Les théoriciens de la révolution syrienne

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Les théoriciens de la révolution syrienne
Analyses
| par Alexandre Dubé-Belzile |

Cet article tentera de porter un autre regard sur le conflit syrien, au-delà du problème DAECH, en s’intéressant aux écrits de deux intellectuels syriens qui, très tôt, se sont intéressés aux soulèvements du printemps arabe, à l’organisation populaire et aux idéaux occultés par DAECH. Il s’agit en quelque sorte d’une « contre-plongée » sur la révolution syrienne.

« Si Carl von Clausewitz avait écrit De la guerre au 21e siècle, il aurait peut-être dit la chose suivante : les médias ne sont que la continuation de la guerre par d’autres moyens. »

 - Yasser Munif, sociologue syrien (1)

Désigné comme l’État islamique en Occident, DAECH (2) est une organisation issue du groupe Al-Qaïda en Iraq, dirigé par Abu Mus’ab al-Zarqawi. Ce Jordanien, truand et proxénète repenti, est un ancien du djihad afghan (3). En effet, il a été au nombre de ceux qui ont été financés et entraînés avec l’aide de la CIA pour combattre les troupes soviétiques en Afghanistan (4). Le groupe aurait tiré profit de la sectarisation de l’Iraq après la chute de Saddam, et l’aurait même provoqué, paradoxalement, de concert avec l’occupation américaine. Lorsque Yasser Munif affirme que les médias sont « la continuation de la guerre par d’autres moyens », ces moyens sont de mieux en mieux utilisés par les forces dissidentes (5). DAECH est le reflet d’un fantasme occidental. À l’heure actuelle, l’Occident est terrifié parce que l’Orient qu’il a créé à son image ne peut plus lui servir de miroir.

« Le peuple veut la chute du système ! » (6)

Les analystes s’entendent généralement pour dire que l’immolation du jeune vendeur ambulant Mohammed Bouazizi a mis le feu aux poudres et que ce qu’on a appelé le printemps arabe a été l’explosion résultante. Cependant, il reste que certains analystes, comme le professeur Tariq Ramadan dans son livre L’Islam et le réveil arabe, considèrent que, très paradoxalement, la chute de Saddam Hussein sous les projectiles étatsuniens a été un précurseur de cette révolte (7). Par contre, si la chute du régime iraquien a été un renversement due à une cause totalement extérieure, la chute des régimes tunésiens, égyptiens et yéménites qui ont résulté lors du printemps arabe ont été des renversements réalisés sans l’aide des forces de l’impérialisme américains et de leurs chars d’assaut, et sans chef, sans que le mouvement soit monopolisé par des chiites, des sunnites, ou des gauchistes (8). Ce fut une révolte en grande partie auto-organisée, qui donna lieu, tout particulièrement en Syrie, à des formes de sociétés auto-organisées.

Omar Aziz : de mai 68 au printemps arabe

Les textes de Omar Aziz ont été publiés sur le compte Facebook de Mohamed Sami El-Kayal, vraisemblablement après sa mort dans les prisons d’Al-Assad, sous le titre Les documents fondateurs du principe des comités locaux . Le professeur Omar Aziz est un économiste né à Damas. Il a été initié aux thèses anarchistes lors de ses études à Grenoble, en France. Il a pris part aux événements de mai 68 qui ont marqué l’évolution de ses idéaux sociaux et politiques.

Évidemment, un tel profil ne lui a pas permis de vivre en Syrie. Il a donc vécu en exil une bonne partie de sa vie, jusqu’aux événements de 2011, lorsqu’il a décidé de participer à la révolution. Toutefois, sa contribution n’est pas celle de la lutte armée. Il a d’abord organisé une collecte de données sur les crimes du régime de Damas. Il sillonnait inlassablement les quartiers et les banlieues de la ville pour rassembler des témoignages. Il participait également à l’organisation d’équipes de soin, de distribution de nourriture. C’est dans le quartier de Barzeh, une banlieue de Damas, qu’il a organisé le premier comité local de coordination pour l’« organisation contre l’État » (8). Il a couché les grandes lignes de cette expérience révolutionnaire sur papier. Nous résumons ci-dessous les propos tenus dans ces documents..

Après le soulèvement de 2011, le pouvoir de l’État s’est effrité, et peu à peu, l’amplitude du contrôle qu’il exerçait sur la société s’est réduite dans l’espace et dans le temps. Certains endroits échappaient complètement à son contrôle. D’autres y échappaient à certaines heures, à la tombée de la nuit par exemple. Pour chaque révolutionnaire, le danger d’une telle situation est de ne pouvoir s’occuper de la révolution qu’à l’intérieur d’un certain cadre spatiotemporel et de toujour se voir contraint-e, à un moment ou un autre, de retourner dans le tronçon de société encore sous le contrôle de l’État pour subvenir à ses besoins et vaquer à sa profession. Les comités d’auto-organisation avaient pour but d’éviter cette situation.

Ainsi, les révolutionnaires pouvaient s’organiser pour subvenir à leurs besoins et pouvaient s’« organiser contre l’État » afin de bâtir un nouveau système tout en vivant « au rythme de la révolution et non au rythme du pouvoir » (9). Le comité local aspire à être le mariage de la vie révolutionnaire avec la vie quotidienne pour engendrer une révolution qui possède une solide base populaire. Les documents rédigés par Omar Aziz rapportent que le peuple syrien a fait preuve d’un grand esprit de coopération dans le cadre des comités locaux. Il est rapporté que les comités n’ont cessé de « s’enrichir, en un arc-en-ciel de nuances d’expression, des différences socioculturelles régionales » (10). L’« auto-organisation de la société » (11) est présentée comme le moyen de liquider la dictature sans provoquer « l’effondrement moral » (12) ou adopter la « solution des armes qui fait peu à peu de la révolution et de la société des otages du fusil » (13). En somme, il est expliqué que pour émasculer une dictature, il faut que la vie révolutionnaire et la vie quotidienne ne fassent qu’un. Pour ce faire, Omar Aziz a proposé les « comités locaux de coordination » (14).

Les comités étaient composés d’individus de la plus grande diversité culturelle et sociale possible. Les membres y ont contribué tous ensembles, afin de vivre sans dépendre des institutions du régime, bâtir un espace d’expression collective qui renforce la coopération et l’implication politique et étendre la coopération de manière horizontale. Les objectifs énumérés par le professeur Aziz comprennent une aide alimentaire, une aide au logement, la collecte et la gestion d’informations sur les prisonniers politiques, l’installation d’hôpitaux temporaires ainsi que la coordination de la formation et de l’éducation. Il propose également la mise en place d’une « agora » dans laquelle seraient discutées et débattues les questions d’ordre social, politique et économique. Il traite de l’organisation d’une défense et de collaboration avec l’armée syrienne libre. Il propose également la mise sur pied d’un conseil national pour gérer la coordination entre les différents comités (15).

Enfin, le contraste par rapport à ce qui s’est fait lors de l’occupation de l’Iraq est évident. En Iraq, toutes les institutions étatiques ont été réduites à néant et la population est passée du joug de la dictature de Saddam Hussein au joug de l’occupation ou de l’une ou l’autre des millices.La logique du système d’Omar Aziz est un exemple, car elle propose une organisation révolutionnaire par laquelle la société pourrait se construire à son image et, après un certain temps, se débarrasser de la dictature comme un serpent se débarrasse d’une vieille peau lorsqu’il mue. À la base du mouvement révolutionnaire, il y avait une organisation qui pourvoit aux besoins de toutes et tous. Selon ces documents, la coopération empêche la scission de la société, la plongée du pays dans le chaos et donne lieu à la prise en charge de la société par la société elle-même. Selon nous, malgré la mort d’Omar Aziz et l’occultation quasi totale de son mouvement par DAECH, nous croyons que ces documents et ces idées sont extrêmement importants. De fait, ils sont inspirés de l’expérience d’un homme qui connaissait les théories anarchistes et qui a donné sa vie pour le bien des opprimés. De plus, ces textes nous aident à ne pas oublier que les Syriennes et les Syriens avaient la volonté de s’émanciper du régime d’Al-Assad et à ne pas oublier les origines du conflit et la révolution syrienne volée par DAECH.

La politique économique du pain

Le professeur Yasser Munif (17) nous donne un exemple d’une autre expérience semblable. Cette dernière s’est déroulée dans la ville de Manjib, dans le nord de la Syrie. Il se réfère aux théories de Michel Foucault (18) pour décrire les mécanismes de contrôle du gouvernement baasiste, qu’il appelle « l’économie politique du pain ». Le gouvernement de Hafez al-Assad a développé la production du blé pour pouvoir fournir du pain à bas prix aux Syrien-nes et ainsi garder un contrôle sur la population. Cet équilibre a été rompu au moment de la révolution, lorsque le territoire syrien a été morcelé par la guerre civile. La plus grande production de blé était réalisée dans le Nord, qui est maintenant sous le contrôle des révolutionnaires.

Le professeur Yasser Munif parle plus en détail de la tentative de sabotage du processus révolutionnaire par l’État par cette « politique économique du pain ». L’État continuait de payer les employé-es du moulin à grain pour garder la mainmise sur l’approvisionnement en nourriture des rebelles et distribuait du pain à bas prix pour entretenir un réseau de sympathisants. Quand le conseil révolutionnaire de Manjib finalement réussi à prendre le contrôle du moulin, les forces d’Al-Assad ont commencé à bombarder les files d’attente devant les boulangeries, toujours avec la même logique de contrôle. Selon l’analyse qui est faite suivant les théories de Guattari et Deleuze (19), deux philosophes de gauche, très influencés par la psychanalyse, auteurs d’un ouvrage intitulé Capitalisme et schizophrénie, les révolutionnaires auraient « décontextualisé » la politique économique du pain. Pour ce faire, ils ont élaboré un réseau de distribution et ainsi reconfiguré, c’est-à-dire « recontextualisé » l’économie politique de Manjib, permettant d’en exclure l’État. Cela revient à l’idée de Omar Aziz de « s’organiser contre l’État ».

Le récit d’un autre événement nous a inspirés pour traiter de toute la question des groupes comme DAECH et Jaich al Mahdi. Malheureusement, cette reconfiguration de la « géographie du pain » n’a pas pu être mise en œuvre sans que d’autres milices et puissances régionales tentent de s’approprier le contrôle du moulin. Monsieur Munif mise beaucoup sur une approche microéconomique et sociale de la révolution plutôt qu’une vision macro-économique et politique. Celle-ci, souvent utilisée dans les grands médias, fausse la réalité en représentant la guerre civile comme un conflit entre islamistes et le gouvernement Assad, entre Sunites et Chiites (20). Néanmoins, ce qui contribue à l’extrême pertinence de l’analyse de Yasser Munif, c’est qu’il traite de la révolution par sa racine.

Même dans le microcontexte de Manjib, une ville d’environ 200 000 habitants, le groupe salafiste Ahram-al-Sham a tenté de prendre le contrôle du moulin pensant ainsi gagner la loyauté de ses habitant-es. Nous pensons que c’est dans la même logique que DAECH a volé la révolution en Syrie et de la même manière qu’ils avaient gagné un certain contrôle en Iraq. En même temps, ils ont instrumentalisé la question sectaire. Fort heureusement, le conseil révolutionnaire de Manjib a réussi à repousser ces milices en formant des groupes d’autodéfense. D’ailleurs, cette autodéfense est une question de grande importance pour toute la mouvance révolutionnaire. Celle-ci s’étend dans tout le nord de la Syrie, comme dans la région du Rojava, où les militant-es Kurdes rejoint-es par des gens de toutes les ethnies et de toutes les religions ont bâti une forme d’organisation sociale très progressiste (21). Bref, tout en s’organisant contre l’État, les mouvements révolutionnaires ont également eu à s’organiser contre tous ceux qui voudraient prendre illégitimement la place de ce dernier (22).

« La continuation de la guerre par d’autres moyens »

Ce à quoi DAECH a excellé dans sa tentative de s’approprier la révolution, c’est la propagande. Le groupe a tiré un profit maximum de l’utilisation des médias. Il n’a eu qu’à produire une vidéo pour que les réseaux sociaux, et même les grands médias, y fassent écho. Ces grands médias ont amplifié chaque déclaration de DAECH. L’organisation n’a eu qu’à lancer un galet à l’eau pour que l’Occident en fasse un raz-de-marée. Elle a su réagir savamment aux événements. Dans leur journal de propagande Dabiq, après le meurtre de deux militaires par Martin Couture-Rouleau et Michael Zehaf-Bibeau, DAECH a glorifié leurs actes et en ont fait des saints… même si ceux-ci n’avaient à priori aucun lien avec l’organisation (23).  Pour ce qui est du vendredi 13 de Paris, l’un des agresseurs avait sur lui un faux passeport syrien (24). Il est possible que les objectifs de DAECH fussent précisément de freiner la vague d’émigration. En fait, leur but plus général serait de semer la zizanie par la provocation et la radicalisation des musulmans et de l’Occident.. Il s’agit d’un dangereux stratagème de polarisation planétaire. Tristement, les États ont réagi exactement comme DAECH le voulait, terrassés par la peur, alors que le moyen de les combattre est précisément de ne pas y céder. En fait, DAECH repose davantage sur une construction malsaine de notre imaginaire collectif et la terreur, élément central du terrorisme, dont les systèmes de télécommunication ont été l’amplificateur.

 

 

(1) Munif, Y. (2006). Media is the continuation of War with Other Means: The New York Times'

(2) Sigle de Ad-dowla al islamiyyah fil Iraq wa cham, c’est-à-dire l’État Islamique en Iraq et au Levant.coverage of the Israeli War in Lebanon. The MIT Electronic Journal of Middle East Studies, 126-140. Récupéré sur http://www.mafhoum.com/press10/292P6.pdf

(3) Barrett, R. (2014). The Islamic State. New York: The Soufan Group. Récupéré sur http://soufangroup.com/wp-content/uploads/2014/10/TSG-The-Islamic-State-Nov14.pdf

(4) Cooley, J. K. (1999). Unholy Wars: Afghanistan, America and International Terrorism. London: Pluto Press.

(5) Munif, Y. (2006). Media is the continuation of War with Other Means: The New York Times'coverage of the Israeli War in Lebanon. The MIT Electronic Journal of Middle East Studies, 126-140. Récupéré sur http://www.mafhoum.com/press10/292P6.pdf

(6) Slogan utilisé lors des manifestions du printemps arabe : Ach-chab yourid al-isqat an-nidham.

(7) Ramadan, T. (2011). L’Islam et le réveil arabe. Paris: Presses du Châtelet.

(8) Filiu, J.-P. (2011). The Arab Revolution : Ten Lessons From the Demopcratic Uprising. New York:Oxford University Press.

(9) Aziz, O. (2013). Sous le feu des snipers, la révolution de la vie quotidienne :Programme des comités locaux de coordination de Syrie. Paris: Éditions Antisociales. Récupéré sur http://www.editionsantisociales.com/pdf/Abou_Kamel.pdf

(10) lbid no. 7

(11) lbid no. 7

(12) lbid no. 7

(13) Ibid no. 7

(14) lbid no. 7

(15) lbid no. 7

(16) lbid no. 7

(17) Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Paris: Éditions Gallimard.

(18) Sociologue syrien, professeur au Emerson College de Boston, spécialiste de la révolution syrienne qui a eu l’occasion de se rendre plusieurs fois sur le terrain. (http://www.emerson.edu/academics/faculty-guide/profile/yasser-munif/3004)

(19) Les Sunnites regroupent la majorité des musulmans et les Chiites, issus d’une scission politique après la mort du troisième Calife, ont développé un système de croyances distinct.

(20) Deleuze, G., & Guatteri, F. (1972). Capitalisme et schizophrénie. Paris: Editions de Minuit.

(21) Collectif Marseille-Rojava. (2014). Où en est la révolution au Rojava ? Marseille: Collectif Marseille-Rojava. Récupéré sur https://paris-luttes.info/chroot/mediaslibres/mlparis/ml-paris/public_html/IMG/pdf/rojava-brochure1.pdf

(22) Munif, Y. (2015). The Geography of Bread and the Invisible Revolution. Emerson College, Boston:À paraître.

(23) Kestler-D’Amour, J. (26 Octobre 2014). Muslim-Canadians decry attacks amid backlash.Récupéré sur Al Jazeera: http://www.aljazeera.com/indepth/features/2014/10/muslimcanadians-decry-attacks-amid-backlash-2014102692556982844.html

(24) Al Jazeera. ( 17 novembre 2015). Confusion mounts over Syrian passport found at Paris attack site. Récupéré sur Al Jazeera America: http://america.aljazeera.com/articles/2015/11/17/confusion-over-syrian-p... in-paris.html

SOURCE PHOTO: Franco Pagetti/Fickr

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