Les végétaux anthropomorphiques dans les comics et l’émergence d’une conscience écologique aux États-Unis

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Environnement
Les végétaux anthropomorphiques dans les comics et l’émergence d’une conscience écologique aux États-Unis
Analyses
| par Pierre-Alexis Delhaye |

Cet article est d'abord paru dans notre recueil imprimé L’effondrement du réel : imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine, disponible dans notre boutique en ligne.

 

Depuis les années 1960, les comics comptent dans leurs rangs d’étranges personnages végétaux à forme humaine. Si leurs aventures nous divertissent, ils sont aussi le symbole de l’émergence d’une conscience écologique et même d’un écocentrisme nous permettant de penser la nature autrement.

L’ancienneté de la question environnementale ne fait pas de doute1, et c’est surtout dans la seconde moitié du XXe siècle que l’écologie est devenue un problème de société, émergeant dans les consciences à la faveur des combats progressistes d’après-guerre. Liés à ce courant de pensée, au moins deux personnages marquants sont créés dans les comics. Chez Marvel, Groot apparaît pour la première fois dans Tales to Astonish n°13 en novembre 1960, protagoniste d’une histoire intitulée « I Challenged Groot ! The Monster from Planet X » sous les coups de crayons du scénariste Stan Lee, du dessinateur Jack Kirby et de l’encreur Dick Ayers. L’histoire, qui s’inscrit dans la tradition du récit de science-fiction dont l’antagoniste est un monstre géant, fait de Groot le monarque des flora colossi, espèce d’extra-terrestre issue d’un monde dominé par la vie végétale. Cette création disparaît presque totalement après cette histoire jusqu’à sa réinvention par le scénariste Keith Giffen en 2006, qui en fait le personnage aujourd’hui bien connu du grand public par la série de films Gardiens de la Galaxie réalisés par James Gunn pour Marvel Studios. Groot devient rapidement un pilier de l’équipe cosmique de super-héros et super-héroïnes et une mascotte de l’univers cinématographique Marvel, notamment sous la forme de « baby Groot ». La civilisation des flora colossi est présentée comme très avancée, notamment par sa méthode de transmission de connaissances. Si son langage est inaccessible à la plupart des êtres vivants, les contacts télépathiques de certains personnages avec Groot révèlent son intelligence, répondant, en quelque sorte, à la phrase de Henry David Thoreau « ce que nous appelons sauvagerie est une civilisation autre que la nôtre »2 .

Le second personnage qui nous intéresse, également influencé par le transcendantalisme de Thoreau, particulièrement par son mode de connaissance intuitif, voire mystique, de la nature, est Swamp Thing. La création de Len Wein et de Bernie Wrightson est apparue pour la première fois dans un récit horrifique de House of Secrets n°92, en juillet 1971. Cette histoire indépendante, qui se déroule au début du XXe siècle, laisse ensuite place à une série régulière publiée par DC Comics mettant en scène le biologiste Alec Holland, métamorphosé par sa formule de régénération végétale, capable de « transformer les déserts en forêts »3. Avec l’arrivée du Britannique Alan Moore dans le scénario de la série, ce que Swamp Thing pensait être son origine se révèle être un mensonge. Alors que ce personnage croyait initialement être un homme qui avait été transformé en organisme végétal, l’auteur en fait, dans Saga of the Swamp Thing n°21, un être entièrement végétal qui a simplement été « infecté » par la conscience du Dr. Holland de manière accidentelle lors de l’explosion de son laboratoire. Swamp Thing devient le représentant de la Sève (« the Green » en V.O.), l’ensemble du règne végétal, une idée perpétuée par les scénaristes Scott Snyder et Jeff Lemire lors de leur reprise du personnage dans la nouvelle continuité de l’univers DC établie en 2012. Lemire explore, durant son passage sur la série, la notion d’équilibre de l’écosystème, tout en développant l’angle mystique mis en place par Moore. Ces deux végétaux anthropomorphiques des comics mainstream nous semblent significatifs de la place occupée par les problématiques environnementales dans le champ sociopolitique étatsunien par leur personnification du règne végétal, incarnation permise par la science-fiction.

 

L’influence de Henry David Thoreau

Henry David Thoreau (1817-1862) est un auteur prolifique qui influence profondément la société étatsunienne, en particulier sur son rapport à l’environnement. Il est notamment lié à Margaret Fuller, Ralph Waldo Emerson et au courant transcendantaliste américain, un mouvement littéraire et spirituel fondé sur la bonté inhérente de la nature dans son ensemble, l’autonomie des individus et qui trouve ses racines dans la doctrine transcendantale du philosophe Emmanuel Kant. Thoreau développe un courant de pensée écologique exaltant l’idée de wilderness, comme le fait James Fenimore Cooper dans Le Dernier des Mohicans en 1826. Selon Alain Suberchicot,

« Avant de se concrétiser en action politique […] [l’écologie] est d’abord une culture, faisant en quelque sorte précéder son entrée dans l’histoire d’une existence dans l’ordre des idées et de la création littéraire. Or la vie intellectuelle américaine […] a été le terreau qui a permis à cet ensemble d’idées de se constituer en culture »4.

La pensée de la nature élaborée par Thoreau est à situer dans le premier temps du développement des idées de l’environnementalisme américain, celui de la constitution par une élite intellectuelle. Si Emerson ou Thoreau font des conférences destinées à diffuser leurs réflexions issues de l’empirisme, conformément à leur idée de ce que doit être un intellectuel américain, leur pensée peut parfois sembler difficile d’accès. Le Journal de Thoreau, très riche, parfois obscur, est constitué d’environ 7000 pages manuscrites. Toutefois, Emerson comme Thoreau évitent d’aboutir dans leurs réflexions à une loi générale du territoire. Cette volonté d’évitement de la théorie est d’ailleurs revendiquée, pour mieux se présenter en intellectuels ancrés dans leur territoire et qui se font capables de lire la nature. Ils contribuent tous deux à l’émergence d’une pensée nationale par le détachement de l’image du philosophe européen. Ralph Waldo Emerson prétend à l’originalité en liant sa pensée de manière intime à la nature américaine, agissant plus volontiers en poète dont les modèles sont les romantiques britanniques. Dans l’idée de penser la nature sans en formuler une théorie, les comics centrés sur Groot ou Swamp Thing se placent en continuité avec la tradition transcendantaliste.

Il y a, chez Thoreau, la constatation d’une forme de peur inhérente à l’être humain lorsqu’il se retrouve face à la nature. Alors qu’il va presque jusqu’à faire parler celle-ci dans Walden ou dans son Journal, le pas est évidemment franchi par les auteurs mettant en scène Groot ou Swamp Thing. Le scénariste Alan Moore en particulier traite la série Saga of the Swamp Thing comme une série horrifique, selon la volonté de ses regrettés créateurs Len Wein, qui en restait l’éditeur, et Bernie Wrightson. L’expérience d’une nature sauvage souvent hostile confine parfois à la folie chez Thoreau, ou au moins à la perte de soi. Il s’oppose, en cela, à la symbiose harmonieuse et peut-être idéalisée présentée par Emerson. Sur le plan politique, ces deux visions s’opposent également : dans une certaine mesure, lorsque l’on se reconnaît dans la nature, cela s’accompagne de la volonté de s’en rendre maître et fonde la légitimité d’un impérialisme. A contrario, pointer l’opacité de la nature, c’est faire une expérience d’humilité et se dénier tout droit potentiel sur celle-ci.

On retrouve une opposition similaire dans la première histoire écrite par Alan Moore pour Swamp Thing, où il oppose la créature à un personnage miroir, le Dr. Jason Woodrue. Également biologiste, Woodrue cherche à devenir un végétal complet, tant dans le corps que dans l’esprit, comme c’est le cas pour Swamp Thing. Une différence majeure est bien dans cette volonté, opposée à l’accident qui donne naissance à la créature du marais. Il est celui qui procède à l’autopsie de l’avatar suite à sa mort face aux soldats survenue dans Saga of the Swamp Thing n°20. Il découvre, durant l’opération, que Swamp Thing n’a plus rien de biologiquement humain et que seul l’esprit d’Alec Holland habite la créature, ce que Woodrue désigne comme une « infection »5. À travers son développement, on constate son rejet de l’être humain, qu’il considère comme une simple « créature faite de viande »6 ou un « steak pleurnichard »7. Jason Woodrue, qui est déjà en grande partie végétal et connu sous le nom de Floronic Man, veut aller plus loin et se débarrasser de son anthropocentrisme d’une manière nouvelle. La transformation du corps ne lui suffit pas ; elle n’est qu’un point de départ ; il veut également changer son esprit. Il qualifie ce processus de « voyage », une « odyssée verte », permise par l’incarnation de la wilderness (le terme est employé par Alan Moore) qu’est Swamp Thing. La référence à Thoreau et à son œuvre est directe dans l’idée du voyage dans la nature sauvage comme manière d’accomplir le transcendantalisme : c’est le cas pour la créature du marais évidemment, qui n’a de cesse d’y retourner, mais aussi pour sa compagne Abigail Arcane. Il en est de même pour Jason Woodrue, dont l’expérience brute de la nature ne peut d’ailleurs se représenter que par des planches aux influences psychédéliques, aux aspects mystiques, où il n’est qu’une figure déstructurée qui ramène au récit horrifique, à ce qui dépasse l’entendement humain. Le processus est une réussite pour Woodrue, qui pense s’être débarrassé de son anthropocentrisme, sa part humaine étant complètement détruite au contact de la nature, mais cette fin n’est possible que par un contact prolongé au-delà de la souffrance et de la raison humaine.

Les auteur∙e∙s de comics sont des agent∙e∙s du discours social dont la création est une action, et si « la responsabilité écologique s’est diluée dans le corps social »8, alors les histoires que nous analysons ici ont un sens fort. Le retour à la pensée sensible de Thoreau est une façon de se passer d’une science qui peut parfois apparaître comme discréditée éthiquement par les actes du XXe siècle, en particulier dans le domaine écologique. Alors que la présence humaine se fait de plus en plus pesante sur l’environnement, revenir à un penseur qui tend à effacer, dans son écriture, le sujet humain qui perçoit, prend tout son sens. Selon Alain Suberchicot, « cet amenuisement du sujet devant le monde naturel est le moyen d’un renforcement de l’idée écologiste »9. Dès lors, l’arbre anthropomorphique devient un moyen fictionnel de pousser ce processus d’amenuisement à sa limite, et l’élimination complète de l’origine humaine de Swamp Thing par Alan Moore dès son arrivée sur la série en témoigne. L’arbre anthropomorphique, en ce qu’il n’est pas un sujet humain mais végétal, permet d’aller au-delà de toute expérience humaine de la nature.

 

Incarner la nature

L’écologie moderne américaine, en tant que pensée politique, est profondément contextuelle, à la différence ce qui a pu être une philosophie de la nature : « Dans l’histoire et hors de l’histoire, les idées de l’écologie américaine s’arrachent au temps, et aussi lui répondent, en évoluant avec lui10 ». Son devenir sociopolitique après la Seconde Guerre mondiale, dépassant la tradition littéraire pour devenir un véritable programme, est lié à plusieurs événements. Le premier, antérieur d’une quinzaine d’années aux autres, est l’essai nucléaire du 16 juillet 1945 sous l’égide du physicien Robert Oppenheimer, qui ouvre la voie à un grand nombre d’expérimentations de l’arme atomique par les grandes puissances militaires. Ce premier essai, aux conséquences inconnues sur l’atmosphère lorsqu’il est mis en œuvre, déclenche une prise de conscience du rapport de la science à l’environnement, ainsi que des dangers de la domination de la première sur la seconde. Oppenheimer lui-même a exprimé plusieurs fois ses doutes sur ce sujet11. Il y a, dans l’apparition de Groot, en 1960, dans Tales to Astonish n°13, un renversement de cette dynamique particulièrement originale pour son époque. En effet, alors que c’est habituellement l’espèce humaine qui expérimente et contrôle la nature, à l’exemple d’un Hank Pym inventant un casque pour donner des ordres aux fourmis dans Tales to Astonish n°27, c’est ici l’arbre géant qu’est Groot qui vient sur Terre pour prendre une cité humaine et la ramener aux scientifiques de sa planète. La thématique des dégâts engendrés par les expériences nucléaires de l’espèce humaine est également abordée dans Swamp Thing avec le « Journal d’une tête nucléaire » dans les numéros 35 et 36 d’Alan Moore, Stephen Bissette, John Totleben et Tatjana Wood. C’est ici l’enfouissement des déchets toxiques qui est remis en cause en raison des dégâts importants qu’ils peuvent causer à l’environnement. La tête nucléaire en question, appelée Nukeface en V.O., est en réalité un ancien employé de centrale irradié qui s’alimente en déchets radioactifs et dont la simple présence provoque la mort pour toute forme de vie.

Les années 1960 sont marquées par des événements faisant de l’écologie une pensée sociopolitique influente. Dans le domaine militaire, suite au précédent de la lutte britannique contre l’insurrection communiste malaise des années 1950, les États-Unis considèrent l’usage des herbicides défoliants comme une tactique en accord avec les lois internationales12. Le Secrétaire d’État Dean Rusk et le Président John Fitzgerald Kennedy font donc de l’utilisation des herbicides arc-en-ciel, en particulier l’agent orange, un élément central de la progression de l’armée américaine dans la guerre du Viêt Nam. À partir de 1961, dans le cadre de l’opération Ranch Hand, plus de 68 000 m3 de défoliants sont déversés sur les mangroves pour priver le Viet Cong du couvert végétal et sur les rizières pour affamer l’ennemi. Cette guerre écologique d’un genre nouveau est médiatisée à la fois durant et après le conflit pour ses conséquences sur l’environnement et sur les combattants. Elle est plusieurs fois représentée de manière symbolique dans la série Swamp Thing. Alan Moore et Steve Bissette montrent le combat de soldats armés de lance-flammes contre Swamp Thing. Charles Soule, scénariste qui succède à Jeff Lemire en 2013, et le dessinateur Kano représentent l’Épouvantail attaquant l’avatar de la Sève avec un dérivé de l’Agent Orange. Les deux affrontements se soldent d’ailleurs par une mort temporaire de l’avatar, et donc une mort symbolique de la nature dans cette guerre. Cette symbolique est encore plus grande lorsque l’on compare les formes de Groot et Swamp Thing. Si le premier a réellement la forme de la partie boisée d’un arbre, avec son tronc et ses branches, le second, qui apparaît en 1971, met beaucoup plus en valeur les parties vertes de la végétation, associées dans l’imaginaire à la vitalité de la plante. Swamp Thing a partiellement les traits de l’arbre, mais il peut aussi sembler, dans certaines cases, être un amas de plantes et de mousse, qui serait passé de la vie à la conscience. Le monde végétal est d’ailleurs réuni sous le terme de « Green », et c’est bien en concevant une formule chimique destinée à revégétaliser n’importe quel environnement – l’exact opposé d’un défoliant, donc – que le biologiste Alec Holland est transformé en Swamp Thing, comme si, pour réparer les erreurs humaines, un pas supplémentaire était fait, dépassant la simple action scientifique pour devenir le héraut/héros du monde végétal. Dépassant sa situation accidentelle de monstre pathétique inspirant au lecteur la pitié, il devient au fur et à mesure de son histoire un représentant pleinement assumé de la vie végétale.

Aux événements scientifiques s’ajoutent les catastrophes de nature anthropique, qui tendent également à se multiplier dans les années 1960. La marée noire provoquée par le naufrage du Torrey Canyon au large des côtes britanniques en mars 1967 est particulièrement relayée médiatiquement, le navire étant à l’époque le plus important à se n’être jamais abîmé en mer. Cette médiatisation nouvelle des problématiques écologiques conduit à de nombreux engagements dans les années 1960 et 1970, parallèlement aux succès des mouvements progressistes pour les droits civiques, qui mènent à la conférence des Nations Unies sur l’environnement à Stockholm en 1972. L’influence des années 1960 est, par ailleurs, toujours mise en valeur aujourd’hui, au moins sur le plan graphique, comme le montre l’aspect psychédélique de certaines planches des épisodes de Jeff Lemire et de Yannick Paquette.

Le transcendantalisme américain de Ralph Waldo Emerson ou d’Henry David Thoreau exalte la nature sauvage et la recherche de son contact. L’être humain doit vivre en harmonie avec elle, la connaître intuitivement, une pensée en adéquation avec la construction nationale des États-Unis en pleine réalisation de leur conquête territoriale. Pour Thoreau, la frontière est partout où se fait le contact avec la wilderness, terme qu’il dégage de son sens biblique premier pour le redéfinir et le repenser continuellement tout au long de ses écrits13. Cet affrontement à la frontière, et donc à la nature sauvage, devient un élément important de la culture nord-américaine. On retrouve cette idée avec un des Swamp Thing qui précédent Alec Holland dans ce rôle. Né au début du XXe siècle, Calbraith A. H. Rodgers est un aviateur mort dans un crash et transformé par la Sève. Il est intéressant de voir que celui-ci plaide pour une modération de la Sève, pour que celle-ci se montre moins agressive et plus en adéquation avec l’espèce humaine. Le personnage est une réinterprétation de l’aviateur Calbraith Perry Rodgers, premier à avoir réalisé un vol transcontinental en Amérique du Nord en 1911. Également mort dans un crash, son exploit participe de l’affrontement à la frontière et de la domestication du territoire.

Dans la première moitié du XXe siècle, le botaniste Henry Alan Gleason s’attache particulièrement à la notion d’association végétale, que l’on doit à Alexander von Humboldt et qui désigne un groupement végétal relativement constant dont les espèces sont liées entre elles. On retrouve cette notion plus particulièrement dans la série Swamp Thing relancée par les scénaristes Scott Snyder et Jeff Lemire à partir de 2012, avec l’idée que les plantes ont le même type de comportement que ceux des membres d’une société humaine. Ainsi, dans Swamp Thing Annual n°2 en décembre 2013, l’avatar incarné par Alec Holland rencontre ses prédécesseurs pour apprendre à utiliser ses pouvoirs. Parmi eux, celui qui est surnommé le « Loup », est présenté comme un aristocrate naturaliste du XVIIIe siècle dont les travaux ont servi de fondements à l’écologie. Le naturaliste agit alors comme un professeur pour le biologiste qu’est Alec Holland, dans un fonctionnement qui semble bien plus humain que végétal. Le Loup explique par ailleurs que le Parlement de la Sève a un fonctionnement politique très similaire à la démocratie occidentale, avec différentes lignes politiques qui reçoivent plus ou moins de soutien de la part des anciens Swamp Thing. La notion d’association végétale n’est toutefois pas la seule influence du fonctionnement de la société humaine sur la société végétale. La notion d’équilibre, ici entre le règne animal incarné par le Sang et le règne végétal incarné par la Sève, est centrale dans l’histoire développée. Elle donne lieu à un crossover important entre les séries Swamp Thing et Animal Man, donnant le point de vue des deux super-héros sur les événements et la lutte contre le troisième élément de cet équilibre, la Nécrose. L’état d’équilibre, notion aujourd’hui dépassée, est notamment théorisé par Carl von Linné dans son économie de la nature au XVIIIe siècle, avec l’idée que l’évolution de l’écosystème sert à atteindre un état stable selon un plan divin pour n’être qu’au service de l’être humain, en référence à la Genèse biblique selon laquelle « l’homme […] domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre ». Si le contenu théologique est progressivement abandonné par les chercheurs et chercheuses, la thèse d’un équilibre de l’écosystème continue à évoluer et amène biologistes et zoologistes à travailler ensemble, en particulier dans la sphère d’étude nord-américaine des années 1960 et 1970. L’équilibre tripartite présenté dans l’univers DC Comics ne se fait pas au service de l’espèce humaine, qui n’est qu’une partie d’un tout qui la dépasse, mais une puissance mystique de la nature est toutefois bien présente. La possibilité pour la Sève de prendre un avatar, le Swamp Thing, semble remonter à des temps primordiaux, sans qu’une explication sur l’origine de cette force ne soit donnée.

Si le dépassement de l’anthropocentrisme ne semble donc pas complètement réalisé, il apparaît en filigrane comme une raison d’être de ces personnages dans les comics. L’équilibre proposé par le scénariste Jeff Lemire, dans lequel l’être humain n’est guère plus qu’un moyen pour les forces de la Sève, du Sang et de la Nécrose de s’affronter, est un moyen de dépasser la question irrésolue d’Emerson sur la valeur intrinsèque qu’il faudrait déterminer à la nature. L’arbre anthropomorphique dépasse l’anthropocentrisme, replaçant l’être humain dans un ensemble qui le dépasse. Il est complètement dépossédé de toute prétention à attribuer une valeur à la nature, qui existe par elle-même dans sa propre forme de conscience. Selon le niveau de lecture, dépasser l’anthropocentrisme dans une œuvre, qui est par nature humaine, peut évidemment apparaître comme illusoire. Pourtant, le personnage de comics se présente comme une chance unique d’approcher cet objectif, au moins comme une expérience de pensée par l’imaginaire. La nature graphique de cette médiaculture et l’existence d’univers qui ne sont pas soumis à un réalisme scientifique ainsi que la relative liberté laissée aux artistes de refaçonner les personnages, à l’exemple de ce que fait Alan Moore avec Swamp Thing, est un moyen de leur faire véhiculer des idées, par ailleurs, complexes. Cette liberté peut aussi amener à plus d’anthropomorphisme, on le voit avec le succès de Groot dans la version qu’en donne le réalisateur James Gunn pour ses films Gardiens de la Galaxie. Si le fameux bébé Groot, né à la fin du premier opus, remporte un franc succès, c’est peut-être parce qu’il semble très humain lorsqu’il danse sur le générique de fin.

Comme le montre Patrick Matagne, même au début du XXIe siècle, « l’écologie […] se cherche encore »14. Selon lui, « en se globalisant, l’écologie embrasse des domaines du savoir qui débordent largement le champ strictement scientifique »15. C’est peut-être cette difficulté fondamentale d’un champ si vaste, au point où il ne peut jamais être assimilé par l’esprit humain, qui explique la réinterprétation des pensées environnementalistes dans les comics par le moyen des végétaux anthropomorphiques. Le lecteur ou la lectrice trouve refuge dans une forme plus compréhensible d’équilibre écologique qui ne relève plus de l’unique responsabilité de l’espèce humaine mais d’êtres et de puissances qui n’ont que peu à voir avec celle-ci. C’est en ce sens qu’il y a à la fois un dépassement de l’anthropocentrisme et l’idée d’une pensée sans concepts dans laquelle les comics mainstream deviennent un outil de réinterprétation du monde à destination des masses de lecteurs.

SOURCES MENTIONNÉES

Stan Lee, Jack Kirby et Dick Ayers, « I Challenged Groot ! The Monster from Planet X » dans Tales to Astonish, 1(13), Novembre 1960.

Jeff Loveness, Brian Kessinger et al., Groot, 1(1-6), Août 2015 à Janvier 2016.

Alan Moore, Steve Bissette, Rick Veitch, John Totleben, Tatjana Wood, (Saga of the) Swamp Thing, 2(20-64), Janvier 1984 à Septembre 1987.

Scott Snyder, Jeff Lemire, Charles Soule, Yanick Paquette, Jesus Saiz et al., Swamp Thing, 5(1-40), Annual n°1 et 2, Novembre 2011 à Mai 2015.

Len Wein, Bernie Wrightson et al., « Swamp Thing » dans House of Secrets, 1(92), Juillet 1971.

Len Wein, Bernie Wrightson, Tatjana Wood, Swamp Thing, 1(1), Novembre 1972.

 

RÉFÉRENCES

Crédit photo : S. Hermann et F. Richter, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/prince-grenouille-grenouille-2398891/

1 François Duban, « L’écologisme américain : Des mythes fondateurs de la nation aux aspirations planétaires », Hérodote, 100, 2001, p. 55 doi.org/10.3917/her.100.0055

2 Henry David Thoreau, Journal, 1859, cité dans Duban, ibid., p. 66.

3 Len Wein, Bernie Wrightson, Tatjana Wood, Swamp Thing, 1(1), novembre 1972.

4 Alain Suberchicot, Littérature américaine et écologie, Paris : L’Harmattan, 2002, p. 9.

5 Alan Moore, Steve Bissette, Alan Totleben, Tatjana Wood et al., (Saga of the) Swamp Thing, 2(22), mars 1984.

6 Ibid.

7 Ibid.

8 Alain Suberchicot, op. cit., p.15.

9 Ibid., p. 24.

10 Ibid., p. 12.

11 Curtis W. Hart, « J. Robert Oppenheimer : a faith development portrait », Journal of Religion and Health, 47, 2008, 118, doi.org/10.1007/s10943-007-9136-z

12 Peter Hough, The Global Politics of Pesticides: Forging Consensus from Conflicting Interests, Londres : Earthscan, 1998, p. 61.

13 Richard W. Judd, « The Trouble with Thoreau’s Wilderness », Forest History Today, 2017, 48-55.

14 Patrick Matagne, Comprendre l’écologie et son histoire, Lonay : Delachaux & Niestle, 2002, p. 187.

15 Ibid., p. 188.

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