À l’ombre des projecteurs : quelle place pour l’international dans les médias québécois et canadiens?

Man walking in Cagliari, Nicola Fioravanti, 20 mars 2018.
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À l’ombre des projecteurs : quelle place pour l’international dans les médias québécois et canadiens?
| par Adèle Surprenant |

 

En 2019, l’actualité internationale représentait 7,84 % du contenu des médias québécois, soit près de trois fois moins que la place accordée aux sports 1. De cet espace dédié aux nouvelles de l’étranger, les trois quarts étaient occupés par les pays européens ou les États-Unis 2. Quelle place les médias québécois et canadiens accordent-ils au reste du monde? 

Jeudi 27 août 2020. À la une du New York Times 3, un article de la convention républicaine, aussi mise de l’avant dans les pages du journal Le Monde 4, entre un article sur la Covid-19 et les explorations gazières turques en Méditerranée. En première page du Devoir, la rentrée scolaire, les toilettes hors d’usage d’une école montréalaise en réparation, des parents inquiets. La Presse + 5 traite aussi d’enjeux liés à la rentrée en temps de pandémie, citation à l’appui : « être en vie, pas en survie ». 

La veille, les inondations provoquées par de fortes pluies ont causé la mort de 80 personnes à Charikar 6, en Afghanistan, où 1 300 civil·e·s ont perdu la vie lors d’affrontements armés depuis début 2020, d’après un rapport des Nations Unies 7

« Lorsqu’il est question des humains derrière ces statistiques, écrivait le mensuel américain The Atlantic, ce ne sont pas toutes les pertes qui sont couvertes équitablement 8», comme en témoigne la relégation des morts afghanes en marge de publications québécoises majeures. 

Quelle place pour l’international?

« La première chose qu’il faut noter lorsqu’on parle de l’actualité internationale au Québec, c’est qu’elle n’est pas couverte », déplore Dominique Payette, professeure de journalisme à l’Université Laval, lors d’un entretien avec L’Esprit libre

Un constat confirmé par les chiffres : parmi les thématiques qui intéressent les médias québécois, l’actualité internationale vient après la météo et juste avant les faits divers, d’après un classement réalisé par le Centre d’études sur les médias de l’Université Laval 9

Interrogée sur la question, Mme Payette confirme que « [la plupart] des médias reposent entièrement sur l’offre et la demande, donc sur le marché », expliquant notamment la pression financière importante qui pèse sur une industrie médiatique aux prises avec des problèmes économiques majeurs. Le rôle croissant des réseaux sociaux dans la diffusion de l’information et le désintérêt progressif du public pour les médias traditionnels ont sans conteste fait mal aux portefeuilles des médias privés. « La chute des revenus publicitaires, principalement dans la presse écrite, a [également] contraint de nombreux journaux à cesser leur parution ou à opter pour une version en ligne seulement », favorisant le développement de médias spécialisés, pour qui il est plus aisé de trouver des annonceurs. Cela pourrait entraîner « une fracture entre les “ info-riches ” et les “ info-pauvres ”, entre ceux qui disposent des moyens financiers et techniques pour avoir accès à une information diversifiée et de qualité, et ceux qui n’y ont pas accès 10». 

Dans les dernières années, journaux, télévisions et radios ont aussi réduit drastiquement leur nombre de correspondant·e·s à l’étranger, faisant de plus en plus appel aux agences de presse 11. Mais « les problèmes économiques des médias n’expliquent pas tout », insiste Mme Payette, pour qui le peu de couverture internationale découle aussi d’un manque de volonté des rédactions. 

« Un média privé, tu peux comprendre que pour des raisons financières, parce que les revenus sont vraiment à la baisse, qu’ils réduisent leur nombre de correspondant[·e·]s », explique en entrevue le journaliste et chef du bureau de l’Agence France Presse (AFP) à Jérusalem, Guillaume Lavallée. En référence à la fermeture du bureau de Radio-Canada à l’étranger, il rappelle que « [pour] un média public, à partir du moment où les subventions restent les mêmes... c’est vraiment une question de volonté et [un problème] de définition de comment tu vois l’international ».

Quand un visage vaut mille noms 

« Aujourd’hui, on couvre surtout les crises et on n’a plus le temps pour le reste, déclarait au Devoir la journaliste Agnès Gruda. Lorsqu’il y a un attentat, tout le monde se jette sur l’évènement. On va avoir la caméra braquée sur un pays pendant trois semaines et, après ça, on l’oublie complètement 12», ajoute la chroniqueuse de La Presse, spécialisée en actualité internationale. 

Cette surreprésentation des crises dans la couverture de l’actualité internationale s’explique entre autres par des raisons logistiques : il est coûteux de suivre des conflits ou des situations à long développement, mais, « à l'inverse, une crise provoquée par un tremblement de terre ou par tout autre phénomène naturel est beaucoup plus facile à couvrir, puisqu’il ne faut regarder que les résultats », confirme Mme Payette. Il est aussi plus difficile d’intéresser le public aux sujets considérés « positifs » comme la croissance économique en Afrique ou le recul d’une épidémie 13, puisque « ça marche de voir que ça va très mal ailleurs », soutient la journaliste et professeure à l’Université Laval. « On dirait que ça nous réconforte, que ça fait de nous le meilleur pays du monde », ajoute-t-elle, faisant référence à la célèbre formule de Jean Chrétien. 

Parmi les crises couvertes dans les médias, un autre processus de filtration s’opère, déterminant le lien entre l’attention que les rédactions accordent à un évènement et l’intérêt que le public lui porte 14. Un processus de sélection théorisé par le concept de « mise sur agenda », et qui « dépend d’un certain nombre de facteurs déterminants, tels que les intérêts des élites à l’égard des pays en développement, la proximité de ces pays des centres de pouvoir géopolitique, la fidélité narrative des textes, c’est-à-dire sa cohérence relativement à des conceptions préexistantes du monde et les affinités culturelles » 15.

Par exemple, « quand il y a eu le référendum sur l’indépendance de l’Écosse en 2014, se souvient Guillaume Lavallée, il y a eu énormément de couverture dans les médias québécois parce que ça leur dit quelque chose », le Québec partageant une trajectoire indépendantiste similaire. Par ailleurs, « Kim Kardashian a certainement plus d’attention [médiatique] globale que les réfugié·e·s soudanais·es 16», syrien·ne·s ou érythréen·ne·s.

Un autre phénomène, cette fois-ci psychologique, explique pourquoi un évènement affectant un plus grand nombre de personnes réduit la compassion des lecteurs et lectrices, qui sont plus porté·e·s à avoir de la compassion pour les individus que pour les groupes 17. Ce que les psychologues nomment « l’effondrement de la compassion » s’est notamment manifesté lorsqu’a circulé dans les médias sociaux et traditionnels la photo du jeune syrien Alan Kurdi, retrouvé mort visage contre terre sur une plage de Turquie. En 2015, sa photographie a attiré l’attention et l’empathie du monde entier sur la vague migratoire en Méditerranée, « parce qu’on ne voit pas le visage de l’enfant [qui] pourrait être n’importe quel enfant sur une plage 18». Et s’ils avaient été cent, visages contre terre? 

Du Biafra à Ottawa

Cette façon de « construire le nous-mêmes et le eux-autres », comme le formule Mme Payette, découle d’une façon de couvrir l’actualité qu’elle fait remonter à la Guerre du Biafra, au Nigeria, il y a un demi-siècle. La première représentation médiatique d’une pénurie alimentaire a donné lieu à un type de traitement de l’actualité qu’elle nomme « l’humanitarisme », soit la description biaisée d’une « situation dans laquelle il n’y a pas de coupable, pas de responsable ». En plus d’occulter les causes politiques et environnementales derrière la situation au Biafra, les médias ont introduit pour la première fois au public occidental des images montrant « des enfants avec des gros ventres et des mouches dans les yeux », contribuant à alimenter une vision misérabiliste de l’Afrique et, plus largement, des pays du Sud global. 

Le misérabilisme n’est pas un biais réservé à l’actualité étrangère dans les médias québécois et canadiens. Une étude réalisée entre 2012 et 2013 par l’organisme sans but lucratif Journalists for Human Rights (JHR) démontre que sur les 0,46 % du contenu médiatique ontarien dédié aux sujets concernant les Premières Nations, l’écrasante majorité présente une vision négative, voire raciste, de ces dernières 19.

En ce qui concerne « l’autoroute des larmes », une zone de 800 km en Colombie-Britannique où plus 12 jeunes femmes sont disparues depuis 1994, « les familles de ces femmes disparues et assassinées ont longtemps soutenu que les médias accordaient moins de couverture aux autochtones qu’aux femmes blanches 20», par exemple. D’après la journaliste Adriana Rolston, ce n’est d'ailleurs qu’en 2002 que des journaux majeurs comme le Globe and Mail ou le Vancouver Sun ont écrit sur « l’autoroute des larmes », date qui correspond à la disparition de Nicole Hoan, 25 ans, première femme blanche à rejoindre la funeste liste 21

Le « syndrome de la femme blanche disparue 22», qui renvoie à l’attention variable que les médias accordent à différents évènements selon certains paramètres, n’est donc pas exclusif aux maigres cahiers internationaux des quotidiens canadiens.

Alors qu’en 2020, le Canada figurait au 16e rang de l’index sur la liberté de presse de Reporter sans frontières 23, la professeure à l’Université d’Alberta Cindy Blackstock rappelle qu’« une presse libre a la responsabilité de couvrir les sujets sur lesquels le public a besoin d’être informé, pas uniquement sur ce qu’il veut entendre 24». 

Il y a deux ans, Guillaume Lavallée et deux de ses collègues lançaient le Fonds québécois en journalisme international (FQJI), qui attribue annuellement plus de 75 000 $ en bourses à des reporters québécois·es. Une initiative qui répond à une « urgence de trouver des sources de financement qui permettent aux journalistes de témoigner davantage des réalités internationales au public québécois en toute liberté et indépendance 25», à l’heure où la mondialisation lie de plus en plus les réalités d’ici à celles d’ailleurs. 

 

Firme Influence Communication, État de la nouvelle : Bilan 2019, p.10. [En ligne] https://files.influencecommunication.com/bilan/bilan-2019-qc.pdf (page consultée le 25 août 2020) 

Les chiffres cités ici ont été remis en question par La Presse dans l’article suivant : Hachey, Isabelle. 12 juin 2018. « Les chiffres tordus d’Influence Communication » dans La Presse. [En ligne]. https://www.lapresse.ca/actualites/enquetes/201806/11/01-5185382-les-chiffres-tordus-dinfluence-communication.php (page consultée le 4 septembre 2020)

Lepage, Guillaume. 3 avril 2018. « Trop peu de place pour l’international dans les médias québécois? » dans Le Devoir. [En ligne] https://www.ledevoir.com/culture/medias/524274/une-trop-petite-fenetre-sur-le-monde#:~:text=En%202016%2C%20la%20couverture%20moyenne,du%20pr%C3%A9sident%20am%C3%A9ricain%2C%20Donald%20Trump. (page consultée le 25 août 2020)

3 The New York Times. [En ligne] https://www.nytimes.com/section/todayspaper?redirect_uri=https%3A%2F%2Fwww.nytimes.com%2F  (page consultée le 27 août 2020)

Le Monde. [En ligne] https://www.lemonde.fr/  (page consultée le 27 août 2020)

La Presse +. [En ligne]. https://plus.lapresse.ca/  (page consultée le 27 août 2020)

Abed, Fahim et Gibbons-Neff, Thomas. 26 août 2020. « Nearly 80 Killed As Flash Floods Ravage City in Afghanistan » dans The New York Times. [En ligne] https://www.nytimes.com/2020/08/26/world/asia/afghanistan-floods-charikar.html  (page consultée le 27 août 2020)

United Nations. 27 juillet 2020. Afghanistan: Protection of Civilians in Armed Conflicts. [En ligne]. https://unama.unmissions.org/sites/default/files/unama_poc_midyear_report_2020_-_27_july-.pdf (page consultée le 27 août 2020)

Urist, Jacoba. 29 septembre 2014.  « Which Deaths Matter? »  dans The Atlantic. [En ligne] https://www.theatlantic.com/international/archive/2014/09/which-deaths-matter-media-statistics/380898/ (page consultée le 27 août 2020)

9 Op.cit., Lepage.

10 Payette, Dominique. L’information au Québec : un intérêt public, p.16-18. [En ligne] http://www.mcc.gouv.qc.ca/fileadmin/documents/publications/media/rapport-Payette-2010.pdf (page consultée le 28 août 2020)

11 Fondation Aga Khan Canada. Les médias canadiens et les pays en développement, p.12. [En ligne] https://www.akfc.ca/wp-content/uploads/2017/10/Report-Sept-27-FRENCH-Online.pdf (page consultée le 27 août 2020)

12 Op.cit., Lepage.

13 Rothmyer, Karen. « Hiding the Real Africa: Why NGOs Prefer Bad News »  dans Columbia Journalism Review. [En ligne] https://archives.cjr.org/reports/hiding_the_real_africa.php?page=all (page consultée le 28 août 2020)

14 Alvernia University. 19 février 2018. The Agenda-Setting Theory in Mass Communication. [En ligne] https://online.alvernia.edu/articles/agenda-setting-theory/ (page consultée le 27 août 2020)

15 Op.cit., Fondation Aga Khan Canada, p.5.

16 Lamensch, Marie et Pogdal, Nicolai. 15 octobre 2015. « Boko Haram, Nigeria, Africa – Where's the News? »  Dans OpenCanada.org. [En ligne] https://www.opencanada.org/features/boko-haram-nigeria-africa-wheres-news-coverage/ (page consultée le 26 août 2020)

17 Op.cit., Urist.

18 Op.cit., Lamensch et Pogdal.

19 Pierro, Robin. « Burried Voices: Media Coverage of Aboriginal Issues in Ontario » dans Journalists for Human Rights, p.6. [En ligne]. https://jhr.ca/wp-content/uploads/2019/10/Buried-Voices.pdf (page consultée le 26 août 2020)

20 Habilo Media. Représentation dans les médias des femmes autochtones disparues ou assassinées. [En ligne] https://habilomedias.ca/litt%C3%A9ratie-num%C3%A9rique-et-%C3%A9ducation-aux-m%C3%A9dias/enjeux-des-m%C3%A9dias/diversit%C3%A9-et-m%C3%A9dias/autochtones/repr%C3%A9sentations-dans-les-m%C3%A9dias-des-femmes-autochtones-disparues-et-assassin%C3%A9es (page consultée le 26 août 2020)

21 Ibid., Habilo Media.
22 Ibid., Habilo Media.

23 Reporters sans frontières. 2020. World Freedom Index. [En ligne] https://rsf.org/en/canada (page consultée le 28 août 2020)

24 Op.cit., Pierro, p.12.

25 Qu’est-ce que le FQJI? [En ligne] https://www.fqji.org/fqji (page consultée le 4 septembre 2020)

 

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