Les artifices du capitalisme

Société
Les artifices du capitalisme
Entrevues
| par Alec White |

Entrevue avec Alain Deneault sur son livre « L’économie esthétique »
 

La réputation du philosophe Alain Deneault n’est plus à faire. Au Québec, comme ailleurs dans le monde francophone, ses différents travaux sont lus, commentés et partagés. Que ce soit pour ses thèses concernant les paradis fiscaux – aussi nommés « législations de complaisance » --, la place privilégiée dont jouit l’industrie minière dans ce minéralo-état que sont le Québec et le Canada, mais aussi ses activités parfois problématiques ailleurs dans le monde, au totalitarisme pervers mis en place par ces nouveaux pouvoirs que sont les multinationales, sa conceptualisation de la médiocratie, du régime de « l’extrême-centre » ou bien pour sa critique de la « Gouvernance », Alain Deneault développe au fil des années une œuvre dont l’accessibilité au public ne fait pas ombrage au sérieux et à la complexité de celle-ci. Alors qu’il aborde divers sujets en se basant toujours sur une approche factuelle et soucieuse de s’ancrer dans le « concret », ressemblant parfois à du journalisme de fond et d’enquête, résumer la pensée de l’auteur en une seule thèse ou théorie peut s’avérer difficile. Or, si l’on considère la pluralité de ses travaux comme différentes manières de montrer en quoi « notre régime est fondamentalement capitaliste »[i] et que « nous sommes dans un régime qui ne veut pas dire son nom, et je pense que le problème et là »[ii], les différentes perches que nous tend Alain Deneault nous permettent, d’une part de nommer le capitalisme et de le voir sous toutes ses dimensions, et d’autre part d’en élaborer la critique. Dernièrement, l’auteur s’est lancé dans la publication d’une série de livres cherchant à restituer la polysémie du terme « économie ». Les deux premiers L’économie de la foi et L’économie de la nature sont tous deux parus en automne 2019. Récemment, la maison d’éditions Lux vient de faire paraitre le troisième de la série; L’économie esthétique. En attendant la sortie des trois derniers qui porteront sur l’économie psychique, conceptuelle, ainsi que sur l’économie politique, nous avons rejoint Alain Deneault pour nous parler de son dernier livre.

Q. Vous dites que l’on doit reprendre l’économie aux « économistes », de là l’objectif des différents opuscules de votre feuilleton théorique sur le sujet. Pouvez-vous nous parler brièvement de ce projet?

Les spécialistes de l’intendance, depuis la fin du xviiie siècle, ont abusivement associé le propre de l’économie à leur discipline, et se sont arrogé le terme au point de se présenter eux-mêmes comme étant « les économistes ». Or, ce sème d’économie a connu jusqu’à nous une histoire féconde, polysémique et complexe. On le reconnaît tous azimuts, de  la théologie aux mathématiques, en passant par la rhétorique, la critique littéraire, la métapsychologie, les sciences de la nature et la philosophie. Dans maintes disciplines, ce terme économie a dénoté le fait d’ensembles complexes composés d’insondables relations entre de multiples éléments sans qu’il y ait nécessairement, comme c’est le cas dans le champ de l’intendance, d’enjeux monétaires autour de la production de biens et de services en vue d’une consommation rendue possible par un enjeu de circulation et de distribution. Cette approche spécifique de l’économie, celle des sciences de l’intendance, est tout à fait particulière, régionale et même marginale. En outre, économie a signifié ce qu’il en va, dans notre culture, du rapport institué aux objets de croyance, à la complexité des rapports psychiques avec les interdits moraux, à la composition des ensembles vivants, à l’agencement des éléments d’une œuvre d’art… De ce très grand nombre d’acceptions, ma recherche dans le cadre de ce « feuilleton théorique » vise à en dégager une compréhension conceptuelle. En partant de cette observation : si ces usages variés du terme ne procèdent pas de synonymes, et on ne saurait donc en aucun cas les confondre, ils ne relèvent pas de stricts antonymes pour autant. Quelque chose de commun les lie pour que ce soit à chaque occurrence le terme d’économie qui survienne. Et la définition conceptuelle qu’on peut dégager de l’usage du mot, une fois qu’on a pris conscience de ses différentes significations dans une multitude de domaines, permet de nous éloigner de la définition hégémonique que nous ont imposé les sciences de l’intendance abusivement présentées comme « économiques » en propre. Qui plus est, ce travail nous amène même à disqualifier les recours les plus idéologiques à ce terme, soit lorsque des experts en la matière font tout pour assimiler l’économie au capitalisme marchand, destructeur, inégalitaire, stressant, infantilisant et aliénant qui prévaut aujourd’hui. Rien ne saurait favoriser l’association d’un régime aussi délétère à la définition rigoureuse et conceptuelle de l’économie, laquelle porte sur le fait de relations fécondes, bonnes, susceptibles d’éveiller les sens et d’affiner la pensée.  

Q. Que voulez-vous dire par « science » de l’intendance, voire l’intendance – termes pour lesquels vous optez souvent dans ce texte? Est-ce pour vous une autre manière de nommer le capitalisme?

Je renvoie à la catégorie plus adaptée, plus juste et plus humble d’« intendance » tout discours théorique, expert ou profane, portant sur la production de biens, leur consommation et les enjeux comptables qui y sont reliés, qu’on associe aujourd’hui de manière précipitée au propre de l’« économie ». « L’économie », comme l’entretient la doxa dans les médias, les institutions d’enseignement, les universités et conséquemment la population en général, renvoie exclusivement à ce champ régional là. « Ensemble des activités d'une collectivité humaine relatives à la production, à la distribution et à la consommation des richesses », nous dit par exemple l’entrée du Larousse.  Il ne s’agit pas de dénoncer l’existence même de cette discipline ou de s’attaquer à sa légitimité, mais de contester principalement son appellation. L’intendance n’est qu’une façon parmi de très nombreuses autres de penser l’économie. En s’arrogeant le vocable économie, en prétendant en faire sa chose propre, celle-ci fait perdre à la conscience occidentale les nombreuses acceptions qui furent celles de ce mot dans notre histoire. Cela est d’autant plus fâcheux que les sciences de l’intendance sont jeunes – elles se sont appelées officiellement économie politique, science économique ou en allemand Nationalökonomie – et ont emprunté énormément aux usages des autres disciplines qu’elles  ont ensuite fait oublier. Ce vaste champ de l’intendance qui recouvre aujourd’hui la gestion, le marketing, la comptabilité et l’investissement financier ne cesse d’emprunter à l’économie psychique (fidélisation des clientèles, manipulation des personnels, évolution des marchés boursiers…), à l’économie esthétique (marketing, publicité, idéologie…), à l’économie de la nature (agriculture industrielle, manipulations génétiques) ou encore à l’économie logique (comptabilité, gestion, administration, rhétorique), par exemple; mais c’est en intégrant, étouffant et réduisant ces acceptions comme telles oubliées à son champ extrêmement restreint de considérations. Ôter l’économie aux économistes et ouvrir la question de l’économie aux champs traditionnels qui l’ont enfantée, c’est redonner à la notion une portée qui correspond à son histoire et à sa mémoire. Parmi cette confrérie diversifiée des « économistes », les tenants du  capitalisme, enfin, ne se sont pas contentés de cette restriction, ils ont retourné ce terme de façon orwellienne, lui faisant signifier son contraire, l’économie devenant chez eux l’appellation d’un régime frénétique qui hypostasie l’argent et justifie des phénomènes troublants tels que d’inouïs écarts de richesse à l’échelle mondiale, le réchauffement climatique, l’épuisement des sources d’énergie et de mines, la sixième extinction de masse et l’ère de l’anthropocène…

Q. Vous commencez votre livre en vous attaquant à celles et ceux qui seraient tenté.e.s  de définir l’« économie » en ayant directement recours à l’étymologie du mot, soit du grec ancien Oikos (maison) et Nomos (loi). Selon vous, cette approche peut faire fi d’un sens beaucoup plus large et complexe. Dans la pensée grecque, l’économie se concevrait plutôt comme un principe supérieur. À quoi ce principe renvoie-t-il?

Il s’agit d’une mise en garde plus que d’une attaque. Très souvent, lorsqu’on cherche à s’affranchir de la façon lourdement idéologique dont on parle d’économie aujourd’hui, on prétend pouvoir faire un saut gigantesque dans l’histoire et retourner d’un trait à la signification d’origine. On nous ressort alors l’expression « loi de la maisonnée », l’oikonomia, formé d’oikos et de nomos ayant signifié cela chez les Grecs. D’une part, je suis persuadé qu’on comprend mieux la portée et la puissance du terme économie lorsqu’on en fait la philologie plutôt que l’étymologie, c’est-à-dire lorsqu’on en suit l’évolution riche et plurielle dans l’histoire plutôt que d’en revenir à son usage premier. C’est là qu’on voit comme les médecins, les rhétoriciens, les théologiens, les naturalistes, les logiciens… s’en sont saisis et en ont amplifié le sens et la puissance. D’autre part, ce qu’on se représente comme étant l’étymologie du mot trahit très souvent une ignorance de l’histoire. La « loi » à laquelle on réfère devenant le synonyme artificiel de règlements applicables à une vie domestique censée se conformer à ce que le sujet libéral occidental vit dans sa réclusion individuelle quand il rentre du travail le soir. C’est complètement méconnaître l’hétérogénéité du sens de ces notions qu’on observe pourtant assez rapidement entre les Grecs et les modernes. Surtout, en relisant Xénophon et Aristote nommément sur la question, puis ensuite Hyppocrate et Denys d’Halicarnasse, on voit comment l’économie n’offre chez eux aucune pierre de touche sémantique, aucun fondement premier sur lequel tout s’appuierait. La maison se distingue de la cité pour des raisons que je rappelle dans mon livre, mais cela de manière tellement complémentaire qu’elle finit par s’y confondre parfois nommément. La loi quant à elle constitue un principe d’organisation tablant sur la modération et la mesure, qui a la maisonnée et le domaine patrimonial pour premier champ d’application, sans que celui-ci ne lui soit exclusif, ni même particulièrement important. Chez Aristote surtout, cette loi se laissera penser à travers une pléthore de comparaisons et de métaphores. Le domaine patrimonial s’organisera à la manière d’une armée soumise à l’autorité de son général, ou à celui des dieux dans leur rapport à Zeus, ou enfin à l’instar d’une composition harmonique en musique laquelle traduit l’ordonnancement en mathématiques… C’est dans cette série de relations, qui ne commence nulle part, que s’organise la pensée de l’économie en tant que régime des associations bonnes.

Q. Vous dites qu’il y a dans le domaine de l’esthétique différentes économies à l’œuvre. Que ce soit au niveau de la création de formes esthétiques, ou bien dans l’analyse de celles-ci, à quels types d’économies peut-on faire si l’on y prête attention?

Chaque moment du feuilleton théorique s’intéresse à un usage avéré du sème économie à un moment de notre histoire. Dans l’opuscule L’Économie esthétique, je fais des sauts depuis les premiers rhétoriciens au ier siècle de notre ère aux structuralistes de la moitié du xxe siècle, en passant par les écrits de différents participants aux débats littéraires et esthétiques. Il m’intéresse de voir comment ont progressé les références à l’économie du récit, à l’économie d’une œuvre, à l’économie esthétique à travers le temps. S’il s’agit à l’époque de Pierre Corneille de respecter les canons de la vraisemblance en ce qui regarde la morale établie, il s’agit ensuite dans la modernité d’établir à même une œuvre les critères de la vraisemblance qui rendront parlante à l’intérieur d’un système particulier telle ou telle référence. Il m’a aussi plu de remarquer que les œuvres littéraires modernes ont souvent évoqué la perte de sens des grands référents symboliques en les comparant continuellement à de la fausse monnaie, ou à de la contrefaçon…

Q. Vous semblez dire que, dans le cas de l’économie de la métaphore, si l’on peut croire que la métaphore sert à faire la démonstration d’un propos, voir illustrer un propos en le complétant avec un élément extérieur, celle-ci viendrait plutôt créer du sens et des unités de langage là où il n’y en a pas. De quelles manières la « science » de l’intendance se sert-elle de ce procédé?

Le cas de la métaphore est exemplaire quant aux usages heuristiques qu’on peut faire de la notion d’économie en esthétique et en linguistique. Si on prend les choses par le petit bout, on peut dire de la métaphore, au regard de la comparaison, qu’elle est économique dans la mesure où elle procède par épargne : elle fait l’économie du « comme » de la comparaison et traduit immédiatement une chose par une autre. Il est implicitement entendu que l’on use d’un référent pour en réalité en dénoter un autre. Mais une autre façon de comprendre la puissance économique du langage est de l’aborder non pas seulement du point de vue des raccourcis qu’il permet, mais de ce qu’il est à même de produire. C’est ce qui intéresse notamment le philosophe Jacques Derrida dans La Mythologie blanche : la puissance de production des métaphores. Celles-ci interviennent dans l’histoire de la langue précisément lorsqu’un terme vient à manquer pour désigner un fait ou un objet sans correspondant lexical. Je suis passé par ce chemin de la métaphore, dans les déplacements en lesquels elle consiste, parce qu’elle procède d’un chiasme : l’économie est l’objet de plusieurs métaphores lorsqu’on en suit le terme dans la production littéraire, tout en étant elle-même un témoignage prégnant de la puissance de production économique à l’œuvre dans le langage.

Q. Vous dites que le capitalisme aurait dès ses débuts mobilisé différentes fictions, pensons ici à la fable des abeilles. Or, alors que ces fictions rendent son imaginaire cohérent, l’idéologie produit un autre procédé fictionnel, soit de lui-même désigner ces fictions comme étant, si l’on peut dire, superficielles. Dans quel but la « science » de l’intendance se place-t-elle elle-même à distance de ces procédés esthétiques qui, pourtant, la constituent fondamentalement ?

Le discours idéologique auquel la science de l’intendance s’abaisse trop souvent – mais heureusement pas toujours – présentera immanquablement l’esthétique comme une façon d’enjoliver et de traduire dans l’après-coup le fait de raisonnements proprement scientifiques et vrais. Or, toutes ces références, toute sa conception, tout l’entregent qu’elle orchestre… ne se laissent guère imaginer sans le concours des forces esthétiques. Il m’a intéressé en particulier de constater que des artistes et les écrivains se voient invités de plus en plus souvent à soumettre l’administration de leurs revues, centres d’art, musées, théâtres et compagnies à des conseils d’administration constitués de banquiers, d’avocats et de comptables qui n’y comprenaient rien, sous prétexte que ces derniers maîtrisaient une science de la gestion censée échapper en tout point aux premiers. Or, les premiers, ces artistes réputés incompétents en la matière, ont au moins une compétence qui n’en finit plus d’embarrasser les experts : l’art de la mise en scène, des artifices et des faux-semblants, qui leur permet de paraître sous un jour enviable socialement, uniquement sur le plan des apparences. S’il est caricatural de s’en tenir à ce seul rapport, il est tout aussi abusif de ne pas en tenir compte du tout. 

Q. Vous avez eu l’occasion de réaliser vos études doctorales sous la direction de Jacques Rancière, notamment au moment de vos études doctorales, et vous semblez avoir conservé certains éléments de sa philosophie politique. Par exemple, dans « Politiques de l’extrême centre » publié chez Lux en 2016, parlant de comment est-ce qu’une politique de gauche se doit de penser le sujet collectif, vous mobilisez Rancière en disant que, selon lui:

« le peuple ne se laisse pas saisir une fois pour toutes par une autorité qui aurait le pouvoir définitif de le traduire, mais qu’il se donne une conscience de lui-même par des formes esthétiques ou des considérations sociologiques nécessairement toujours débattues. »[iii]

Étonnement, alors que l’on aurait pu s’attendre à ce que vous mobilisiez plus amplement Jacques Rancière dans votre livre « l’économie esthétique », vous ne mentionnez que brièvement ce dernier. Pourriez-vous nous en dire plus sur cette prise de distance quant à sa philosophie esthétique et politique, et, inversement, en quoi vous pourriez rejoindre la pensée de Rancière sur d’autres points ?

Mon travail consiste à suivre, d’un point de vue philologique, l’évolution du sens du concept d’économie dans une variété de disciplines, et en ce qui concerne spécifiquement le champ de l’esthétique, de comprendre la manière dont y ont recouru ceux qui l’ont fait apparaître dans leurs études. À ma connaissance, Jacques Rancière s’arrête à la notion d’économie principalement dans un court texte intitulé « Le Baromètre de Mme Aubain », publié dans le recueil Le Fil perdu (La Fabrique, 2014). La façon dont il en traite m’apparaît déterminante. En prenant à rebours la lecture désormais classique de Gérard Genette et de Roland Barthes sur l’« économie du récit », il parvient à affranchir la notion d’un régime de pensée bourgeois et traditionnel, pour offrir d’importantes clés de lecture de l’évolution du terme, et des modes d’expression qu’il a connus en art. Soyons spécifique : Genette et Barthes s’intéressaient à la façon dont des narrateurs arrivaient à leurs fins dans la proposition d’un récit en élaborant une chaîne causale d’événements constituée de référents vraisemblables. Exemple prosaïque : un personnage doit mourir brusquement. Si on dit de lui qu’il est amoureux, de plus qu’il s’agit d’un mathématicien conséquemment plongé dans ses pensées, il sera donc normal qu’il agisse souvent en étourdi. En traversant la rue, il se fera percuter par une voiture. Rancière a relevé que cette approche de l’économie littéraire, qui consiste à associer le récit à des déterminants étroits, relève d’une poétique ancienne dont se targuait pourtant de se détourner Genette et Barthes qui la défendent, et soutient pour sa part une compréhension de récits renvoyant à une constellation d’éléments générant des situations – il cite en l’occurrence Flaubert, mais on peut très certainement penser au cinéma de Robert Bresson ou au roman JR de William Gaddis. Ainsi, la chose que Genette ou Barthes jugent superflue dans un roman, parce qu’elle coûte trop cher, est là pour rien, ne s’arrime à aucune causalité nécessaire menant à la fin d’une intrigue, témoigne pour Rancière d’une compréhension sociale et historique du monde qui ne repose pas nécessairement sur une telle linéarité, cette linéarité appartenant précisément à des conceptions que ces auteurs ont contestées dans leur œuvre. Étant donné que ma série d’ouvrages se constitue d’opuscules, je n’ai pas eu le loisir de réserver plus de place à Jacques Rancière, mais m’y suis référé en tentant de faire preuve d’économie.

Q. Dans une perspective d’émancipation, comment les personnes travaillant dans le secteur des arts et de la culture, qu’elles soient artistes, organisateur.trice.s culturels, critiques d’art ou autres, peuvent-elles contribuer à démasquer le capital dans ses recours à l’esthétique?

Tenons-nous-en, de la part d’artistes et d’écrivains d’abord, à la production d’œuvres, plutôt qu’à des interventions publiques faites en tant qu’artistes ou écrivains. On remarque dans la modernité plusieurs occurrences – de La Comédie humaine au cinéma de Robert Bresson, en passant par la poésie de Stéphane Mallarmé et Les Faux-Monnayeurs d’André Gide – où le capital, l’argent, les techniques d’investissement, l’appareil judiciaire qui les couvrent, les milieux politiques qui les légitiment… sont dépeints comme les vecteurs d’une vaste supercherie. Dans tous ces cas, les stratagèmes par lesquels les détenteurs de fortune s’érigent comme modèles sociaux apparaissent à la conscience plutôt que de disparaître derrière les artifices de faiseurs d’images. En ce qui concerne les critiques de littérature ou d’art, ils sont à même de repérer explicitement les procédés par lesquels des gens d’affaires laissent des experts en relations publiques les magnifier. J’ai souligné dans ma recherche les méthodes élémentaires que mettent en application les artisans de vidéos présentant Som Seif, le gourou de la société Purpose Investments : la caméra à l’épaule qui nous donne un faux effet de réel, le contrechamp d’auditeurs qui boivent les paroles du maître, le halo des projecteurs qui nous le montrent éclairé, le son remixé qui lui donne une voix transcendante… Ces effets grossiers comptent davantage pour faire valoir la crédibilité du sire que quelque attestation rationnelle sur ses compétences réelles ou supposées.

CRÉDIT PHOTO: Steven Peng-Seng Photography

[i] Entrevue avec Quartier Libre « L’effondrement du capitalisme a commencé » Web; https://www.youtube.com/watch?v=euZI6GvNLE4 , mars 2020.

[ii] Ibid

[iii] Deneault, Alain (2016). Politiques de l’extrême-centre. Canada; Lux, p.68

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