Les astuces de Manon et Madeleine

Société
Les astuces de Manon et Madeleine
Feuilletons
| par Andreea-Catalina Panaite |

Diète cétogène, « shakes » protéinés, jeûne, régime hypocalorique ou encore chronorégime : ce n’est pas l’offre de diètes qui manque. En regardant ces différentes promotions en ligne, il y en a une qui retient mon attention : un programme d’amaigrissement qui se présente comme une méthode pour atteindre le bien-être et non pas perdre du poids. Ma curiosité piquée, je suis allée enquêter sur ce centre d’amaigrissement qui n’en est pas un.[1]

Mercredi, 18h30. En entrant dans une des salles de rencontres du centre d’amaigrissement « Santé Mieux-Être », j’aperçois de nombreuses chaises de couleur orange formant un demi-cercle. Elles laissent un petit espace au centre de la pièce où Manon, l’animatrice de la rencontre, déploie ses savoirs et, surtout, ceux de la compagnie sur le « bon » amaigrissement. Le seul homme présent dans la salle regarde les présentoirs des produits de l’entreprise : brownies, barres tendres et croustilles y sont mis en vente. Leur emballage aux couleurs vives rappellent la « bonne vie », celle du bonheur, du bien-être et de la fierté incommensurable d’avoir choisi de perdre du poids. « Les produits sont santé, sans colorant ou ajouts artificiels » précise Manon, comme pour nous rassurer. Les murs sont décorés de courtes citations visant à inspirer les participantes : « Le progrès plutôt que la perfection », « Soyez bien dans votre corps et votre esprit », « Les plus petits pas vous font le plus avancer ». Ce sont là, en quelque sorte, les articles de foi de la compagnie auxquelles les participantes doivent adhérer afin d’assister aux séances de discussion. Les participantes peuvent s’y ressourcer et se motiver pour maintenir leur fidélité au programme Santé Mieux-Être. C’est d’ailleurs pour cela qu’elles vont à la rencontre : recevoir un « boost », comme me disent deux participantes du programme. Une autre participante a besoin d’un double « boost », ce pour quoi elle assiste à deux réunions par semaine, et surtout à la pesée, me dit-elle.

Au fond de la pièce, on retrouve deux petits comptoirs avec des balances. Une fois par semaine, les participantes sont tenues d’aller voir Madeleine, la surveillante du poids. Avant la discussion, elles se placent sur la balance, le dos tourné au reste des participantes qui attendent fébrilement leur tour. La pesée est une sorte d’épreuve personnelle : c’est le moment de voir si les participantes ont bien appliqué les principes du programme. « C’est une confrontation avec moi-même », affirme une participante. Je lui demande si elle est stressée. « Oh, mon dieu, oui ! À chaque fois ! », me dit-elle sans la moindre hésitation. Plusieurs participantes partagent cet avis. Elles sont courageuses de se soumettre à un tel exercice à la vue de toutes, d’autant plus que, lors de la pesée, les participantes ne sont pas seulement confrontées à leurs efforts par le chiffre qui apparait sur la balance, mais aussi à Madeleine.

Si Madeleine félicite les participantes lorsqu’elles perdent du poids ou lorsqu’elles maintiennent le poids de la semaine précédente, sa présence est surtout requise pour les encourager à persévérer lorsqu’elles prennent du poids. Dans ces cas, elle leur demande aimablement : « Qu’est-ce qui s’est passé cette semaine ? » Aiment-elles trop le sucre ou les aliments gras ? Ne respectent-elles pas le nombre de calories allouées à une journée ? Peut-être sont-elles, comme une des participantes du programme, des adeptes des céréales avant le coucher ? Peu importe la raison, Madeleine les aide à trouver une solution. Elle le fait par le suivi, la principale marque du programme Santé Mieux-être. Madeleine encourage les participantes à écrire tout ce qu’elles mangent dans une journée afin de « repérer le problème à sa source ». Il s’agit, pour les participantes, de « prendre conscience » de ce qu’elles mangent en se confrontant à ce qu’elles écrivent dans leur carnet de suivi. Selon Manon et Madeleine, cette pratique permet d’enrayer ce qui fait grossir ou ce qui empêche de perdre du poids.

Au sein de l’entreprise Santé Mieux-Être, ce ne sont pas seulement les participantes qui se font peser. C’est aussi le cas de Manon et Madeleine. Elles doivent maintenir leur poids santé (avec un jeu de deux livres) lors de leur pesée mensuelle. Étonnée, je demande : « Vraiment ? Et si vous ne respectez pas cette condition ? On vous renvoie ? ». « Non, pas tout de suite », me rassure Manon. Un plan d’action est d’abord mis de l’avant pour les aider à retrouver leur poids santé. Si la situation ne se résorbe pas après quelques mois, c’est le licenciement qui risque de les attendre. Me voyant quelque peu choquée, Madeleine ajoute avec une confiance qui semble à toute épreuve : « "You can’t preach what you’re not doing yourself !" » Les animatrices et les surveillantes du poids ont une certaine éthique à respecter. Leurs enseignements n’auraient pas la même valeur si elles n’étaient pas elles-mêmes capables de se soumettre aux principes dont elles exigent le respect.

 

***

 

Manon et Madeleine ne seraient sûrement pas d’accord avec ma description de leur programme. « Santé Mieux-être, ce n’est pas que de la perte de poids. C’est un style de vie qui vous aidera à trouver de la joie, des liens et la force des saines habitudes », peut-on lire sur le guide de bienvenue. Comme me l’explique Manon : « On est devenues un peu comme des "coachs" de vie ». Selon le plus récent article de foi du programme, ce n’est plus le poids qui est central dans le programme, mais bien l’atteinte du bien-être. Madeleine m’a mise en garde dès la première rencontre : « On ne peut pas considérer le programme comme une diète, c’est un programme de bien-être et de santé ! »

 

« Est-ce qu’on se prive avec le programme Santé Mieux-être ? », demande Manon durant la rencontre. Le seul homme participant à la discussion lève sa main :

« Ben oui ! Moi, je me prive », répond-il naïvement.

– Ah oui ?, doute Manon.

– Ben, ce soir, j’avais envie d’une pizza graisseuse, mais je vais garder ça pour samedi et manger des aliments non caloriques pendant cette journée-là, ajoute-t-il, confiant de la légitimité de sa réflexion.

– Dans ce cas, vous reportez à la fin de semaine. Vous ne vous privez pas vraiment ! », rétorque habilement Manon en reprenant les rênes de la discussion.

L’homme ne parle plus. Peut-être est-il trop gêné de son erreur pour s’opposer de nouveau à l’animatrice. Afin de rectifier le tir, une autre participante intervient dans la discussion : « On peut vraiment manger ce qu’on veut ! Mais avec modération… » Certains « oui, oui ! » se font entendre dans la salle. Toutes les participantes hochent la tête en signe d’approbation. Manon se réjouit : si on fait abstraction du monsieur, le discours est visiblement intériorisé.

Pourquoi cet homme n’a-t-il pas eu le droit de dire qu’il se prive ? Pour prétendre que le programme de perte de poids mène au bien-être, Manon s’appuie sur deux rhétoriques : le programme n’encourage pas la restriction alimentaire et il permet de faire ce que les participantes veulent. Tout écart de discours face à ces principes est repris par Manon. À chaque discussion, toute occasion est bonne pour Manon de rappeler aux participantes la liberté offerte par le programme : « au lieu de penser aux trois poutines par semaine que vous ne pourrez plus manger, il faut penser à tous les aliments qui s’offrent maintenant à vous ». Si, par mégarde, les participantes oubliaient cela durant la semaine, les multiples brochures de la compagnie sont là pour leur rappeler. On y voit des membres du programme : un homme épanoui durant son jogging, des gens joyeux partageant un repas ou des femmes au sourire étincelant profitant d’une piscine privée.

Si les participantes du programme trouvent leur motivation aux rencontres de discussion, on peut croire qu’elles entretiennent aussi une certaine distance quant aux discours sur le bien-être. Une participante me confie : « Le poids, c’est central. Ils [l’entreprise] ne veulent pas que ce soit le cas, mais, "veux, veux pas", les gens s’inscrivent pour perdre du poids ». Pourtant, lorsque Manon lui demande : « Est-ce qu’on peut manger du fromage brie ? », elle répond, telle une étudiante modèle : « Oui! Le programme nous offre vraiment la chance de manger ce qu’on veut sans se priver ». « Contrairement à toi, elle a bien compris le programme, elle », penseraient sûrement Manon et Madeleine en lisant ce petit texte. Peut-être aurais-je besoin de quelques séances supplémentaires ?

 

 

 
 

[1] Tous les prénoms, le nom de l’entreprise ainsi que les citations tirées des documents de celle-ci ont été anonymisé afin d’empêcher la reconnaissance de l’entreprise.

CRÉDIT PHOTO: Flickr - Potamos Photography

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