Trajectoires et détours migratoires à l’heure de la COVID-19

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Trajectoires et détours migratoires à l’heure de la COVID-19
| par Adèle Surprenant |

 

Le 9 septembre 2020, un incendie a ravagé Moria, le plus grand camp de migrant.e.s d’Europe situé sur l’île grecque de Lesbos1. Un évènement qui survient quelques semaines avant l’annonce d’un nouveau Pacte sur les migrations et l’asile par la Commission européenne et alors que les impacts de la pandémie de Covid-19 sur les mouvements migratoires continuent à se faire sentir à l’échelle planétaire. 

C’est poussé.e.s par les flammes que les 12 000 habitant.e.s de Moria ont été contraint.e.s de mettre fin à six mois de confinement et reprendre la route, début septembre, alors que partait en fumée la quasi-totalité du camp, initialement conçu pour héberger un maximum de 3 000 personnes. En mars 2019, le camp et ses infrastructures bancales avaient accueilli jusqu’à 22 000 migrant.e.s, devenant un symbole de l’échec de l’Union européenne (UE) dans la gestion des flux migratoires en Méditerranée.

La source de cet échec se loge, pour certain.e.s, dans le Règlement de Dublin, qui prévoit notamment que la responsabilité envers la personne demandant l’asile dans l’espace Schengen revient au premier pays d’entrée, que cette entrée soit régulière ou non2. Par conséquent, ce sont les pays du sud de l’Europe comme la Grèce, l’Espagne, l’Italie et Malte sur qui repose en grande partie une charge migratoire qu’ils peinent à assumer, faute de moyens économiques et de solidarité de la part des États membres plus favorisés. 

Le Pacte sur les migrations et l’asile dévoilé le 23 septembre tend d’ailleurs à rendre obligatoire le principe de solidarité censé répartir la pression migratoire plus équitablement entre les États de l’UE. Il prévoit un assouplissement des mesures induites par le Règlement de Dublin et un renforcement des contrôles aux frontières extérieures de l'espace Schengen afin de filtrer plus rapidement les demandeur.se.s d’asiles susceptibles de voir leurs demandes reçues positivement3.  Surtout, le Pacte inclut la contribution de chaque État membre à l’accueil, la prise en charge matérielle ou la déportation des migrant.e.s, en fonction de leur population et de leurs poids économiques dans l’UE4. Suite à l’échec de l’imposition des quotas de répartitions des nouveaux arrivants entre les États membres lors de la crise migratoire de 2015, Bruxelles tente désormais d’assurer une contribution financière minimale de la part de tous. Les paramètres de cette contribution restent à être déterminés.

« Le Pacte met tout sur les frontières et rien sur ces personnes, qui sont des humains avant d’être des migrant.e.s », réagit la professeure et géographe à l’Université de Montréal (UdeM) Luna Vives, pour qui les annonces récentes de Bruxelles sont loin d’être suffisantes pour répondre aux besoins en matière de migration et reconduit l’approche répressive de l’UE sur les questions migratoires. Par exemple, en 2019, déjà 53 000 étranger.ère.s étaient placé.e.s en rétention en France uniquement, 23% de plus que l’année précédente5.

Selon le New York Times, reste à voir comment la proposition « va survivre au processus d’approbation labyrinthique (de la Commission européenne) et, le cas échéant, comment (s)es failles vont être comblées6 ». Six mois après le début de la pandémie de Covid-19, rien n’est moins sûr. 

Migrations et répressions 

« Les choses ont changé et n’ont pas changés à la fois », commente Mme Vives en référence à la pandémie, ajoutant que « les raisons pour lesquelles les migrant.e.s doivent quitter leur pays d’origines sont encore là, sinon encore plus prégnantes », qu’elles soient économiques ou liées à des violences politiques et sociales. Même si le temps a pour certain.e.s semblé s’arrêter durant le confinement, la crise sanitaire mondiale « n’a pas mis fin aux conflits, aux régimes autoritaires, aux féminicides, à la persécution des militant.e.s des droits humains, des minorités religieuses et sexuelles7 », fragilisant au contraire la situation des populations les plus précaires8

« Ce qui n’a pas changé non plus, continue Mme Vives, est le manque d’engagement de l’UE et de ses États membres à la volonté de se plier aux engagements qu’ils ont pris ». À commencer par la Convention relative aux droits des réfugiés de 1951, contraignant les pays signataires à accepter sur son territoire toute personne demandant l’asile - après évaluation de cette demande. 

Au nom de la sécurité nationale, mise en cause par la crise sanitaire d’après plusieurs gouvernant.e.s européen.ne.s, les engagements internationaux relatifs aux droits des personnes migrantes ont été écartés : de la fermeture des frontières extérieures de l’UE en date du 17 mars 2019 à la suspension des services d’asile en Espagne, en Italie, en Hongrie et ailleurs9, « la pandémie a donné  [aux gouvernements] un prétexte pour proposer des réformes politiques qui étaient impensables il y a quelques mois », d’après Mme Vives. En référence au Pacte sur la migration et l’asile, la spécialiste des contrôles frontaliers en Europe et au Canada soutient qu’ « il y a une idée selon laquelle une situation exceptionnelle nécessite des mesures exceptionnelles, mais malheureusement, les mesures prises et proposées s’inscrivent dans une continuation de l’attaque contre ceux qui sont déjà à risques, déjà vulnérables, donc les personnes racisés ou fuyant des situations de pauvreté ou de violence ».

La précarisation des migrant.e.s n’est donc ni une nouveauté, ni le seul phénomène à connaître une accélération dû à la pandémie de Covid-19. Pour les 270 millions de migrant.e.s internationaux recensé.e.s par l’Organisation des Nations Unies (ONU) en 2019, incluant plus de 610 000 demandeur.se.s d’asile en Europe exclusivement10, les perspectives migratoires ont été infléchies par les mesures sanitaires et sécuritaires imposées par les gouvernements depuis mars dernier. 

« Par le passé, la vaste majorité des personnes qui entraient en UE d’Afrique ou du Moyen-Orient le faisaient par avion avec un visa, un document de voyage. Ceux qui arrivaient par la terre ou la mer étaient une fraction minime du total [des migrants, NDLR]. Mais maintenant que les bureaux de visas sont fermés et que les procédures sont beaucoup plus longues, ce qu’il risque d’arriver est qu[e le pourcentage] de personnes qui tentent d’entrer l’espace Schengen illégalement va augmenter », d’après Luna Vives, pour qui l’avenir des migrations en Europe ne présage rien de beau. En répondant aux vagues migratoires avec les outils propres aux gouvernements européens et nord-américains - soit la militarisation, l’externalisation11, la détention et la déportation -, les migrant.e.s sont de plus en plus dirigés vers des trajets risqués12.

Alors même que le nombre de demandes d’asiles déposées en Europe est revenu à celui d’avant la « crise migratoire » de 2015, « on est restés dans ce narratif et dans cet imaginaire de crise », commente le chercheur et spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement François Gemenne, en entrevue à France Culture13. Un imaginaire nourri au racisme et à la xénophobie,  alimentés à leur tour par l’instrumentalisation politique de la pandémie.

Horizons, frontières et limites

D’après Jagan Chapagain, secrétaire général de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), l’inégalité dans les traitements et dans l’accessibilité au futur vaccin pourrait d’ailleurs pousser certain.e.s habitant.e.s du Sud global à migrer, malgré les promesses de l’Organisation mondiale de la santé qui assure un accès « universel, rapide et équitable » à la vaccination14.

Une fuite massive des cerveaux (ou « brain drain ») pourrait également être à craindre dans les pays du Sud global, particulièrement en ce qui concerne les professions médicales : aux États-Unis, plus du quart des médecins pratiquant.e.s sont formés à l’étranger, des chiffres qui s’élèvent à 40% en Irlande15

À moyen-long terme, la pandémie de Covid-19 risque aussi d’avoir des effets catastrophiques sur la situation économique des pays d’origine des migrant.e.s, puisque l’appauvrissement général des migrant.e.s en territoire d’accueil dû au « ralentissement » de l’économie mondiale, entraîne la baisse des envois de fonds vers leurs proches restés au pays. La Banque Mondiale prévoyait, fin avril, une chute de 20% des remises migratoires en 2020, alors que ces remises constituaient, l’an dernier, jusqu’à 37,1% du Produit intérieur brute (PIB) haïtien, 34,4% du PIB au Soudan du Sud et 29,2% au Kirghizistan16

En plus du resserrement des politiques migratoires, la croissance économique atone qui plombe l’Europe depuis plus de six mois risque de rebuter les personnes souhaitant migrer afin d’améliorer leur situation matérielle et celle de leurs proches17. De la même manière, les pays d’Europe occidentale qui dépendaient de la main d’œuvre migrante temporaire dans les secteurs essentiels, comme l’agriculture ou la santé, seront contraints de repenser l’organisation du travail à l’échelle nationale. 

Une remise en cause globale de la mobilité et du travail qui n’est pas la même pour tous.te.s. Certain.e.s entrepreneur.se.s ont profitées de la Covid-19 et de la popularisation du télétravail pour se lancer en affaires. C’est le cas de Yacine Bakouche et de l’agence Best Of Tours (BOT), qui a décidé d’investir dans le teletravel (« télévoyage », en français). Le concept : proposer aux télétravailleur.se.s de partir à l’étranger pour des périodes de 6 à 12 semaines tout en poursuivant leurs activités professionnelles et en « découvr(ant) en même temps une région, un pays, une culture, non pas au pas de course mais en prenant le temps de comprendre un mode de vie, une langue et des coutumes », soutient le directeur général de la BOT18

Dans une vidéo de promotion vantant les avantages du teletravel, la voix suave d’une actrice assure à l’auditeur.trice que « c’est maintenant que commence le vrai voyage », alors que défile les paysages de rêve. En bas d’une illustration de valise pleine à craquer, on peut lire : « n’attendez-pas d’être en vacances pour voyager » . 

La pandémie de Covid-19 a certes agit d’incubateur pour des innovations comme celles-ci. Pour François Gemenne, en l’occurence, certaines choses resteront les mêmes : « de la même manière que Moria existe parce que Moria est à 9 km des côtes turques, rappelle-t-il à l’antenne de France Culture, Calais existera toujours en tant que point de départ des migrants tant que Calais restera situé à 35 km des côtes anglaises » .

 

Farsi, Sepideh. 22 septembre 2020. « À Lesbos, le désespoir des migrants après l’incendie du camp de Moria » dans Médiapart. [En ligne]. https://www.mediapart.fr/journal/international/220920/lesbos-le-desespoir-des-migrants-apres-l-incendie-du-camp-de-moria?onglet=full (page consultée le 24 septembre 2020) 

Néraudau, Emmanuelle. « Qu’est-ce que le règlement Dublin? » dans Migrations en questions. [En ligne]. https://www.migrationsenquestions.fr/question_reponse/667-quest-ce-que-le-reglement-dublin/ (page consultée le 26 septembre 2020)

France 24. 23 septembre 2020. Bruxelles a dévoilé sa nouvelle réforme de la politique migratoire. [En ligne]. https://www.france24.com/fr/20200923-bruxelles-d%C3%A9voile-sa-nouvelle-r%C3%A9forme-de-la-politique-migratoire (page consultée le 23 septembre 2020)

Stevis-Gridness, Matina. 23 septembre 2020. « E.U. Offers Cash and More Deportations in New Plans for Migrants » dans The New York Times. [En ligne]. https://www.nytimes.com/2020/09/23/world/europe/eu-migrants-asylum-deportation.html (page consultée le 24 septembre 2020)

Brahim, Nejma. 22 septembre 2020. « Les étrangers toujours plus nombreux enfermés en rétention » dans Médiapart. [En ligne]. https://www.mediapart.fr/journal/france/220920/les-etrangers-toujours-plus-nombreux-enfermes-en-retention (page consultée le 26 septembre 2020)

Stevis-Gridness, op.cit.
 
7 Bruel-Courville, Jacob. Canada : l’asile et la gestion des frontières au temps de la Covid-19. [En ligne]. https://dynamiques-migratoires.chaire.ulaval.ca/migration-et-covid-19/3-10-canada/ (page consultée le 23 septembre 2020)

D’après le Programme alimentaire mondial de l’ONU, plus de 265 millions de personnes pourraient connaître des limitations alimentaires à la fin de 2020, ce qui représente 130 millions de personnes supplémentaires à ce qui était prévu en 2019. Poletaev, Dmitry. 23 mai 2020. « What Effect Will the Coronavirus Pandemic Have on Migration Issues? » Dans Modern Diplomacy. [En ligne]. https://moderndiplomacy.eu/2020/05/23/what-effect-will-the-coronavirus-pandemic-have-on-migration-issues/ (23 septembre 2020)

Bloj, Ramona, Olivier Lenoir et Elena Maximin. 11 mai 2020. « Carthographier, comprendre les migrations au temps du Covid-19 : 10 points » dans Le Grand Continent. [En ligne]. https://legrandcontinent.eu/fr/2020/05/11/10-migration-covid-19/ (page consultée le 24 septembre 2020. 

10 Bloj, Ramona, Olivier Lenoir et Elena Maximin, op.cit.

11 L’externalisation est ici entendue comme le fait, pour les pays occidentaux, de rémunérer les pays du Sud global, à la fois pays d’origines et de transits des migrants, pour qu’ils acceptent la responsabilité d’arrêter les mouvements migratoires avant qu’ils pénètrent les frontières européennes, nord-américaines ou encore australiennes. On pense par exemple à la Turquie et la Lybie pour l’Europe ou au Guatemala et au Salvador pour les États-Unis. Ces pays manquent de volonté politique ou de ressources pour respecter les droits humains, les droits des migrants et des enfants”, d’après Luna Vives. 

12 Selon l’Organisation mondiale pour la migration (OMM), le taux de mortalité chez les migrant.e.s traversant la Méditerranée centrale est passée de 2,6% en 2017 à 3,5% en 2018, pour atteindre les 10% en avril 2019. Bloj, Ramona, Olivier Lenoir et Elena Maximin, op.cit

13 Erner, Guillaume. 11 septembre 2020. « Les migrations au carrefour des crises » dans L’invité(e) des matins de France Culture. [En ligne]. https://www.franceculture.fr/emissions/linvitee-des-matins/les-migrations-au-carrefour-des-crises (page consultée le 25 septembre 2020)

 14 Larson, Nina. 24 juillet 2020. « La pandémie pourrait entraîner des migrations "massives", selon la Croix-Rouge » dans La Tribune. [En ligne].  https://www.latribune.fr/economie/international/la-pandemie-pourrait-entrainer-des-migrations-massives-selon-la-croix-rouge-853508.html (page consultée le 24 septembre 2020)

15 Bloj, Ramona, Olivier Lenoir et Elena Maximin, op.cit. 

16 Bloj, Ramona, Olivier Lenoir et Elena Maximin, op.cit. 

17 Bloj, Ramona, Olivier Lenoir et Elena Maximin, op.cit. 

18 Borio, Anaïs. 22 juillet 2020. « Télétravail à l’étranger : Best Of Tours investit dans le ”teletravel” » dans DMC Mag. [En ligne]. https://www.tourmag.com/Teletravail-a-l-etranger-Best-Of-Tours-investit-dans-le-Teletravel_a104629.html (page consultée le 29 septembre 2020)

19 Best of Tours. 8 juillet 2020. « Best Of Tour invente le Teletravel! » dans Youtube. [En ligne]. https://www.youtube.com/watch?v=Qv-Kx-fVmfE&feature=youtu.be (page consultée le 29 septembre 2020) 

20 Erner, op.cit

 

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