Sociétés invisibles

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Sociétés invisibles
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| par Barbara Thériault |

En menant une recherche ethnographique dans l’Est de l’Allemagne, Barbara Thériault a constamment été confrontée à ce qu’elle nomme ici les « sociétés invisibles ». Le texte qui suit a été traduit de l'allemand et fait partie du livre Die Bodenständigen. Erkundungen aus der nüchternen Mitte der Gesellschaft (Les Bodenständigen. Exploration du milieu sobre de la société), à paraître en 20201.

 

On y entre et en sort jour après jour sans s’en rendre compte, des sociétés invisibles. On n’y pense pas. Ça se fait tout seul.

Elles ne sont nulle part documentées ou recensées. Les statistiques, qui découpent la réalité pour la recomposer dans des catégories bien définies – groupes de revenus, Allemands ou étrangers, de l’Ouest ou de l’Est – ne s’en préoccupent pas. Les pessimistes culturels, qui prédisent depuis longtemps déjà la mort de la culture associative, les omettent. Elles ne portent pas de nom officiel, n’occupent aucun lieu propre, et ne disposent d’aucun statut.

Et pourtant, leurs membres se reconnaissent à certains signes ou codes : des références à la haute culture ou à la culture populaire (Jean-Sébastien Bach ou Game of Thrones), l’utilisation de langues étrangères (le français ou le latin, l’anglais moins), ou des phrases commençant par « entre » (« entre propriétaires de motos BMW... », « entre universitaires... », « entre fans de Depeche Mode... »). Il suffit parfois d’un regard éloquent entre femmes qui doivent endurer les explications d’un homme sur le fonctionnement du monde et des choses (#mansplaining), ou encore d’une carte postale « est-allemande » s’adressant, en alphabet cyrillique, à « ceux qui peuvent encore lire ceci » et qui partagent des expériences historiques communes.

Certaines sociétés ont certes tendance à exclure, mais ce n’est pas toujours le cas. Elles peuvent également créer des formes de solidarité. Comme lorsque dans un bar qu’on fréquente nouvellement on est salué par des habitués qui nous tapent dans le dos en nous lançant un « t’es correct, toi ». Ou alors dans ces occasions où l’on sort chercher un album photo et l’on raconte des histoires qui créent un moment d’intimité.

Certaines sociétés ont un effet libérateur et provoquent l’amusement, qui n’est pas sans être teinté d’une certaine culpabilité, comme dans le cas des sociétés de commérage.

Certaines ébauches de sociétés n’aboutissent jamais. Un flirt faisait en toute occasion référence à un film ou à un autre : « Connais-tu le film X, Y, Z ? ». Non, je ne les connaissais presque jamais ; « Qui a le temps de se taper tous ces films ? », je me demandais. Rapidement, nous avons cessé de nous voir. Et il y a ces fois où l’on sort chercher un album photo et on raconte des histoires qui ennuient.

Il y a des sociétés que l’on rejoint seulement malgré soi, qui sont pénibles. Dans mes recherches, leurs invitations se faisaient parfois par un conspiratif « tu sais ce que je veux dire… ». Pour des raisons de « rectitude politique », la suite restait non dite ; il était sous-entendu que nous partagions une même opinion politique. Même chose avec l’allusion, qui ne promet généralement rien de bon, « ce que je voulais encore dire… » qui invite à une société précisément au moment où l’on était sur le point de la quitter.

Il est possible que l’on sorte d’une société plus consciemment qu’on y entre. On peut la quitter : en faisant une pause dans la conversation, en allant se chercher un verre, en prétextant un besoin naturel ou, dans certaines régions de l’Allemagne, en frappant sur la table. Parfois, il faut se défendre un peu. Un théologien de ma connaissance m’a un jour raconté qu’on enseignait dans sa formation pastorale des techniques pour les visites à domicile : la sourde oreille (prétendre ne pas avoir entendu), le regard vide (prétendre avoir la tête ailleurs) lorsque les hôtes se perdaient dans les commentaires. Je me suis promis de l’essayer à la prochaine occasion.

Parfois, c’est sérieux. Au cours du procès du Nationalsozialistischer Untergrund (le NSU ou le mouvement national-socialiste clandestin), qui a entre 2000 et 2006 assassiné dix innocentes victimes, des hommes et des femmes ont été accusé·es d’appartenir à des groupes d’extrême-droite ou de sympathiser avec leurs idées. Pour s’en défendre, ils ont parfois fait référence à l’absence de signes visibles (« Je ne suis membre d’aucun groupe »), comme si seules des structures officielles permettaient d’attester l’existence d’une société.

Crédit image : Julien Posture - julienposture.cargo.site/

 

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