis Dufresne dans les grandes lignes ...