Premières Nations et médias : tendre la main vers une réconciliation

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Premières Nations et médias : tendre la main vers une réconciliation
Idées
| par Émélie Rivard-Boudreau |

Réconciliation. Depuis les dernières années, ce mot est sur toutes les lèvres lorsqu’il est question des relations avec les Premières Nations. Les journalistes, souvent pointé·e·s du doigt pour leur maladresse avec les communautés autochtones ou accusé·e·s de faire circuler des informations négatives ou stéréotypées à leur endroit, n’y échappent pas. Se réconcilier, certes, mais encore faut-il trouver l’équilibre entre l’ignorance et les maladresses passées et la complaisance risquée. Encore faut-il distinguer ce qu’est la complaisance de ce qu’elle n’est pas.

« Du point de vue de plusieurs expert[·e·]s, les médias ont d’ailleurs un rôle important à jouer [pour informer le public]. Plus qu’un rôle, c’est une responsabilité qui leur incombe. » — Le commissaire Jacques Viens, lors de la publication du rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics.

Mon ami et collègue, le cinéaste Serge Bordeleau, se fait surnommer « Nadagam » par les Algonquin[·e·]s. C’est la signification de son nom de famille, « bord de l’eau ». Il m’a déjà dit : « J’ai décidé d’assumer que j’étais un créateur qui pouvait s’intéresser [aux Autochtones] et avoir un point de vue sur ces peuples, avoir envie de dire des messages qui s’adressent aux Autochtones, et vouloir collaborer avec [elles et] eux. Je ne suis pas un Montréalais qui débarque du jour au lendemain à Val-d’Or. J’ai un historique avec [elles et] eux, j’ai des ami[·e·]s, j’ai parcouru le territoire, j’ai une sensibilité envers ce qu’ils [et elles] vivent ». Il ne pouvait pas mieux exprimer mon état d’esprit.

Pour ma part, je n’ai pas de surnom algonquin. Par contre, ça ne m’empêche pas, en tant qu’allochtone et journaliste fascinée par les êtres humains en général, d’avoir moi aussi envie de raconter les histoires de mes voisin·e·s algonquin·e·s ou cri·e·s. Au fil des années – parfois avec erreurs, mais toujours avec respect – j’ai écrit sur leurs drames, leurs crises, leurs défis, certes, mais aussi sur leurs histoires inspirantes et leurs succès. Pourtant, en tant que Valdorienne depuis presque toujours, j’ai grandi en me faisant parler « d’eux autres », « d’Indiens saouls », de « Kawish »1, de réserves sales et de « Cris pleins de cash ». Pour tout ce chemin parcouru, et pour tous ces gens que j’ai consultés sur la question, j’ai envie de partager mes réflexions sur la couverture journalistique des enjeux autochtones et son rôle dans cette quête de « réconciliation ».

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« Je trouve qu’il y a beaucoup, beaucoup de travail à faire. Les médias nous donnent un portrait assez négatif de nos enjeux et tout ce qui nous concerne. Pourtant, on a tellement de belles histoires, comme des histoires de succès qui mériteraient d’être partagées. » — Sharon Hunter, directrice des relations intergouvernementales de la Première Nation de Long Point à Winneway

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Les étapes traversées

Ignorance

Lors de nos dernières vacances d’été, ma fille de six ans et moi nous sommes arrêtées pour une baignade au lac Roland, dans la réserve faunique La Vérendrye. Déjà sur place, trois fillettes algonquines de Kitcisakik s’amusaient dans l’eau sous l’œil veillant de leur Kokom (grand-mère en algonquin). En à peine cinq minutes, les quatre fillettes et moi jouions naturellement ensemble. Pas parce que j’ai passé de longues conversations avec ma fille à lui enseigner qu’elle se devait d’être ouverte d’esprit et de se lier d’amitié avec les Anishnabe qui cohabitent avec nous. Non, non! Juste parce que c’est venu naturellement.

Je peine à m’imaginer un tel scénario dans ma jeunesse. Les premières « petites Indiennes » (comme ma mère les appelait) que j’ai côtoyées étaient deux fillettes de Kitcisakik qui étaient hébergées chez un ami chaque année scolaire, car il n’y avait pas d’école là d’où elles venaient. Je ne savais même pas qu’elles venaient de Kitcisakik à l’époque. En fait, je ne savais même pas que Kitcisakik existait. Ce que je savais par contre, c’était que les deux « Indiennes » étaient bien baraquées et qu’elles étaient capables de foutre une raclée à mon ami Samuel, qui s’amusait quand même bien avec ses presque sœurs adoptives. Autour de 11 ans, j’avais aussi été marquée par une remarque du grand frère de mon ami, lorsque l’une d’entre elles avait accidentellement échappé le papier d’une collation par terre. « Hey, ramasse ça, on n’est pas dans une réserve icitte! », lui avait-il dit. Dès lors, je croyais savoir que les réserves, là d’où proviennent les Indien·ne·s, étaient ni plus ni moins que des dépotoirs à ciel ouvert.

En dehors de ça, mes connaissances s’arrêtaient à ce que j’entendais autour de la table lors des soupers d’adultes ou au quotidien. « Je ne suis pas allée au guichet, il y avait un Indien saoul devant la porte. » « Bon, on ne va pas aller en ville en fin de semaine, il y a un tournoi d’Indiens! » « Au moins, ça fait rouler l’économie! » J’ai donc surfé sur cette ignorance pendant de nombreuses années, jusqu’au milieu de ma vingtaine.

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« Depuis un certain temps, moi, je trouve qu’il y a du monde qui ont démontré plus d’intérêt. Comparativement à avant. Au lieu d’aller chercher de l’information auprès d’autres communautés, les journalistes viennent plus en personne, dans la communauté, pour prendre l’information. Il y a encore du travail à faire, c’est toujours en évolution, il faut apprendre aussi des deux côtés. » — Ronald Brazeau, membre de la communauté algonquine de Lac-Simon et directeur des Ressources naturelles

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Éveil

Il a fallu attendre mes études de deuxième cycle pour que je réalise l’état d’ignorance dans lequel je me trouvais. Candidate à la maîtrise en études internationales, j’avais développé un intérêt pour la vague de gauche qui avait gagné l’Amérique latine au début des années 2000. En Bolivie, le mouvement politique était alors marqué par la mobilisation des peuples indigènes et la prise de pouvoir de l’un des leurs, Évo Morales2.

À la même époque, voilà que je tombe, en lisant un quotidien, sur un texte qui traite des conditions du tiers-monde qui perdurent à Kitcisakik, cette communauté algonquine située dans la réserve faunique La Vérendrye. Je n’en revenais tout simplement pas. C’était comme une douche froide. C’était la première fois que je voyais le mot « Kitcisakik ». Je réalisais que c’était juste à côté d’où j’ai grandi, et moi, je me fendais en quatre à comprendre le mouvement indigène d’un pays où je n’avais jamais mis les pieds!

Une dizaine d’années plus tard, alors que les scandales, commissions d’enquête et reportages de toutes sortes font la une au Québec, il va sans dire que la période d’éveil par douche froide prend d’assaut plusieurs citoyen·ne·s et inévitablement son lot de journalistes au Québec. Une fois éveillé·e, difficile de passer à côté. En veux-tu des reportages? En v’la!

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« On a développé une certaine méfiance. Souvent, les articles sont trop négatifs et après ça, on se fait mettre tou[·te·]s dans le même panier. Il n’y a pas juste des mauvaises choses chez nous! On travaille fort pour la jeunesse! Mais en même temps, les médias, ils peuvent nous aider aussi pour nos revendications. » — Pamela Papatie, vice-chef de la communauté algonquine de Lac-Simon

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La lune de miel

Une fois l’éveil venu, s’en est suivi une période de lune de miel : une effervescence qui s’apparente au moment où l’on se met à faire de l’exercice le 3 janvier, une fois le temps des fêtes passé. Je l’ai observée dans mon parcours et l’ai décelée chez d’autres journalistes. On enchaîne les reportages les uns après les autres, ce qui n’est pas mauvais en soi, au contraire! Par contre, on tombe souvent dans le panneau de ces reportages qui confinent les Autochtones à leur folklore : les tambours, les plumes, les pow-wow, les tipis, les cérémonies… En fait, on agit exactement comme ces journalistes français qui parlent du Québec dans leurs journaux : nos vastes forêts, notre charmant accent, le Carnaval de Québec, la poutine…

Mise en garde : les plumes et les tambours à profusion peuvent causer une indigestion! Pourquoi? Parce que justement, il y a plus que ça. Certes, il y a tous ces enjeux des communautés autochtones que l’on connaît et qui sont pour le moins importants : réappropriation de l’identité culturelle, isolement géographique, précarité financière, violence, abus sexuels, consommation d’alcool et de drogue, manque de logements… Mais il y a aussi toutes ces belles ou moins belles histoires très contemporaines qui se vivent comme dans toutes les villes et villages québécois : équipes sportives, initiatives jeunesse, emplois, main-d’œuvre, économie, etc. Et le danger d’une indigestion, c’est que nous risquons de ne plus toucher à ce qui nous l’a fait faire. Dans le cas qui nous concerne, ce serait de repartir de la case départ, soit revenir à l’absence ou la rareté de couverture – sauf en période de crise – en renforçant ainsi l’ignorance de la profession journalistique et celle du public sur les peuples autochtones.

C’est aussi dans cette période d’engouement qu’on se heurte parfois à des refus des demandes d’entrevues ou qu’on se trouve déconcerté·e·s simplement de ne pas se faire répondre par les intervenant·e·s des communautés. Seule une meilleure compréhension de la réalité de ces communautés ralentira nos ardeurs et nous fera comprendre la nécessité d’être patient·e·s, afin de créer un lien de confiance qui a sûrement été brisé dans le passé.

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« Je pense qu’il devrait y avoir plus souvent des reportages sur nos communautés. En anglais, on dit "information is power". C’est par les communications qu’on peut transmettre l’information et je crois que les médias ont un gros rôle à jouer pour faire circuler la bonne information. Il faut que les médias se déplacent dans nos communautés, qu’ils viennent nous rencontrer, qu’ils s’instruisent un peu sur la réalité de nos communautés et qu’ils puissent partager les richesses et les valeurs que l’on a. Je crois que ça va favoriser la coexistence entre les Anishnabe et la population régionale. » — Steeve Mathias, chef de la Première nation de Long Point, communauté de Winneway

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« Il est extrêmement malheureux que dans la culture populaire, en éducation dans les écoles et même dans le langage courant au Canada on ne reconnaisse pas les nations par leur nom. On parle d’"Autochtones". On parle même de "Premières Nations". En anglais, "First Nation", ça remplace "Indian reserve". On va dire "Waswanipi First Nation". Mais Waswanipi n’est pas une "First Nation". Waswanipi, c’est une communauté. Les nations, c’est fondé sur une langue, une culture, une histoire commune, un territoire ancestral. La cartographie de la diversité culturelle originale de l’Amérique mériterait d’être mise de l’avant dans nos écoles […] pour que finalement, un jour, on en arrive, dans les années qui viennent, à arrêter de parler d’"Autochtones" au Canada, mais [qu’on en vienne à] parler des Innus, parler des Eeyou, parler des Anishinabe […], [qu’on utilise] leurs noms. Les Nations ont un nom, et ont une histoire. » — Serge Bouchard lors de son témoignage devant la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics (CERP)3

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La recherche d’un menu équilibré

C’est donc après avoir été ignorante, éveillée, un peu trop emballée et saturée que je me suis mise à pousser ma réflexion sur la couverture journalistique des enjeux AUTOCHTONES, n’en déplaise à Serge Bouchard. Voyant que plusieurs collègues en éveil de ma région et d’ailleurs au Québec m’approchaient pour obtenir des conseils sur comment s’y prendre, je me suis mise à m’intéresser en profondeur au sujet. La démarche me permettait de confirmer si, oui ou non, mon approche allait dans la bonne direction, mais aussi de savoir si je pouvais contribuer à améliorer cet aspect de la profession. Je souhaitais aussi porter une réflexion sur la frontière à dresser entre l’ignorance, l’hostilité et la complaisance dans la couverture journalistique sur les Premières Nations.

Je me suis mise à en parler avec des leaders algonquins de ma région, d’autres journalistes – autochtones et allochtones – des professeur·e·s et des étudiant·e·s universitaires en journalisme et gens du public. C’est dans cette démarche que je suis entrée en contact avec le journaliste et animateur de CBC, Duncan McCue. Il est lui-même Algonquin de la communauté des Chippewas de l’île Georgina, en Ontario. En 2010, il a élaboré un guide pour outiller les journalistes à la couverture dans les communautés autochtones dans le cadre d’une bourse qu’il a obtenue de l’Université Stanford. Reporting in Indigenous Communities4 est devenu une référence pour des journalistes partout dans le monde.

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ÉRB : Comment êtes-vous devenu journaliste? Y’a-t-il un lien entre qui vous êtes et le désir de devenir journaliste?

Duncan McCue : Rapporter des histoires sur ma communauté et donner une voix aux communautés autochtones dans les discussions canadiennes me passionnait. Le journalisme était un outil puissant pour le faire et il y avait très peu d’Autochtones, à ce moment, au début des années 1990, qui travaillaient dans les grands médias. Il y avait un besoin là.

 

ÉRB : Comment et pourquoi avez-vous créé le guide Reporting in Indigenous communities?

Duncan McCue : La création du guide est venue d’une discussion que nous avions à CBC entre des membres du personnel issu·e·s de communautés autochtones et les réalisateurs et réalisatrices. Nous nous demandions comment améliorer la couverture journalistique sur les Autochtones. Nous avions constaté, à cette époque, que plusieurs journalistes allochtones manquaient soit de compétences, d’expérience ou de connaissances générales à propos des communautés qu’ils et elles devaient couvrir. On a donc réalisé qu’il serait pertinent pour nos journalistes de connaître un peu mieux les Premières Nations, considérant le nombre important d’enjeux à couvrir dans les nouvelles.

Le problème, c’est qu’il n’y avait aucune ressource pour transmettre ces connaissances. La seule façon d’apprendre était par essais et erreurs! Donc, grâce à une bourse de l’Université Stanford, j’ai été mandaté, pendant un an, de mettre en place un projet et de rédiger ce guide qui est conçu à partir de ma propre expérience de couverture dans les communautés autochtones, mais aussi de celles vécues par d’autres journalistes du Canada, des États-Unis, de l’Australie et de la Norvège.

C’est un outil vers lequel les journalistes peuvent rapidement se tourner et avoir quelques idées sur comment améliorer leurs relations avec les communautés autochtones. Beaucoup d’enseignant·e·s, partout au Canada, aux États-Unis et en Australie, utilisent aussi le guide dans leurs cours de journalisme chaque année.

 

ÉRB : Quand j’ai lu votre guide pour la première fois, et que vous parliez des « quatre D » dead, drunk, dancing, drumming qui décrivent les circonstances dans lesquelles on retrouve les Autochtones dans les médias, ça m’a beaucoup marquée. En effet, lorsque je parle à d’autres journalistes ou à des étudiant·e·s en journalisme de la question, je leur dis souvent que je remarque que du moment où l’on commence à s’intéresser davantage aux Premières Nations en tant que journaliste, on tombe souvent dans une couverture très folklorique et complaisante. Je suis moi aussi tombée dans ce panneau. Je l’appelle l’étape « Lune de miel ». Qu’en pensez-vous?

Duncan McCue : Absolument. La représentation des Premières Nations dans les médias doit être corrigée, parce que ça a été basé sur des stéréotypes que les journalistes eux-mêmes et elles-mêmes ne se rendent pas compte de reproduire. Ce sont des biais inconscients basés sur leur jeunesse ou les histoires qu’on leur a racontées sur les Autochtones.

Ça ne veut pas dire qu’on doit laisser [de côté] notre regard journalistique lorsque l’on fait une entrevue avec un Autochtone! Il faut toujours poser des questions difficiles et il faut toujours rendre les gens redevables. Ce sont les aspects essentiels de notre métier. Dans le guide, je ne dis surtout pas qu’on doit oublier tous ces principes, mais ce que je propose, c’est qu’on agisse avec respect. Malheureusement, trop de journalistes, parce qu’ils et elles ne comprennent pas comment travailler avec les Autochtones, traitent les gens d’une façon irrespectueuse. Et ça, ce n’est pas très difficile à corriger, je crois.

 

ÉRB : Ça me semble difficile de trouver ce juste milieu.

Duncan McCue : Une partie de la solution est qu’on doit améliorer nos relations avec les Autochtones en couvrant une panoplie d’aspects intéressants de leurs communautés, que ce soit en éducation, en sport ou en culture. Une fois qu’on démontre et qu’on prouve aux communautés avec lesquelles on travaille qu’on n’est pas seulement intéressé·e·s aux tragédies ou aux conflits, on a plus de chances d’avoir des réponses même quand les histoires malheureuses se produisent.

 

ÉRB : Vous ne croyez pas que le rapprochement peut aussi se faire des deux côtés? Oui, des erreurs ont été faites dans le passé, mais pourquoi les membres des communautés n’approchent pas davantage les journalistes ou ne leur répondent pas? Et certains leaders autochtones aussi ne parlent que lorsqu’il est question d’enjeux chauds qui divisent…non?.

Duncan McCue : Ça ne devrait pas être la responsabilité des communautés autochtones de faire les premiers pas vers nous. Elles ne vont pas proposer des idées, à moins qu’elles soient plus que convaincues qu’on soit intéressé·e·s à ce genre de sujet.

Dire « ils ne nous appellent jamais », c’est parce qu’on ne démontre pas d’intérêt. NOUS devons faire la recherche. NOUS devons faire des suivis auprès des contacts que nous avons réussi à obtenir pour comprendre davantage ce qui se passe dans leurs communautés. C’est de cette façon qu’on peut dire « on ne se présentera pas seulement quand il y aura un feu, mais aussi quand il y a un camp musical, une remise de diplômes, etc. ».

Quand on va démontrer de l’intérêt pour d’autres aspects de la vie des Premiers Peuples, après, on pourra commencer à bâtir une relation avec eux. Là, ils vont apporter de l’eau au moulin en nous invitant. C’est vraiment une responsabilité de nos salles de presse de prendre le temps de bâtir ces relations.

 

ÉRB : Certain·e·s collègues, moins familiers et familières avec les Autochtones, ont envie de bâtir des liens, mais disent « je suis gêné·e, je suis mal à l’aise, j’ai peur de faire une gaffe ou de ne pas utiliser le bon vocabulaire… »

Duncan McCue : Malheureusement, dans le passé, des gens ont utilisé un langage dépassé et paternaliste à l’égard des Autochtones, mais c’est en train de changer. Par contre, on ne peut surtout pas laisser cette peur nous arrêter de couvrir un sujet dans une communauté et l’utiliser comme une excuse en disant : « j’ai peur de faire une erreur, donc je ne vais pas m’intéresser à ce sujet. » C’est beaucoup plus pertinent d’admettre aux gens que l’on rencontre qu’on ne connaît pas tout, qu’on est là pour apprendre, et qu’il est possible qu’on fasse des erreurs.

Un des conseils que j’ai écrit dans le guide, c’est que l’humour aide beaucoup. Si on ne se prend pas au sérieux et qu’on est capable de rire de nos erreurs et du peu qu’on connaît, c’est toujours une bonne façon de créer des ponts. Quand on est craintif ou craintive et nerveux ou nerveuse, peu importe la communauté d’ailleurs, les gens vont en profiter, et c’est une mauvaise façon d’entamer une relation. Avouer ne pas tout connaître et dire qu’on va poser des questions « niaiseuses » mais qu’on serait reconnaissant·e d’être éduqué·e est une meilleure façon de faire.

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Wewenda : faisons-le comme il le faut

Le 2 juin 2018, une vingtaine de journalistes – dont je faisais partie – et agentes de communication de l’Abitibi étaient réunies en cercle sous un tipi à Kinawit, le site culturel du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or. La section régionale de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et l’organisme culturel anicinabe « Minwashin5 » nous avaient convié·e·s à une journée de réflexion sur le rapport entre les journalistes, les communicateurs et communicatrices et les Premiers Peuples de la région. L’aîné algonquin Richard Kistabish, le directeur de la radio innue Ntetemuk, de Pessamit, sur la Côte-Nord, et le directeur des ressources naturelles de la communauté de Lac-Simon, Ronald Brazeau, animaient les échanges. Quelques mois plus tard, l’initiative était d’ailleurs le sujet d’un panel au congrès annuel de la FPJQ.

Tout le monde était en mode « écoute ». Tout le monde souhaitait de meilleures relations. Mais une seule journée ne pouvait pas tout régler. Ayant toujours de sages paroles, Richard Kistabish nous conseillait d’avoir au moins « un·e ami·e » dans une communauté : quelqu’un avec qui on peut maintenir un lien, à qui demander ce qu’il se passe dans sa communauté une fois de temps en temps, même si le coup de fil ne se solde pas en un reportage.

Pour certaines journalistes, simplement lâcher un coup de fil dans la communauté relevait d’un grand pas. De l’autre côté, certain·e·s de nos interlocuteurs et interlocutrices autochtones nous ont proposé de valider avec des membres du conseil de bande avant de rencontrer des gens de la communauté – une requête qui a évidemment été refusée en expliquant en quoi les normes et pratiques journalistiques ne permettaient pas une telle contrainte. Dans les deux cas, le consensus, c’est qu’une meilleure connaissance de la réalité de l’autre est inévitable.

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« Nous avons du retard à rattraper. Ce n’est pas de la complaisance de remettre les pendules à l’heure! On ne peut pas nier le fait que le Canada s’est mal comporté. On a bafoué les droits de la personne et, ça, ce sont des faits. On ne peut pas mettre sur le même pied l’oppresseur et l’oppressé. » — Guy Bois, journaliste à Radio-Canada depuis 40 ans et chef de pupitre d’Espaces autochtones

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Place aux régions et aux milléniaux!

Au cours des dernières décennies, on ne peut pas le nier, le traitement médiatique a contribué à véhiculer de mauvais stéréotypes sur les Autochtones auprès des Québécois·es. Tant sous le tipi avec Richard Kistabish qu’à la Commission provinciale sur les relations entre les Autochtones et certains services publics (CERP), la crise d’OKA a été nommée comme un événement traumatisant dans cette relation.

Mais maintenant, on fait quoi? Dans son mémoire déposé à la CERP6, l’anthropologue Pierre Trudel proposait que « davantage d’études sur la représentation de l’Autre dans les médias devraient être menées au Québec […] La diffusion de leurs résultats contribuerait grandement, à mon avis, à un plus grand respect des règles éthiques en journalisme », a-t-il écrit. Pour en arriver à cette conclusion, Pierre Trudel s’inspire principalement d’études et d’analyses reliées à la crise d’Oka en 1990.

Non pas que nous n’avons plus de leçons à tirer de ces événements, mais, trente ans plus tard, la cohorte de journalistes a bien changé. Force est de constater que l’ignorance n’est pas disparue, mais règne de moins en moins. Plusieurs de ces journalistes se sont éveillé·e·s et doivent maintenant peaufiner leurs connaissances historiques, juridiques et culturelles liées aux Premières Nations, tout en gardant bien en mémoire les normes et pratiques journalistiques.

Également, pour redorer les relations avec les communautés autochtones de partout au Québec, les médias nationaux ont une belle occasion de laisser plus de place à leurs journalistes locaux et régionaux. Ceux-ci, grâce à leur proximité géographique avec les communautés, ont souvent développé des relations de confiance avec elles. Voir débarquer « Montréal » avec ses caméras dans sa petite communauté n’est jamais très réjouissant ni réconfortant. Les journalistes locaux sont aussi à même de repérer quelques « trappes » à journalistes montréalais·es : ces politicien·ne·s ou ces leaders d’opinion qui aiment prendre la parole devant les caméras et en maîtrisent bien l’art et sont si faciles d’accès pour les journalistes, mais qui ne font pas l’unanimité dans leur communauté. Comme quoi la diversité des voix, principe journalistique de base, n’est pas négligeable.

 

Les journalistes ne sont pas des doctorant·e·s

Donc réconciliation, oui, mais l’acquisition d’une plus grande connaissance est inévitable. Les jeunes journalistes, particulièrement ceux et celles des régions, peuvent certainement jouer un rôle de première ligne dans cette réconciliation. Souvent, la bonne volonté ne suffit pas. Chacun·e passera inévitablement par des essais et des erreurs. À cet effet, je tiens à m’adresser à tou·te·s les doctorant·e·s et militant·e·s de ce monde. Sachez que les journalistes, à moins d’en faire une spécialité, n’en viendront peut-être jamais à en connaître autant que vous. Une journée, on parle des Premières Nations, le lendemain, on est au palais de justice et le surlendemain, on interroge le premier ministre… On n’écrit pas un texte en quelques jours, mais en quelques heures à peine. On le fait sans être docteur·e en droit ou en politique et c’est probablement ce qui fait à la fois notre force et notre faiblesse. Et rappelons que sans journalistes, la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services n’aurait pas existé et que sans journalistes, les 142 recommandations du commissaire ne pourraient pas se concrétiser.

Crédit photo : Michael Czyz, Unsplash, https://unsplash.com/photos/ALM7RNZuDH8

1 Terme injurieux à connotation raciste utilisé par certain·e·s Blanc·he·s pour décrire un·e Autochtone.

2 L’équipe de Perspective Monde, « Élection d’Évo Morales à la présidence de la Bolivie », Perspective Monde, École de politique appliquée, Université de Sherbrooke, 18 décembre 2005. perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=483.

3 Témoignage de Serge Bouchard, « Enregistrement du 2017-09-25 », Commission d’enquête Écoute, réconciliation et progrès, Gouvernement du Québec, 25 septembre 2017. www.cerp.gouv.qc.ca/index.php?id=57&L=998&tx_cspqaudiences_audiences%5Ba....

4 Duncan McCue, « About », Reporting in Indigenous Communities, mis en ligne en 2010. riic.ca/about/.

5 Peut être traduit par « c’est beau » en langue Anicinabe.

6 Pierre Trudel, « Médias et autochtones : pour une information dépourvue de préjugés », mémoire remis à la commission d’enquête Écoute, réconciliation et progrès, P-229, 2017. www.cerp.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers_clients/Documents_deposes_a_la_Co....

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