Une réflexion autour des coupures budgétaires dans le domaine culturel

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Une réflexion autour des coupures budgétaires dans le domaine culturel
Opinions
| par Miruna Craciunescu |

Dans cet article, je désire partager quelques réflexions autour d’un phénomène de société qui soulève certes beaucoup de discussions, mais qui n’a peut-être pas assez été abordé du point de vue des paradoxes qu’il soulève.

Tout d'abord, je veux parler du sous-financement de la culture que dénoncent abondamment, de manière générale, toutes les parties concernées: les établissements d’enseignement, l’industrie du livre et celle du spectacle, mais aussi la recherche en sciences humaines. Cette dernière passe à tel point au second plan après la recherche dans les domaines scientifiques que les gens s’étonnent couramment d’apprendre qu’on puisse être « chercheur-euse » en littérature tout comme on peut être chercheur-euse en biologie (sans les guillemets) ; et, de surcroît, que ces deux types de recherches sont le plus souvent financées par des institutions publiques, c’est-à-dire qu’elles puisent avec parcimonie dans les poches des contribuables pour produire des articles sur Baudelaire ou sur le cancer du sein.

La réaction qu’une telle découverte suscite est, hélas, trop prévisible pour mériter qu’on s’y attarde ici plus que de besoin. Car s’il ne vient presque jamais à l’esprit de nier l’utilité des expériences médicales, on se demande trop souvent à quoi servent les études en sciences humaines. Comme l’a relevé avec justesse Stéphane Toussaint dans son étude sur l’anti-humanisme dans la société contemporaine, le mode de pensée qui domine ce type de réflexions est bien évidemment utilitariste (1). Envisagée dans son expression la plus simple, une telle philosophie revient à privilégier l’« utile » sur le superflu – c’est-à-dire, dans le cas de la recherche, qu’elle tend à valoriser les secteurs concrets qui produisent des résultats dont l’application est relativement immédiate ; ce qui revient implicitement à dévaluer les disciplines abstraites qui produisent ce qu’il conviendrait plutôt d’appeler des « analyses » que des résultats, dont la pertinence, l’utilité et l’efficacité est plus difficile à évaluer.

Pourquoi est-il évident que les réflexions que nous avons énoncées précédemment s’articulent autour d’une pensée qui tend à privilégier l’utile plutôt que le « superflu »? À vrai dire, les termes mêmes d’un tel questionnement révèlent bien à quel point il est aujourd’hui difficile de réfléchir en-dehors des créneaux de l’utilité et de la rentabilité qui constituent les deux piliers de l’univers néo-libéral dans lequel nous vivons. La question que nous venons de poser opère en effet un syllogisme dans le prolongement de la courte explication avec laquelle nous avons choisi de définir le mode de pensée utilitariste, en opposant successivement l’utile au superflu, puis l’utile à l’abstrait – ce qui nous amena implicitement à assimiler le superflu à l’abstrait (2). Or, dire des études qui n’interrogent pas directement des problèmes concrets qu’elles sont « superflues » revient déjà à prononcer un jugement dès lors qu’il s’agit de décider comment il conviendrait de gérer le financement accordé aux différents secteurs tels que la santé, l’éducation, la défense, etc. Parmi ces derniers, si la culture est considérée comme étant superflue, il ne faut guère s’étonner qu’elle fasse l’objet de coupures importantes.

C’est pourquoi j’ai choisi de parler d’un « paradoxe » en abordant le problème du sous-financement de la culture, car celui-ci semble souvent relever du sur-financement dans un contexte de crise économique prolongée qui contraint le gouvernement tout comme les contribuables à revoir soigneusement leur liste de priorités. D’autant plus que, lorsqu’on assiste à un événement de l’ampleur du Salon du Livre de Montréal, on peut avoir du mal à croire les discours millénaristes qui déplorent la disparition progressive de la lecture parmi les plus jeunes, voire qui prédisent l’écroulement de l’industrie du livre à l’ère du numérique. Avant de parler du problème de sous-financement de la culture en prenant pour exemple l’industrie du livre, commençons donc par examiner ces problèmes plus « concrets » dont l’urgence justifierait l’opinion selon laquelle la culture recevrait trop d’argent au Québec.

Des coupures, encore des coupures… pour financer quoi?

Sur le plan local : les routes

Revenons donc plus concrètement sur la question des coupures budgétaires. On ne cesse de répéter, dans les médias tout comme dans les rues, que les problèmes sont partout et qu’ils heurtent un bon nombre de secteurs autrement plus vitaux à l’économie d’un pays. Du point de vue local, d’abord, il y a les routes de Montréal qu’on ne cesse de réparer, et qui comptent néanmoins parmi les plus mauvaises sur lesquelles il m’ait été donné de circuler. Et il faut dire que celles-ci comprennent des pays « à l’économie émergente » comme le Maroc, la Turquie et l’Argentine qui semblent curieusement avoir moins de problèmes de corruption que nous en ce qui concerne la gestion des contrats de construction. À moins, bien sûr, qu’on ne considère que la commission Charbonneau n’a révélé que des scandales « insignifiants » auxquels il faut bien se résoudre, car ils semblent en fin de compte être le lot de tout système politique, indifféremment de son degré de transparence et de démocratie? Sur ce point comme sur tant d’autres, il est difficile de trancher.

Sur le plan provincial : le système de santé

Sur le plan provincial, l’accessibilité aux soins médicaux demeure parfois difficile, et des réformes sont ponctuellement proposées pour tenter d’augmenter la disponibilité des médecins de famille. La solution la plus simple n’est malheureusement pas envisagée, puisqu’elle consisterait à augmenter tout naturellement le nombre de médecins, ce qui forcerait le système public à supporter des coûts beaucoup plus élevés. On tente donc d’étendre le beurre sur nos tartines jusqu’au possible en demandant par exemple aux omnipraticiens-ennes de remplir un quota de patients-es par année, faute de quoi le projet de loi 20 prévoit leur appliquer des pénalités pouvant s’élever jusqu’à un tiers de leur salaire annuel. De telles pénalités peuvent laisser indifférent un contribuable de la classe moyenne, pour qui les deux tiers d’un revenu à six chiffres représentent encore un salaire beaucoup plus important que le sien. Mais ce serait sans doute là sous-estimer les effets d’une politique qui veut éternellement accomplir plus avec moins, et dont les résultats sont hautement prévisibles. Surmenés, les médecins qui tenteront de remplir leurs quotas accorderont des soins plus superficiels à leurs patients, tandis que les autres tenteront sans doute d’échapper aux pénalités en quittant le Québec ou en s’orientant vers le privé, ce qui ne fera qu’aggraver la pénurie actuelle.

Sur le plan international : la sécurité

Enfin, sur le plan international, il ne faut pas oublier les dépenses engendrées par une politique interventionniste qui incite de plus en plus le Canada à apporter des secours humanitaires dans des contextes de crise. En dépit des coupures, il faut donc que le gouvernement fédéral prévoie des réserves importantes d’où l’on pourra continuer de puiser pour aider nos voisins américains à remplir leur fonction de gardiens de l’ordre et de la sécurité — qu’il s’agisse d’endiguer les progrès d’une épidémie comme l’ebola, ou encore la croissance de régimes perçus comme étant une menace en raison de leurs ambitions expansionnistes, tels que la Russie depuis l’annexion de la Crimée, et, bien entendu, les États islamiques favorables au jihad. Sans même parler des efforts que l’on se croit obligés de déployer pour endiguer l’anti-occidentalisme des États du proche et du Moyen-Orient qu’on ne peut pas ranger ouvertement dans l’« axe du mal ».

Le reste est-il superflu?

Bon: passons sur ce que tout le monde sait. Le but de cette énumération n’était pas d’ouvrir une parenthèse servant à illustrer le point de vue de ceux qui voient d’un bon œil la privatisation des différents secteurs de l’industrie culturelle, dans la mesure où elle permet de diminuer les dépenses publiques qui ne viseraient pas à adresser directement des problèmes aussi urgents.

Ce détour apparent visait au contraire à rappeler qu’une civilisation est d’abord le reflet de ses produits culturels, si bien que les romans, les films et les spectacles de théâtre sont des lieux privilégiés où l’on discute des problèmes auxquels est confrontée une société donnée. Ainsi, il ne faut pas oublier que les outils d’analyse développés par les chercheurs en sciences humaines s’appliquent aussi bien à des textes littéraires qu’à l’étude de phénomènes tels que la perte de confiance des jeunes citoyens envers leurs institutions, l’érosion de privilèges sociaux durement obtenus durant les années soixante tels que le gel des frais de scolarité et le régime de l’assurance maladie, ou encore des conflits idéologiques qui s’inscrivent dans le prolongement du néocolonialisme. C’est bien pour cette raison que des penseurs qui en vinrent à être associés à la « French Theory » eurent une influence considérable sur les discours politiques, en développant notamment des stratégies d’« empowerment » visant l’émancipation de minorités sexuelles ou ethniques.(3)

Admettons, donc, que l’on puisse trouver une utilité sociologique dans le financement et dans la diffusion de produits culturels comme les livres, les films et les spectacles de théâtre. Je tiens à préciser ici qu’une opinion semblable est loin de faire l’unanimité dans le domaine des études littéraires, où toute justification de ce type s’apparente à un asservissement du texte au contexte dans lequel une œuvre est produite. Mais si l’on adopte une perspective qu’on appellera un tant soit peu « économique » (faute d’un terme plus approprié), il faudra bien retomber sur le vieil adage selon lequel les sciences humaines humanisent, qui vise à rappeler qu’il n’y a pas de société humaine sans elles.

Or, une conclusion semblable ne nous avance pas très loin dès lors qu’il s’agit de coupures budgétaires dans le domaine culturel, car il n’est pas certain que l’industrie du livre devrait bénéficier d’un financement public ; pour ne donner qu’un exemple. En l’absence d’un tel financement, la formation de grands conglomérats comme Québécor et Random House ne parviendrait-elle pas à développer des stratégies éditoriales plus efficaces, qui toucheraient de ce fait un public plus large? L’usage du conditionnel relève, dans ce cas-ci, d’une convention purement formelle qui parvient mal à masquer à quel point l’industrie culturelle est soumise à la logique de la rentabilité que nous avions évoquée un peu plus tôt avec l’ouvrage de Stéphane Toussaint. Aussi, la réponse à une telle question semble-t-elle aller de soi.

Il va de soi que l’industrie du livre a survécu et prospéré, à l’ère du numérique, parce qu’elle a su développer des stratégies de marketing qui ont séduit un lectorat qui ne cesse de se diversifier. De même qu’il va de soi que la privatisation des différentes branches de l’industrie culturelle a pleinement participé au développement de telles stratégies commerciales. Si l’on continue à lire malgré tout, et si on lit peut-être davantage aujourd’hui qu’à n’importe quelle époque qui nous a précédés, c’est peut-être parce que les livres que l’on publie à présent forment mieux qu’auparavant les goûts de leurs lecteurs en cherchant à reproduire sous toutes sortes de formes les mêmes  « formules gagnantes » (4).

Il suffit de jeter un coup d’œil à la sélection des « vingt-cinq livres de l’année » que propose la Presse pour constater combien d’œuvres ont été retenues parce qu’elles choquent ou parce qu’elles émeuvent (5). Un tel phénomène n’est évidemment pas nouveau: André Schiffrin en parlait déjà en 1999 dans un ouvrage intitulé L’édition sans éditeurs dans lequel il retrace la naissance des grands conglomérats, en démontrant qu’elle participa dans une large part à la disparition de l’édition de qualité (6). Schiffrin mentionna notamment que, selon la même logique de rentabilité, on hésiterait à publier aujourd’hui des auteurs tels que Brecht et Kafka dont les ouvrages ne furent tirés qu’à 800 et 600 exemplaires, respectivement.

Ainsi, l’on se retrouve curieusement confrontés à un second paradoxe. Si la production culturelle contemporaine est jugée digne d’être étudiée et financée parce qu’elle nous humanise — autrement dit, parce qu’elle nous incite à réfléchir sur les problèmes auxquels notre société est confrontée —, elle semble pourtant s’encadrer dans les mêmes paradigmes qui ont donné lieu aux processus d’aliénation qui nous déshumanisent, et procéder selon des mécanismes qui ont créé les mêmes problèmes sur lesquels ils sont censés nous permettre de réfléchir.

Comment ne pas considérer dans ce cas que l’on accorde déjà trop de financement à une industrie qui ne diffère en rien des autres? Et malgré tout, si l’on s’accordera pour dire que les mesures d’austérité menacent l’autonomie de cette production culturelle, la meilleure attitude à adopter face à ce problème n’est certes pas d’encourager la privatisation de la culture. Que l’on appelle donc ce phénomène celui du sous-financement de la culture ou de son sur-financement, le constat demeure le même. Tant et aussi longtemps qu’on abordera cette question selon une perspective utilitariste soumise à la logique de la rentabilité, les coupures dans le domaine culturel demeureront tout aussi justifiables que les compromis qui visent à améliorer l’efficacité du système médical tout en diminuant les dépenses gouvernementales.        


[1] Stéphane Toussaint, Humanismes, antihumanismes de Ficin à Heidegger, Tome 1 : « Humanitas et Rentabilité », Paris, Les Belles Lettres, 2008.
[2] Nous pouvons résumer ce syllogisme de la manière suivante : si l’utile s’oppose au superflu et que l’utile s’oppose à l’abstrait, alors le superflu s’apparente à l’abstrait. Rappelons que la structure traditionnelle d’un syllogisme est la suivante : Si A= B et B = C, alors A = C. Ce raisonnement fallacieux reprend donc bel et bien la structure d’un syllogisme, mais il la modifie également de manière importante : si A ≠ B et A ≠ C, alors A = C. [3] Voir par exemple le livre de François Cusset: French Theory : Foucault, Derrida, Deleuze & Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, Paris, La Découverte, 2003. [4]Néanmoins, un tel constat n’est pas sûr. Dans une de ses publications les plus récentes, Marc Angenot démontre par exemple que les auteurs de romans populaires issus de la littérature de colportage avaient souvent conscience de reproduire les mêmes schémas « gagnants » (Les dehors de la littérature: du roman populaire à la science-fiction, Paris, Honoré Champion, 2013). Pour obtenir plus de renseignements à ce sujet, nous invitons également le lecteur à consulter l’excellent ouvrage dirigé par Roger Chartier intitulé Les pratiques de la lecture (Paris, éd. Rivages, 1985). [5]Il s’agit ici du numéro datant du 5 décembre 2014 (« Les vingt-cinq romans de 2014: les choix de notre équipe », pages A 28- A 29). [6]André Schiffrin, L’édition sans éditeurs, traduit de l’américain par Michel Luxembourg, La fabrique-éditions, 1999.

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