Le passager dans le train

Illustration: Laurence Thibault
Société
Le passager dans le train
Feuilletons
| par Siggi |

Ce texte est extrait du troisième numéro du magazine de sociologie Siggi. Pour vous abonner, visitez notre boutique en ligne!

Un texte de Daniela López (Traduit de l’espagnol par Simon Lafontaine) et une illustration de Laurence Thibault

Daniela López est sociologue, observatrice du quotidien, amatrice de la mer et exploratrice de volcans. Elle aime le mouvement, rencontrer de nouvelles personnes et l’heure du vermouth.

 

Les médias le racontent ainsi : le 5 août, autour de 19 heures, Lautaro, 22 ans, portait un vêtement de sport et se déplaçait dans le train Roca depuis Longchamps, dans la province de Buenos Aires, pour se rendre au travail. À hauteur de la gare d’Adrogué, une femme accompagnée d’une fillette d’environ 10 ans monte dans le train. La fillette occupe le siège vide à côté de Lautaro, sans percevoir l’inconfort de sa mère. Celle-ci, prenant la fillette par la main, la tire vers elle en lui reprochant au même moment : « Comment vas-tu t’asseoir à côté d’un villero? »

Pour ceux qui n’habitent pas ces latitudes, une clarification sera certainement utile. Villero est un terme péjoratif, un stéréotype stigmatisant qu’il est fréquent d’utiliser dans certaines parties de l’Argentine pour se référer aux personnes qui habitent les villes ou les quartiers précaires de Buenos Aires. Il s’agit d’une typification sociale homogénéisante utilisée dans les interactions quotidiennes. Sous cette étiquette sont regroupées beaucoup de significations exclusives : le villero, c’est le pauvre, l’immigrant, le marginal, le délinquant, le paresseux, le junkie, l’immoral et j’en passe. Toutes les connotations négatives se rencontrent dans ce mot, dans ce type social. Habiter l’espace de la ville, c’est vivre jour après jour des situations de discrimination.

Mais avançons un peu plus dans le récit. Lautaro est infirmier, fils d’une femme au foyer et d’un ouvrier métallurgiste, et il est la première génération à avoir fait des études supérieures dans sa famille. Le jour où il a vécu cet épisode de discrimination, il se rendait à son travail dans un établissement médical d’Avellaneda. Je ne sais pas comment il s’est senti à ce moment, mais en arrivant à son travail, il s’est photographié, vêtu d’une tenue de sport, comme il était dans le train, puis il a pris une autre photo en portant son uniforme, à titre de comparaison. Il a publié les deux photos sur Facebook avec la légende suivante : « Les gens passent leur vie à juger par les apparences, voici le “VILLERO” avec qui je ne m’assois pas dans le train. Monsieur/Madame, en espérant que vous n’aurez jamais besoin de moi. » Son témoignage est devenu viral.

Cet épisode m’a rappelé le récit du passager dans le train que mentionne Alfred Schütz dans ses textes pour parler des contemporain·e·s, de ces personnes « anonymes » que nous croisons à chaque étape de nos vies dans le monde social[1]. Ces gens, dit Schütz, je ne peux les connaître qu’indirectement. En montant dans le train, j’oriente mes comportements en anticipant que certaines personnes entreprendront certaines actions. En l’absence d’une connaissance directe, intime, je leur mets des étiquettes, je leur attribue des « typifications » pour pouvoir comprendre leurs actions, pour pouvoir interpréter leurs actes. Là-bas un « chef de train », plus près de moi un « gardien », sur le siège à côté de moi un autre « passager ». J’attends de chacun de ces « types sociaux » certaines actions. Par exemple, de l’« employé des chemins de fer », j’attends qu’il veille à ce que des personnes comme moi, autrement dit des voyageuses et des voyageurs, arrivent à destination. Rares sont les fois où nous prenons conscience des manières par lesquelles nous étiquetons ou typifions les gens inconnus. Nous prêtons rarement attention à la forme par laquelle nous interprétons les autres, car nous vivons dans l’attitude naturelle et de telles questions ne nous intéressent pas. Toutefois, nous transitons dans le monde social, nous passons nos vies à typifier, évaluer, catégoriser des personnes, à porter des jugements et à nous positionner par rapport à elles.

Mais que se passe-t-il quand les types idéaux attribués à d’autres personnes ne sont pas acceptés par les individus subsumés sous de telles catégories sociales? Qu’arrive-t-il lorsque l’étiquette que j’assigne à l’autre est un stéréotype qui stigmatise et exclut? À quel moment le « passager anonyme » dans le train devient-il un « ennemi », quelqu’un dont il faut s’éloigner?

Dans le phénomène de discrimination se manifestent deux situations. Celui qui discrimine impose une typification qui rompt l’intégrité de l’autre, car il identifie toute la personnalité de cet individu (ou plusieurs strates de sa personnalité) par le biais d’un trait ou d’une caractéristique particulière. D’autre part, du point de vue de la personne discriminée, de son point de vue subjectif, elle éprouve un sentiment de dégradation, à être identifiée avec ces caractéristiques imposées. Non seulement l’autre est villero, mais par ce même acte d’énonciation est également tracée une frontière qui le définit et le place dans un groupe social. Cette délimitation est un acte de distanciation, « le villero est ce que je ne suis pas », il appartient à un groupe distinct du mien. Cette distance sociale qui se produit entre les « gens » s’accompagne souvent d’actes de distanciation physique. Non seulement cette personne appartient à un groupe auquel je n’appartiens pas, mais en plus je dois m’en éloigner physiquement. Dans les phénomènes urbains, on voit clairement comment la distance sociale coïncide avec la distance physique. Pierre Bourdieu a réfléchi à cette coïncidence en faisant remarquer que les gens qui se sentent proches et qui se perçoivent comme appartenant à un groupe social tendent aussi à être proches dans l’espace géographique[2]. Dans la scène du train également, la distance sociale a été renforcée avec une action de distanciation physique, ce qui a ajouté de l’intensité à ce processus de différenciation. Pourtant, bien que nous voyions ce type de scène jour après jour dans la vie quotidienne, nous continuons à classer, évaluer les gens et discriminer.

Parfois, j’aime m’imaginer des fins alternatives : que se serait-il passé si nous avions raconté l’histoire en ayant la possibilité de choisir et de décider d’un dénouement différent? Vous vous rappelez les livres du style « choisis ta propre aventure » que nous lisions quand nous étions enfants? La femme monte dans le train avec sa fille, Lautaro est un voisin de son quartier, infirmier, le fils de Sandra et Raoul. L’échange aurait certainement été différent : « Salut Lautaro, comment vas-tu? » « Salut Ema, ça va. » « Quelle sale journée! » « Tant de monde! » « Comment va Sandra ? » Une conversation banale. Mais non, Lautaro et la femme sont étrangers l’un de l’autre, totalement anonymes, un champ de significations ouvert à compléter, un vide significatif à remplir d’interprétations, de sens et, pourquoi pas, de préjugés.

Un des premiers thèmes que j’enseigne dans les cours d’introduction à la sociologie est la dénaturalisation le monde social. Nous sommes des produits sociaux, nous sommes le résultat de la culture, de la société, de la classe et du moment historique dans lequel nous avons vécu. Et au-delà du fait que nous vivons cela comme quelque chose de familier, de naturel, il est important de reconnaître qu’on nous a appris à interpréter, que nous avons appris à « voir les autres ». Nous avons hérité de façons de voir le monde social, ses objets et les personnes qui l’habitent. On nous a appris à définir des groupes, à tracer des frontières, à valoriser, à classifier, à catégoriser nos congénères, les gens, le passager du train. Cependant, ces étiquettes n’ont rien de naturel. Ce sont des constructions qui, dans de nombreux cas, excluent, et dans tant d’autres cas, coïncident avec des processus de discrimination plus larges qui touchent l’ensemble de la structure sociale. Ici, j’aimerais dire, avec Vicent Marquès : « Un peu de recul par rapport à ce qui nous entoure ne ferait pas de mal au lecteur et à la lectrice[3]. » Dénaturaliser nos manières de voir les autres est une façon de prendre distance de nos pratiques routinières et une opportunité de réécrire les trames du sens de notre vie dans le monde social.

 

ILLUSTRATION: Laurence Thibault
 

[1] Alfred Schütz, « The Dimensions of the Social World », Collected Papers II. Studies in Social Theory, La Haie, Martinus Nijhoff, 1964, p. 20–63.

[2] Pierre Bourdieu, « Espace social et pouvoir symbolique », Choses dites, Paris : Minuit, 1987, p. 149–168.

[3] Josep Vicent Marqués, « Capítulo Uno : Casi todo podría ser de otra manera », No es natural. Para una sociología de la vida cotidiana, Barcelone, Editorial Anagrama, 1982, p. 13–18.

 

 

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