Liban : de la résilience à la résistance

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Liban : de la résilience à la résistance
Analyses
| par Adèle Surprenant |

Suite à l’annonce de nouvelles taxations par le gouvernement jeudi dernier, la population libanaise se mobilise partout au pays. Après six jours de manifestations, la démission de quatre ministres et l’abandon de certaines taxes controversées, le mouvement ne semble toujours pas s’essouffler.

Assis au volant de son service, un taxi collectif palliant à l’absence de transport publics, Ahmed se prépare à retrouver les manifestant·e·s rassemblé·e·s depuis la veille au centre-ville de Beyrouth : « Ma voiture ne me rapporte même pas assez d’argent pour survivre. Khalas[1], ce soir je vais la brûler avec le reste », laisse-t’il échapper entre deux coups de klaxons.

Alors que le Liban fait face à une crise économique et financière majeure, le gouvernement libanais annonçait, le 17 octobre, l’instauration de nouvelles taxes sur le tabac, l’essence ainsi que sur l’application de messagerie WhatsApp. De nouvelles mesures retirées dès le lendemain des premières manifestation, suivi de près par une annonce du Premier-ministre Saad Hariri, accordant un délai de 72 heures aux élu-e-s pour approuver une série de réformes.

L’annonce anticipée du budget pour l’année 2020 inclut une réduction de 50% de la rémunération des députés, ministres et présidents actuels et passé. Aucune nouvelle taxe n’y est prévue, alors que l’effort pour réduire le déficit budgétaire repose sur une restriction des dépenses publiques. La Banque du Liban devra aussi participer à la hauteur de 5 100 milliards de livres libanaises au courant de la prochaine année fiscale. Le délai arrivé à échéance et les nouvelles réformes consenties, la foule est toujours au rendez-vous, reprenant les slogans des Révolutions arabes de 2011 (« Le peuple veut la chute du régime »). Entre deux appels à la révolution, une militante confie ne pas être prête à quitter la rue : « Nous resterons là jusqu’à ce qu’ils partent, tous jusqu’au dernier. »

Un ras-le-bol généralisé

Eux, ce sont les élites politiques et économiques du pays, dont certains sont d’anciens seigneurs de guerre au pouvoir depuis la fin de la Guerre civile, en 1990. Accusés de corruption et de clientélisme, les élus sont maintenus au pouvoir par un système de confessionnalisme politique[i] basé sur le dernier recensement démographique datant de 1932, et assurant une représentation proportionnelle au parlement des 18 communautés religieuses officiellement reconnus.

Un système aujourd’hui rejeté par les manifestant·e·s et la société civile, réclamant notamment l’établissement d’un gouvernement constitué de députés indépendants, la fin de l’impunité pour les politiciens corrompus et la mise en place d’un nouveau système électoral.

C’est ce que revendique Mohammad Serhan, 29 ans, chargé de projet pour le Bloc national libanais, un parti politique prônant, auprès d’autres membres de la société civile, l’établissement d’un cabinet ministériel technocrate, désignés par élections anticipées.

Interrogé sur la possibilité d’une réforme constitutionnelle, discutée parmi certain·e·s manifestant·e·s, le militant est catégorique : « Comment pouvons-nous faire confiance aux politiciens pour mettre en place une nouvelle constitution, alors qu’ils nous mentent depuis presque trente ans? »

De tels propos résonnent chez Layla, 52 ans, accompagnée ce samedi par ses deux filles de 16 et 25 ans : « Je n’attends plus rien des politiciens. Mon aînée est sans travail depuis plus d’un an, et moi je suis sans espoir », confie-t’elle avec, à la main, une pancarte où l’on peut lire : « Unis pour le futur. »

Une réponse insuffisante

Le mouvement de contestation, où sont représentées pour une rare fois toutes les franges de la population, a donné lieu à des scènes inédites : des salons de barbiers improvisés au DJ techno dans la ville sunnite de Tripoli, la plus pauvre du bassin méditerranéen, sans compter les corvées de ménage spontanées prises en charge par des manifestant·e·s ou encore les distributions gratuites de bouteille d’eau.

« Nous avons déjà gagnés », s’exclame cet étudiant de 26 ans, « nous avons gagnés parce que pour une fois nous sommes uni·es! »

Une victoire énorme pour les libanais·e·s, divisé·e·s sur le plan politique et religieux par quinze ans de conflits, mais aussi par les enjeux liés à la présence de centaine de milliers de réfugié·e·s palestinien·ne·s et syrien·ne·s.

Pour Mohammad Serhan, la division est aussi économique. Alors que le quart de la population du Liban vit sous le seuil de la pauvreté, d’autres défilent en BMW dans les quartiers chics de la capitale. Annoncés par le Premier ministre Saad Hariri avec l’ambition de régler la crise, le budget de 2020 a été adopté ce lundi, incluant certaines mesures de redressement économique visant notamment à ramener le déficit budgétaire à 0,6%.

Des promesses insuffisantes, d’après le militant. Selon lui, la contestation réclame des changements structurels de plus grande ampleur, qui vont d’une réforme de la loi électorale à l’abolition du confessionnalisme politique, en réponse à une population qui « en a marre de l’économie, même si ce n’est pas tout le monde qui comprends l’économie. »

Entre deux regards sur son téléphone, qui n’arrête pas de sonner depuis le début de la révolte, il insiste sur le fait que « les gens sont fatigués des politiciens, mais ils ne connaissent pas tous bien la politique. Les gens sont sortis parce qu’ils [et elles] sont blessé·es, parce qu’ils [et elles] sont fatigué·es, parce qu’ils [et elles] sont pauvres, parce qu’ils [et elles] n’ont aucuns droits. »

 

 

 

CRÉDIT PHOTO:  Nader Bahsoun

[1] « Assez » en arabe.

[i] Le confessionnalisme politique est un système basé sur la représentation proportionnelle des 18 communautés religieuses officiellement reconnu au gouvernement. Au Liban, ce système a été adopté en 1943 lorsque le pays à acquis l’indépendance face à la puissance mandataire français. 

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