Pourquoi les théories du complot sont amusantes. Entretien avec Charles Blattberg

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Pourquoi les théories du complot sont amusantes. Entretien avec Charles Blattberg
Feuilletons
| par Alexandre Legault |

Ce texte est extrait du troisième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

À chaque parution, un·e professeur·e nous donne une brève leçon dans son domaine de spécialisation. Pour le présent numéro, nous avons rencontré Charles Blattberg, professeur de philosophie politique au Département de science politique de l’Université de Montréal. Il nous expose ici les liens entre esthétique et théories du complot.

 

Siggi : Depuis quelques années, vous vous intéressez à l’antisémitisme et aux théories du complot qui y sont souvent associées. Dans un article paru récemment[1], vous affirmez que les théories du complot sont amusantes. Pouvez-vous expliquer votre point de vue à nos lectrices et lecteurs?

Charles Blattberg (CB) : Oui, avec plaisir. Il me semble utile d’aborder les théories du complot en parlant de jeux. Il est assez évident que, lorsque nous jouons, nous devons respecter certaines règles. Si nous nous demandons pourquoi nous les respectons, la réponse est toujours : « Juste comme ça. » Il n’y a pas d’autres raisons qui le justifient, mis à part que c’est comme ça qu’on joue. C’est parce qu’un jeu est comme un monde fermé sur soi dans lequel les règles sont suivies pour elles-mêmes.

C’est ici que je fais le parallèle avec les théories du complot. Même s’il existe souvent des fins extérieures à celles-ci — on peut penser à des stratégies psychologiques ou des objectifs politiques —, je dirais que, d’emblée, les personnes qui les inventent ou qui y adhèrent sont là pour les mêmes raisons que les joueurs ou les joueuses : d’abord et avant tout pour s’amuser. Voilà ce qui me semble peu reconnu : qu’il est très amusant de formuler ou d’adhérer à une théorie du complot, de la même manière qu’inventer ou jouer à un jeu de casse-tête.

Siggi : Dans vos recherches, vous proposez une compréhension fondamentale des théories du complot à partir de leur métaphysique.

CB : Mon approche de l’étude des théories du complot met avant tout l’accent sur l’ontologie, une branche de la métaphysique qui s’intéresse à ce qui est. Avant d’aller plus loin, il est important de distinguer trois dimensions de l’ontologie, qui nous seront utiles pour comprendre la suite. Il y a d’abord l’esthétique, qui est le domaine dans lequel se situent — comme c’est le cas avec le jeu — les fins intrinsèques qui sont agréables à réaliser. Ensuite, le naturel : il regroupe les entités qui existent en soi, y compris la part instinctive des êtres vivants qui vise la survie. Enfin, il y a le pratique, qui se rapporte à nos intérêts pour pouvoir bien vivre. Si, dans les dimensions du naturel et du pratique, nous retrouvons souvent des fins de type fonctionnaliste, l’esthétique renvoie plutôt à des motivations désintéressées. C’est donc dans cette sphère que je situe les théories du complot.

Siggi : Comment pouvons-nous définir les théories du complot du point de vue de la métaphysique?

CB : On peut concevoir les phénomènes esthétiques comme à la fois atomistes et monistes — et c’est justement le cas, je crois, avec les théories du complot. Je m’explique. On peut imaginer la dimension esthétique comme une sphère fermée, dont le tout est indépendant et détaché du reste de l’existence : on dira donc qu’il s’agit d’un tout atomiste. Il y a aussi, à l’intérieur, une grande cohésion entre toutes ses parties. C’est la raison pour laquelle la plupart des phénomènes esthétiques peuvent être considérés comme monistes, le monisme étant défini comme un système dont les éléments peuvent être réduits à une seule chose, une unité.

Il s’agit de différences très importantes par rapport au pratique et au naturel. Contrairement à la sphère fermée de l’esthétique, ces deux domaines n’ont pas de frontières nettes avec le reste de l’existence : si on voulait tracer une ligne de démarcation autour d’eux, elle serait pointillée ou floue. Le pratique et le naturel sont aussi davantage marqués par la fragmentation que l’unicité.

Siggi : Ce qui veut dire qu’on peut définir une théorie du complot comme fermée sur elle-même, et à l’intérieur de laquelle tout est connecté?

CB : Tout à fait. Beaucoup de chercheuses et de chercheurs parlent du fait que ces théories sont auto-obturantes (self-sealing), donc « étanches », ce qui explique pourquoi il est souvent très difficile, voire impossible, de démontrer aux adeptes qu’elles sont fausses. La théorie « fonctionne » toujours parce qu’il est impossible de la remettre en cause en invoquant des données extérieures; l’auteur ou l’autrice se retrouve donc bien « protégé∙e » à l’intérieur. Ces gens aiment montrer comment tout ce qui les intéresse est connecté, comment il n’existe pas de fissures dans leur théorie, donc comment toutes ces choses sont liées les unes aux autres d’une façon systématique.

Siggi : On comprend que l’adhésion aux théories du complot n’est pas qu’une affaire de manque d’éducation ou d’intelligence. Vous mentionnez d’ailleurs dans votre article que beaucoup d’intellectuel∙le∙s ont participé à la production de la propagande antisémite en Allemagne nazie. Qui est plus susceptible d’y adhérer?

CB : Disons que les personnes qui sont attirées par la complexité, qui aiment trouver des solutions aux casse-têtes, sont aussi souvent attirées par les théories du complot. Malheureusement, nous aussi, les intellectuel∙le∙s, en faisons trop souvent partie. On dirait qu’il s’agit d’un risque professionnel; c’est une tendance, une tentation. C’est peut-être aussi la raison pour laquelle, en philosophie, l’élaboration des théories est à la base de la tradition dominante. En revanche, les philosophes qui suivent une tradition plus pratique — en visant la compréhension par l’interprétation plutôt que la théorie — ont peut-être plus d’humilité intellectuelle. Elles et ils reconnaissent que, la plupart du temps, ce qui est devant nous n’est pas un casse-tête à résoudre, mais plutôt un phénomène difficile à saisir. C’est toujours un défi en soi, puisqu’il n’y a pas de solution parfaite.

Siggi : On sait que les théories du complot sous-tendent une vision paranoïaque du monde. Cela n’entrerait pas un peu en contradiction avec l’affirmation selon laquelle elles sont amusantes?

CB : Voilà une excellente question. J’avoue que vous mettez le doigt sur une possible faiblesse dans mon approche. J’ai encore beaucoup de questions à résoudre en ce qui a trait à la fantaisie et à l’épistémologie. Cela dit, je peux proposer cette piste : il existe des émotions comme la peur qui ne sont normalement pas très agréables, n’est-ce pas? On pourrait toutefois parler d’une esthétisation de ces émotions, qui les rend plus amusantes et attrayantes. Par exemple, lorsqu’on regarde un film d’horreur, on est là, assis sur la chaise dans le cinéma, très confortable; il n’y a pas de véritable danger, bien que ce qui se déroule sur l’écran soit évidemment effrayant. Ce qu’on ressent n’est donc pas la peur au sens sérieux ou pratique, mais une version esthétisée de cette émotion. De cette façon, la « peur » et sa cousine, la paranoïa, peuvent devenir attrayantes, esthétiquement parlant. Elles sont agréables.

Bien sûr, il faut pourtant reconnaître que nous avons parfois de bonnes raisons d’être paranoïaques, tout comme il existe de vrais complots dans la réalité. Cela dit, les théories du complot sont le plus souvent des produits de la fantaisie, et je dirais que dans un tel cas la paranoïa sera ressentie comme une forme de jouissance. Dans mon article, je donne l’exemple de certains nazis qui avaient du plaisir à ce que leurs victimes les trouvent effrayants. Ce n’est donc pas seulement leur émotion qui est rendue esthétique, mais également la peur qu’ils inspirent aux autres. C’est pour cette raison que je suis en désaccord avec l’énoncé de Hannah Arendt, dans son fameux texte Eichmann à Jérusalem (1963), selon lequel le mal peut prendre une forme banale. Au contraire, il me semble que quelqu’un qui s’amuse, qui profite de la peur qu’il inspire aux autres, n’est pas un banal fonctionnaire, mais un vrai méchant, un monstre même.

Siggi : Si les théories du complot relèvent essentiellement de l’esthétique, comme un jeu ou une fantaisie, comment expliquer leurs conséquences, leurs effets réels?

CB : Je crois que les gens qui suivent ou qui inventent des théories du complot sont des esthètes. Ils vivent leur vie, de façon consciente ou non, selon l’esthétisme : une conception qui réduit toute la réalité à la dimension esthétique. On retrouve même cette approche chez certains philosophes, comme Nietzsche ou Heidegger (même si ce dernier rejetterait complètement cette étiquette). Évidemment, probablement comme vous aussi, je rejette l’esthétisme parce que je fais la distinction entre l’esthétique, le naturel et le pratique.

Pour revenir à votre question, les esthètes ne feront pas la distinction entre le plaisir que procure le jeu, par exemple, et toutes les autres activités pratiques et naturelles de la vie. Et c’est justement parce que ces gens veulent juste s’amuser qu’ils sont si dangereux. S’ils croient que la vie est comme un jeu, ou une pièce de théâtre — pour citer Shakespeare : All the world’s a stage, and all the men and women merely players (tout le monde est un théâtre et tous les hommes et les femmes ne sont que des joueurs) —, alors il leur sera difficile de prendre le monde au sérieux, ou même d’être sensibles à la souffrance des autres.

Siggi : Pourtant, lorsqu’on observe les gens qui adhèrent à des théories du complot, on remarque tout de suite qu’ils veulent être pris au sérieux, qu’on reconnaisse leurs convictions. Certains parlent même d’une quête de vérité. Ne seraient-ils pas en désaccord avec la comparaison de leurs théories à des jeux?

CB : Veulent-ils être pris au sérieux? Je dirais oui et non. Comme je l’ai suggéré, les esthètes ne sont pas du genre à être sensibles à la distinction entre le sérieux (ce qui est pratique ou naturel) et le non sérieux. Je crois qu’ils et elles veulent surtout être reconnu·e·s pour un autre mode de l’esthétique : celui du spectacle. Après tout, ils et elles veulent être acclamés pour avoir trouvé la solution à un puzzle important. Un scientifique sérieux ou une scientifique sérieuse, au contraire, est quelqu’un dont le travail est motivé par des fins pratiques — même si ce n’est qu’indirectement —, donc qui peut potentiellement contribuer au bien-être général. C’est ça, prendre au sérieux ses idées. Oui, les personnes qui inventent des théories du complot veulent qu’on soit d’accord avec elles, qu’on reconnaisse qu’elles ont trouvé la solution à un problème complexe, mais je ne dirais pas que ce sont des gens sérieux au sens strict.

Siggi : Vous apportez une nuance intéressante dans votre article : vous dites que ces gens ne croient pas à leurs théories, mais y « croient », entre guillemets. Qu’entendez-vous par là?

CB : Encore une fois vous mettez le doigt sur un aspect de la question qu’il me reste à approfondir. Cet aspect est plus épistémologique qu’ontologique : quelle est la signification de ces guillemets? Je pense qu’ils représentent justement une façon d’indiquer que l’on parle de quelque chose qui est esthétique, et non pas naturel ou pratique. D’ailleurs, il est fascinant d’observer comment les enfants reconnaissent facilement cette distinction. Je me souviens de la première fois, lorsque mon fils de quatre ans a dit : « Non, papa, je ne veux pas dire ça, je veux dire "ça". » (Geste des doigts pour signifier les guillemets.) Je me suis même demandé comment il avait appris à faire ça, sans être au courant de toute la philosophie derrière! (Rires.) Mais sérieusement, j’ai beaucoup appris sur l’esthétique en échangeant avec mes enfants, puisque les enfants sont — Dieu les bénisse — des esthètes. Quand ils ne dorment pas, ils suivent presque toujours les principaux modes de l’esthétique : jouer pour s’amuser, s’adonner à la fantaisie, faire des spectacles et savourer la beauté.

Pour revenir à notre propos : dans le cas de l’antisémitisme, par exemple, il n’est donc pas question des Juifs, mais plutôt des « Juifs », c’est-à-dire de l’image ou de la figure du Juif qui, souvent, n’existe que dans l’imagination de l’antisémite. Ce n’est pas par hasard si l’antisémitisme se répand souvent dans des pays où il n’y a pas de population juive considérable. Je dirais aussi que saisir ce que l’on entend par les guillemets est aussi la meilleure façon de comprendre comment les théoriciens et théoriciennes du complot « croient » à leur théorie. Ils et elles n’y croient pas dans le sens d’une philosophie pratique, pour mieux interpréter une réalité, ou comme une ou un scientifique qui veut étudier un phénomène naturel. Non, ils et elles y « croient » puisque ça « fonctionne » pour leurs fins esthétiques qui, finalement, renvoient à la jouissance.

Siggi : En fin de compte, un ou une esthète ne serait donc pas capable de faire la différence entre croire et « croire »?

CB : Tout à fait, c’est un très bon résumé de ce que je voulais dire.

Siggi : Pour conclure, diriez-vous qu’il faut se méfier d’une théorie amusante, ou d’une belle théorie?

CB : Au moins au début, oui. Parce que c’est peut-être un signe qu’on simplifie la réalité. Cela dit, je dois préciser que je parle ici de phénomènes que l’on retrouve dans la dimension pratique, qui est normalement plus fragmentée que le naturel. Évidemment, pour une physicienne ou un autre scientifique de la nature, c’est leur travail de formuler des théories qui fonctionnent, et elles fonctionnent parfois très bien. Par contre, lorsqu’il s’agit de la dimension pratique — de la philosophie, des sciences sociales, de la psychologie, etc. —, dès que l’on croit avoir réussi à formuler une théorie qui est très belle, et même amusante, je dirais que c’est un signe que l’on est probablement à côté de la plaque!

 

ILLUSTRATION: Myriam Leclerc

[1] Blattberg, Charles. « Antisemitism and the Aesthetic ». The Philosophical Forum 52, no 3 (2021).

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