L’intérêt des méga-événements sportifs pour les pays du BRICS : une idée de grandeur?

Économie
L’intérêt des méga-événements sportifs pour les pays du BRICS : une idée de grandeur?
Analyses
| par Rémi Toupin |

Avec la fin de la Coupe du Monde de la FIFA qui s’est tenue dernièrement au Brésil, il est intéressant de noter l’engouement que celle-ci a causé, en dépit du mécontentement qu’a suscité son organisation au sein de la population brésilienne. On a d’ailleurs assisté à un changement drastique dans la couverture médiatique qui montrait, à quelques exceptions près, un Brésil croulant sous la protestation populaire et les manifestations avant la Coupe du Monde, et qui est devenu joyeux et festif durant le mois qu’a duré l’événement1. Phénomène réel ou choix des médias? Considérant que la situation au Brésil a été délaissée depuis la fin du Mondial, alors que les prochains Jeux Olympiques se tiendront à Rio, il convient d’évaluer quelle est la pertinence sociale de ces méga-événements sportifs qui sont d’abord porteurs d’une image pour le pays hôte6. Cela est particulièrement vrai pour les pays émergents du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) qui tentent de faire valoir leur place sur l’échiquier mondial. Ce sont ces derniers qui ont accueilli et qui accueilleront la majorité des Coupes du Monde et Jeux Olympiques des dernières et des prochaines années (Beijing 2008, Afrique du Sud 2010, Sochi 2014, Brésil 2014, Rio de Janeiro 2016, Russie 2018). Que peut-on donc dire des conséquences qu’ont ces événements pour la population des pays en question?

Combien peuvent coûter ces méga-événements ?

Remarquons d’abord l’excès et l’exorbitance dans les sommes investies, qui visent à créer des événements tape-à-l’œil : 50 milliards $US pour Sochi 2014, 13 milliards pour la Coupe du Monde qui s’est tenue au Brésil, et des sommes estimées à 16,5 milliards $US pour les Jeux de Rio3,4,5. De plus, si l’on tient compte que les préparatifs de ces derniers ne respectent pas l’échéancier prévu, il est à prévoir que ce montant augmentera davantage. Ce serait ainsi l’équivalent de près de 100 milliards de dollars US qui auraient été dépensés pour l’organisation de trois méga-événements sportifs dont le succès socio-économique aura été plus mitigé que ce que les pays hôtes ce seraient attendus. Le Brésil s’en tire toutefois mieux que la Russie pour le moment, mais il faudra attendre 2016 pour avoir un réel bilan de la situation.

Sochi 2014 : le succès russe?

Dans le cas de la Russie, l’impact aurait probablement pu être meilleur n’eut été de la mauvaise publicité qu’ils se sont faits par des décisions externes aux événements sportifs, comme la loi anti-propagande gai ou le conflit russo-ukrainien6. Cette mauvaise publicité pourrait entre autre compromettre l’activité touristique et la recherche de commanditaires, qui sont parmi les principales retombées économiques des Jeux Olympiques pour les gouvernements. Pour la somme d’argent qui a été dépensée afin d’assurer l’image internationale russe, autant dire que le prix à payer a été exorbitant pour le bénéfice qu’ils en ont tiré. Cela va également de pair avec la situation délicate dans laquelle se trouvent les pays du BRICS, qui sont socio-économiquement entre ciel et terre. Ceci dit, on ne peut toutefois pas dire que c’est l’événement en lui-même qui a causé ces désagréments, les Jeux Olympiques ayant été, d’une certaine façon, un succès pour les Russes. Malheureusement, comme le pays a nombre d’ennemis puissants, il a été facile pour ces derniers de ternir leur image.

Brésil 2014 et Rio 2016 : une importante facture sociale

Si l’on examine le cas du Brésil, et de Rio en particulier, on constate que l’impact est tout autre. Les médias ont fait peu de mauvaise presse au pays hôte dans le cadre même de la Coupe du Monde, si ce n’est que pour mentionner quelques-unes des manifestations qui se tenaient dans certaines villes du pays7,8,9. De ce point de vue, le Brésil s’en sort certainement gagnant, n’eut été la mauvaise prestation de sa sélection.

Toutefois, il semble que le prix à payer ait été encore une fois très important si l’on regarde les problèmes internes du pays. Il faut savoir que les inégalités sociales entre la population autochtone/afro-brésilienne, majoritaire mais très pauvre, et la population blanche européenne y sont très frappantes. Ainsi, c’est une majorité de brésiliens et de brésiliennes qui étaient en défaveur de l’organisation de la Coupe du Monde, arguant entre autre que l’argent serait mieux dépensé afin de pallier aux problèmes sociaux, notamment à Rio où une grande partie de la population des favelas dispose de conditions de vie misérables9,10. Pour la majorité autochtone ou afro-brésilienne, la Coupe du Monde et les Jeux Olympiques signifient une augmentation de la misère dans laquelle ils sont déjà, notamment parce que cet argent ne sera pas investi au sein du système d’éducation, de santé, ou des programmes sociaux11. En plus de cela, certaines communautés sont expropriées et relocalisées afin d’assurer l’établissement d’infrastructures de qualité, ou encore afin d’assurer une bonne publicité au pays hôte. Bref, l’image dont s’est dotée le Brésil suite à la Coupe du Monde semble bonne, mais au sein même de la société brésilienne on constate que le phénomène est tout autre. Les Jeux de Rio en 2016 devraient logiquement aller dans le même sens, il faudra alors voir quel est l’état de la situation.

Pourquoi organiser de tels événements?

Une première réponse va de pair avec l’aspect spectaculaire que prennent la Coupe du Monde et les Jeux Olympiques, particulièrement depuis quelques années, afin de marquer l’imaginaire des gens2. Les gouvernements des pays hôtes veulent faire remarquer qu’ils sont eux aussi des acteurs importants du monde contemporain. Un premier objectif est donc de s’assurer une bonne publicité, quitte à tout mettre en œuvre pour cacher les éléments nuisibles comme ça a pu être le cas au Brésil. La recherche d’une reconnaissance internationale est certainement quelque chose de louable et de légitime; il faut par contre se questionner sur le prix, économique ou social, à payer. Cela est vrai non seulement pour les pays du BRICS, mais pour n’importe quel état.

De plus, cela n’explique pas pourquoi l’on dépense autant d’argent à l’organisation de ces événements, d’autant que les bénéfices économiques sont souvent très minimes pour les états. En fait, ce sont plutôt les investisseurs, souvent étrangers, qui en bénéficient, et c’est peut-être la stratégie sur laquelle misent les dirigeants nationaux pour avoir des retombées économiques. Ces méga-événements sont une excellente occasion pour eux de montrer qu’ils sont à la fois capables de les mettre sur pied, mais aussi d’assurer la stabilité sociale, souvent par des moyens répressifs. Bref, l’objectif est de s’assurer que les investisseurs étrangers soient à l’aise de s’établir dans le pays organisateur, et espérer plus tard que ces multinationales apportent de quoi assurer la grandeur du pays. Ces  « festivités » que sont la Coupe du Monde ou les Jeux Olympiques peuvent avoir leur pertinence, à condition de ne pas engendrer les coûts que l’on a pu avoir en Russie ou au Brésil. Puisqu’elles assurent une grande visibilité au pays organisateur, elles permettraient, par exemple, de montrer que « Monsieur-madame tout le monde » y vit dans des conditions agréables, et que certains aspects, comme la culture, la jeunesse, l’environnement social, l’égalité sociale, y sont valorisés. Tout dépend de l’agenda du gouvernement en place, et surtout de l’identité des acteurs qui sont en mesure d’aider à sa mise en place. Et il s’avère bien souvent qu’il s’agisse de ceux qui ont du capital économique à offrir, une minorité déjà opulente et qui en profite pour s’enrichir encore davantage, au détriment du reste de la population. En fait, ces méga-événements ont été tellement instrumentalisés qu’il est difficile pour les gouvernements et leurs sponsors de s’en séparer12.  Bien que ce soit utopique, c’est peut-être l’aspect politique qui doit être revu, ce qui permettrait sans doute de diminuer de façon drastique les coûts de ces événements. Et si ces compétitions devenaient de simples rencontres entre athlètes, sans égard au sentiment d’identité nationale, par exemple en fixant ces festivités à un lieu préétabli?  

1)      http://www.ledevoir.com/dossiers/coupe-du-monde-de-soccer/18

2)      Horne, John et Wolfram Manzenreiter. 2006 “An introduction to the sociology of sports mega-events”. In Horne et Manzenreiter (eds.) Sports Mega-Events : Social Scientific Analyses of a Global Phenomenon. Blackwell Publishing, p.1-24

3)      http://www.radio-canada.ca/sports/Jeux-Olympiques/2013/02/01/001-sotchi-...

4)      http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20140716trib00...

5)      http://www.aa.com.tr/fr/monde/320707--jo-2016-a-rio-la-pire-preparation-...

6)      http://www.rfi.fr/sports/20140223-jeux-olympiques-hiver-bilan-contraste-... 7)      http://www.courrierinternational.com/article/2014/06/16/lettre-d-un-bres...

8)      http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/381390/...

9)      http://www.francetvinfo.fr/sports/foot/coupe-du-monde/coupe-du-monde-au-...

10)  http://www.slate.fr/sports/87981/bresiliens-contre-coupe-monde

11)  http://www.bastamag.net/Coupe-du-monde-ces-dizaines-de

12)   http://www.courrierinternational.com/article/2012/05/16/a-qui-profitent-...    

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