Témoignage : la prison au temps de la COVID-19

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Témoignage : la prison au temps de la COVID-19
| par Isabelle Grignon-Francke |

Ce texte est d'abord paru dans notre recueil imprimé Les voix qui s'élèvent, disponible dans notre boutique en ligne.

 

En mai 2020, Robert Langevin meurt à la prison de Bordeaux, des suites de la COVID-19. Un événement qualifié « d’évitable » par la Ligue des droits et libertési. Au pénitencier du nord de l’île de Montréal, près d’une centaine de prisonniersii sont alors atteints. Détenu depuis un peu plus d’un an, Francis Paquet se souvient de la première vague comme d’un « calvaire » lors duquel il a craint pour sa vie, une peur qui ne s’est toujours pas dissipée.


« L’être humain en prison, c’est de la bullshit », lâche M. Paquet. Lorsque la COVID est entrée « en dedans », les détenus ont tous été isolés totalement dans leurs cellules pendant 14 jours. Pendant deux semaines, il est dans le secteur C, qu’il qualifie d’« insalubre », et où la faune intérieure est surprenante : « souris, coquerelles, mouches à fruits ». Pendant ce premier confinement, il relate n’avoir pris aucune douche et ne pas avoir eu accès à de l’eau chaude, en plus de n’avoir pu parler à ses proches qu’après une dizaine de jours.

Craindre pour sa vie

C’est depuis sa cellule de l’aile C que Francis a craint pour sa vie pour la première fois. Il raconte avoir prévenu le personnel qu’il ressentait des symptômes de crise du cœur le 8 mai. « On m’a répondu : "Quand tu seras à terre, on va venir te ramasser" », se souvient-il. Sentant alors que sa vie était en danger, il a continué à interpeller les gardien∙ne∙s en appuyant sur un bouton d’alerte à sa disposition. Au dossier de M. Paquet, rien ne mentionne une condition cardiaque particulière, affirme le prisonnier. « À cause de ça, les gardiens disent qu’ils peuvent rien faire pour moi », explique-t-il.

À ce moment, Francis Paquet avait prévenu sa conjointe lors des quelques minutes de conversation téléphonique permises. Elle tente de faire intervenir le Protecteur du citoyen, cet ombudsman chargé de recevoir les plaintes relatives aux services publics, mais celui-ci lui rétorque qu’il ne peut rien faire tant que son conjoint ne le contacte pas directement. Depuis l’établissement carcéral, Francis tente de rejoindre lui-même cette instance, mais chaque fois qu’il essaie, le numéro semble bloqué. Le détenu demande alors aux gardien∙ne∙s de remplir des feuilles de plaintes. « Elles disparaissent tout le temps! On me dit ne pas avoir vu ça », raconte-t-il après plusieurs tentatives infructueuses d’aviser une quelconque autorité de sa situation. Il mentionne avoir fait envoyer par sa conjointe trois lettres signées par une avocate au directeur de la prison afin d’obtenir la visite d’un médecin. Il obtiendra finalement un rendez-vous le sommant de passer une batterie d’examens, que M. Paquet n’avait toujours pas pu effectuer au début du mois de novembre 2020.

Durant ce premier confinement dans l’aile C, l’état des lieux se détériore, raconte-t-il. Il explique ne pas avoir eu accès à de l’eau courante pendant deux jours. Lorsque les gardien∙ne∙s ont annoncé que le courant allait être rétabli, Francis a tout de suite compris ce que cela signifiait. Craignant un débordement, il décrit : « J’ai vidé ma marde en prenant des sacs à vidanges comme gants. » Sa prévision s’est concrétisée : dans la cellule voisine, il fait état d’un pied d’excréments jonchant le sol. Un dégât que les équipes de nettoyage sont venues laver après 92 heures, spécifie-t-il.

Après ce premier confinement, l’homme de 42 ans est testé positif. Comme près d’une centaine d’autres hommes, il plie bagage pour s’installer à l’aile G où le régime est le même : il demeure enfermé dans sa cellule. Il chiffre à 29 jours entiers son confinement total entre quatre murs.

Lors de notre second entretien, au début novembre, en plein cœur de la deuxième vague, Francis Paquet était toujours dans des déboires administratifs pour obtenir des soins médicaux, cette fois pour effectuer des changements à sa médication, notamment à cause de douleurs au dos. Il en était à deux lettres d’avocat pour obtenir des Tylenol. En prison, l’obtention d’une ressource quelconque relève toujours du défi. Depuis plusieurs mois, M. Paquet réussit toutefois à mettre la main sur quelques acétaminophènes supplémentaires provenant de ce qu’il nomme le « marché interne » : des échanges informels entre prisonniers.

Mesures sanitaires et régime de détention « inacceptables »

Ce que le détenu déplore, c’est également le manque de mesures concernant la circulation entre les ailes où logent des détenus atteints du coronavirus, et celles où aucun cas n’a été décelé. « Au début de la COVID, les gardiens [et gardiennes] arrivaient avec leur linge [uniformes de travail] déjà sur le dos », précise-t-il. Il affirme continuer de se battre pour que les lieux soient davantage désinfectés et que les règles relatives au lavage des mains et au port du couvre-visage soient appliquées correctement.

« Les gardien∙ne∙s font fi de la loi, ça crée des tensions », explique Francis. Outre une application des mesures d’hygiène décrite comme laxiste, il relate des mauvais traitements à l'égard des détenus, une restriction de l’accès au téléphone et des comportements injurieux envers les détenus.

En novembre, Francis décroche pendant quelques semaines un poste de chef de l’équipe de ménage de son aile, seul moyen de « faire changer les choses » selon lui. À la prison de Bordeaux, chaque aile est indépendante et correspond à une des branches qui forme l’imposante architecture en étoile du centre de détention. Il explique avoir réussi à convaincre l’administration de créer un poste de responsable de la désinfection. « Avant ça, les rampes et les portes n’étaient pas nettoyées alors que les gardien∙ne∙s les touchent pas de gants », évoque-t-il. Dès lors, un prisonnier peut s’occuper de cette tâche moyennant un maigre 14 $ par semaine.

Pourquoi revendiquer autant pour la désinfection des lieux? C’est parce que Francis Paquet « a la chienne de repogner [la COVID] pis de mourir icitte [à la prison de Bordeaux] ». L’homme devrait sortir de détention en février 2021.

« C’est quoi la valeur de nos vies? »

Depuis son emprisonnement pour possession de cannabis médical et de résine, Francis se questionne sur l’égalité dans le traitement des individus devant la loi, affirmant que sa parole n’est jamais considérée. « C’est quoi la valeur de nos vies? », répète à plusieurs reprises le détenu. Il croit être l’un des seuls parmi les détenus à pouvoir se faire entendre compte tenu de son « bon dossier »; dans le jargon de la prison, ça désigne quelqu’un qui n’a ni violé ni tué.

Il rapporte qu’avant le décès de Robert Langevin, les prisonniers criaient pour qu’on lui vienne en aide. L’homme de 72 ans avait demandé d’être transféré à l’hôpital 9 jours avant sa mort. Après un séjour à l’infirmerie de l’établissement, on l’a finalement conduit à l’hôpital, où il est décédé. M. Paquet attribue aux gardien∙ne∙s l’entière responsabilité de cette mort.

Depuis, Francis Paquet croit avec difficulté en l’entraide et en l’humanité. Il parle de sa détention en répétant le mot « bataille », celle d’une reconnaissance relative de ses droits. « Au moins, si je meurs en dedans, il va y avoir des lettres d’avocat pour prouver que je me suis battu », lâche-t-il. Sa conjointe, qui préfère garder l’anonymat, avoue se sentir impuissante. « Je prie pour qu’il soit fort et que personne d’autre ne perde la vie par négligence », affirme-t-elle.

Au terme de plusieurs heures d’un témoignage entrecoupé des messages de la prison diffusés à l’interphone, Francis confie appréhender avec peur les prochains mois, « Ce que je vis ici, c’est inhumain » clame-t-il. Ce qui bouleverse actuellement le quotidien est imperceptible à l’œil. L’insidieux virus à l’origine de la COVID-19 rend pourtant visible le décalage des réalités, celui qui existe derrière les portes closes et verrouillées du milieu carcéral.

Crédit photo : Adèle Foglia.

i Ligue des droits et libertés, « Communiqué : Premier détenu décédé des suites de la COVID-19. Cette mort aurait pu être évitée », 20 mai 2020. https://liguedesdroits.ca/communique-prison-deces-covid/?fbclid=IwAR2Exs...

ii La prison de Bordeaux est non mixte. Y sont envoyés des détenus purgeant des peines de moins de deux ans ou des prévenus en attente de procès.

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