Perspective et débat sur l’utilisation du « mot en n ». Du signifié à l’in-signifiant

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Perspective et débat sur l’utilisation du « mot en n ». Du signifié à l’in-signifiant
| par grondinwilliam |

 

Le 23 septembre dernier, lors d’un cours à l’Université d’Ottawa portant sur la représentation des identités sexuelles dans le domaine artistique, une professeure prononce le « mot en n ». La professeure en question, Verushka Lieutenant-Duval, était loin de se douter qu’en utilisant ce mot dans un contexte académique, et ce, à titre d’exemple, elle allait provoquer une tempête s’étendant bien au-delà des murs de l’institution universitaire. 

Après la séance en question, des étudiant·e·s lui signifient par courriel leur inconfort. Madame Lieutenant-Duval leur présente donc des excuses et propose de consacrer une partie de la séance subséquente pour aborder cet enjeu. Les évènements déboulent rapidement, des étudiant·e·s portent plainte et accusent la professeure de racisme, elle est rapidement suspendue par l’administration de l’Université d’Ottawa et une enquête est ouverte. L’administration offre au groupe de compléter la session avec une nouvelle enseignante1. Madame Lieutenant-Duval est ensuite victime d’une campagne de cyberintimidation. Une étudiante publie un échange privé ayant eu lieu avec la professeure, en prenant soin de divulguer le numéro de téléphone et l’adresse de celle-ci2.

Une trentaine de ses collègues de l’Université d’Ottawa font paraitre une lettre ouverte le 16 octobre pour dénoncer le traitement réservé à la professeure et faire un plaidoyer en faveur de la liberté académique3. À la suite de la publication de cette lettre ouverte, la situation s’envenime au point où ils et elles reçoivent des menaces, et des appels à leur renvoi sont partagés sur les réseaux sociaux.

Ce qui aurait pu être une situation cloisonnée entre les murs de l’Université d’Ottawa s’est sans conteste transformé en débat de société sur l’utilisation du « mot en n », et accessoirement sur le clientélisme universitaire et le racisme. Maintenant que la poussière est quelque peu retombée, nous proposons d’étudier en quoi cet épisode s’est avéré une occasion ratée d’avoir un débat de fond sur le racisme dans une société où l’on arrive encore mal à l’aborder de manière systémique.  

Discursivité, langage autorisé et identité

Le concept de signe linguistique, développé par Ferdinand de Saussure, permet d’introduire la facette discursive de l’enjeu de l’utilisation du « mot en n ». Cette notion discursive prescrit une distinction entre le signifié et le signifiant. Le signifié est la représentation mentale d’une idée ou d’un concept, ce à quoi il fait référence. Le signifiant est le signe – qui peut être auditif, visuel, écrit, etc. – faisant référence au signifié4.

Par exemple, les signifiants « goéland » en français et « seagull » en anglais font référence au même signifié, c’est-à-dire au même oiseau. Évidemment, les théories sur le langage tiennent maintenant compte des éléments socioculturels et individuels, le signifié prenant une forme variable d’un milieu à l’autre.

En ce qui concerne le cadrage du débat sur le « mot en n », il s’est posé par rapport au droit ou non de le prononcer. Autrement dit, l’accent s’est étonnamment porté sur l’accès à la verbalisation du signifiant, plutôt que sur le sens du signifié. Le « mot en n » joue ici le rôle de signifiant qui parait interdit, comparativement à l’explication de son signifié qui peut être faite sans problème. Pourquoi le signifiant semble-t-il barré, tandis que le signifié peut être verbalisé? Pourquoi certain·e·s peuvent-elles et peuvent-ils le formuler légitimement – par exemple dans des œuvres artistiques –, alors qu’on juge d’autres illégitimes de le faire? 

Contrairement à Saussure, Bourdieu met de l’avant une théorie du langage autorisé visant à expliquer le pouvoir latent soutenant implicitement l’usage du langage : 

Dès que l'on traite le langage comme un objet autonome, acceptant la séparation radicale que faisait Saussure entre la linguistique interne et la linguistique externe […] on se condamne à chercher le pouvoir des mots dans les mots, c'est-à-dire là où il n'est pas5

Pour Bourdieu, l’efficacité et la légitimité du langage ne s’inscrivent pas dans les mots en eux-mêmes, mais bien dans le pouvoir d’autorité conféré – institutionnellement ou culturellement. Le sociologue français donne en exemple le discours religieux catholique pour expliquer sa théorie. Le pouvoir de prononcer une messe n’est pas en soi dans les mots prononcés – il se retrouve plutôt dans le pouvoir délégué par l’institution qu’est l’Église. Une messe légitime est prononcée par un prêtre – à titre de porte-parole autorisé – reconnu par le Vatican et dans un lieu spécifique à ce rituel : l’église. Sans que ces conditions soient réunies, une messe n’est pas une messe en bonne et due forme, mais seulement une série de mots sans pouvoir. 

Dans le cas de l’utilisation du « mot en n », le pouvoir d’autorité et de légitimité de son utilisation s’inscrit sous la forme de l’identité en tant qu’expérience vécue, plutôt que par une institution sous sa forme stricte : « Cette reconnaissance […] n’est accordée que sous certaines conditions, celles qui définissent l’usage légitime : il doit être prononcé par la personne légitimée à le prononcer.6 » Il s’agit donc d’une forme de légitimité hybride socio-identitaire – dans ce cas, être noir·e – avec comme toile de fond des siècles de reproduction sociale du racisme et du colonialisme justifiant le droit d’utiliser le « mot en n ». 

Cela est patent quand on se penche sur l’angle de l’argumentation émise par une étudiante inscrite au cours de madame Lieutenant-Duval pour expliquer la non-légitimité de celle-ci de prononcer le « mot en n » : « une Blanche ne devrait jamais prononcer ce mot, point.7 » Un court éditorial du Fulcrum, le journal étudiant anglophone de l’Université d’Ottawa, abonde dans le même sens : « Stop saying the n-word […] if you’re not Black, you don’t have the right.8 » Dans ce cas, le droit n’est pas relatif à l’institution judiciaire ou à une quelconque institution formelle, la légitimité de prononcer le « mot en n » – l’autorisation d’accès au signifiant – est barrée par l’identité relative à des éléments ethniques et à une importante charge historique.  

Un rendez-vous manqué

La liberté académique est une pièce maitresse de l’institution universitaire. Elle permet de traiter de sujets difficiles, en protégeant le corps enseignant sans empêcher les débats d’avoir lieu. Évidemment, aborder des questions et des évènements délicats peut impliquer une série d’émotions, dont il est nécessaire de tenir compte en instaurant préalablement un climat et une dynamique appropriés en classe. Bien que la liberté académique fait de l’université un lieu privilégié pour aborder des sujets sensibles, cela n’est pas nécessairement le cas de façon universelle. Le bagage historiquement raciste des universités canadiennes envers l’identité noire est un élément analytique dont on doit tenir compte pour comprendre cette situation complexe, comme l’explique l’article Race, racialization and Indigeneity in Canadian universities :

Quatre décennies de politiques d'équité n'ont pas réussi à transformer considérablement le monde universitaire pour le rendre plus diversifié et plus représentatif de la société en général et du corps étudiant. Cela est en partie dû aux barrières structurelles et aux pratiques discriminatoires dont l’objectif est l’exclusion, en plus d’enrayer les transformations institutionnelles9.

L’émeute étudiante de l’Université Sir George Williams – aujourd’hui Concordia – ayant eu lieu en 1969 est un exemple dont les suites ont permis de mettre en lumière un phénomène de racisme systémique dans la province. Alors que des étudiants occupent et saccagent le neuvième étage du pavillon Henry F. Hall pour dénoncer les agissements racistes d’un professeur et l’inaction de l’université, un incendie s’y déclenche. De la rue, on peut entendre le signifiant interdit, mais cette fois-ci en tant qu’insulte extrêmement violente, « let the n***** burn », en réaction à l’intervention des pompiers pour venir en aide aux manifestants et manifestantes10.

Les tensions raciales étaient alors très explicites. À l’époque, il y avait moins d’une dizaine d’étudiants à l’Université Sir George Williams étant noirs et canadiens. Une enquête menée par le Quebec Board of Black Educators, justement fondé en 1969, a permis d’exposer la discrimination académique envers la communauté noire, et ce, dès le primaire :

À McGill, les Noirs avaient énormément de difficulté à entrer en médecine. Il y en avait peut-être un par année, aucun ou peut-être deux. À l’époque, le nombre maximum de gens des Caraïbes qui ont été acceptés en médecine était de trois […] On a réalisé que neuf Noirs sur dix quittaient l’école, parfois même avant d’entrer au secondaire. Et on a découvert qu’ils se faisaient dire : pourquoi tu vas à l’école? De toute façon, tu n’auras pas de travail11.

Il est aisé de qualifier les luttes passées de légitimes – par exemple les luttes pour le droit de vote des femmes – elles le paraissent davantage quand on les observe avec notre regard d’aujourd’hui. Or, le racisme systémique fait encore de nos jours l’objet de débats et de tensions ouvertes dans nos sociétés. Il peut prendre des formes aussi explicites que latentes et nécessite d’y porter une attention réfléchie et particulière. 

Dans le cas de la présente polémique, je partage l’opinion de Babacar Faye, président du Syndicat Étudiant de l’Université d’Ottawa (SEUO) : « Je pense que l’Université a raté l’occasion d’entamer une conversation pas nécessairement sur l’usage du "mot en n", mais sur les pratiques académiques et le rapport avec la race et avec la discrimination.12 » L’enjeu est resté cadré sur la question du droit à l’utilisation du signifiant « mot en n », mais n’a pas su se concrétiser en projet portant sur la remise en question du racisme à l’intérieur de l’institution académique. C’est plutôt une opération de relation publique qui s’est opérée et non pas une tentative de porter une oreille attentive à des revendications étudiantes. La néolibéralisation de l’Université ayant sapé les espaces de collégialité au profit d’une approche managériale, les étudiant·e·s se tournent vers des moyens alternatifs pour mettre de l’avant leurs revendications et points de vue via les réseaux sociaux13

Les évènements de Sir George Williams ont mené à de grandes enquêtes permettant de mettre en lumière des phénomènes de racisme systémique s’étendant à l’ensemble des cycles d’enseignement. Dans le cas de l’affaire Lieutenant-Duval, l’usage du signifiant est à l’avant-scène, mais l’ensemble du racisme en filigrane est écarté. Ce qui aurait pu être une occasion d’entamer un dialogue sérieux sur le racisme systémique à l’Université a laissé place à un débat caustique créant de l’ombre à des initiatives étudiantes, comme la proposition d’instaurer un cours obligatoire portant sur l’antiracisme à l’Université d’Ottawa14. Ce qu’on retient de cette situation est que l’affaire Lieutenant-Duval aura été un débat dichotomique concernant le droit d’utiliser un signifié sans se pencher sur le fond du problème, une opération de relation publique de la part de l’Université d’Ottawa, en somme, une discussion se cantonnant à l’in-signifiant.

 

Auteur: William Grondin
Révision de fond: Miruna Craciunescu, Any-Pier Dionne
Révision linguistique: Mireille Vachon

 

1 Isabelle Hachey, « L’étudiant a toujours raison », La Presse, 15 octobre 2020, https://www.lapresse.ca/actualites/2020-10-15/l-etudiant-a-toujours-rais....

Patrice Roy, « Entrevue avec Verushka Lieutenant-Duval, la professeure qui a utilisé le « mot en n » », Radio-Canada.ca (Radio-Canada.ca, 2020), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1742721/professeure-universite-otta....

Collectif de signataires, « Libertés surveillées: des profs de l’Université d’Ottawa dénoncent la suspension de leur collègue », Le Journal de Montréal, 2020, https://www.journaldemontreal.com/2020/10/16/libertes-surveillees-des-pr....

Ferdinand de Saussure, Charles Bally, et Tullio De Mauro, Cours de linguistique générale, Éd. crit. prép, Bibliothèque scientifique Payot (Paris: Payot, 1993).

Pierre Bourdieu, Ce que veux dire parler : L’économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982, 134-35.

6 Ibid., 141.

Hachey, « L’étudiant a toujours raison ».

Fulcrum Editorial Board, « Editorial: Don’t Say the n-Word If You’re Not Black », The Fulcrum, 12 octobre 2020, https://thefulcrum.ca/opinions/editorial-dont-say-the-n-word-if-youre-no....

Frances Henry et al., « Race, racialization and Indigeneity in Canadian universities », Race Ethnicity and Education 20, no 3 (4 mai 2017): 311, https://doi.org/10.1080/13613324.2016.1260226. Texte original traduit par l’auteur : « Four decades of equity policies have failed to transform the academy significantly to make it more diverse and reflective of the broader society and student body. In part, this is because of structural barriers and discriminatory practices that have functioned to exclude and stall transformation. » 

10 Caroline Montpetit, « Retour sur l’émeute étudiante la plus importante de l’histoire du Canada », Le Devoir, 2019, https://www.ledevoir.com/societe/546809/l-emeute-raciale-de-sir-george-w....

11 Ibid.

12 Josée Guérin et Catherine Morasse, « Suspension d’une professeure à l’UdO : un « rendez-vous manqué » selon des étudiants », Radio-Canada.ca (Radio-Canada.ca, 2020), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1742363/universite-ottawa-seuo-prof...

13 Évidemment, je ne supporte pas la pratique de doxing et d’intimidation dont madame Lieutenant-Duval a été la cible. Je tiens simplement à souligner que dans le cadre de l’amenuisement des espaces de collégialité à l’intérieur de l’institution universitaire, d’autres moyens d’action sont envisagés.

14 Blair Crawford, « Students Push for Mandatory Anti-Racism Course at Ottawa Universities », Ottawa Citizen, 2020, https://ottawacitizen.com/news/local-news/students-push-for-mandatory-an....

 

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