Le crépuscule des idoles au Salvador : dollarisation, Banque Scotia et pupusas

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Le crépuscule des idoles au Salvador : dollarisation, Banque Scotia et pupusas
Idées
| par Alexandre Dubé-Belzile |

Je quittais le Honduras au moment où l’armée a été déployée dans les rues pour contrôler les étudiant∙e∙s. Je suis arrivé à San Salvador à peu près au moment où le nouveau président, Nayib Bukele, déployait l’armée pour ravir le contrôle de plusieurs parties du pays aux gangs de rue. Le père de Bukele était imam de la mosquée la Luz, la première mosquée du pays, située dans le centre historique de San Salvador. Le président Bukele est propriétaire de la filiale Yamaha au Salvador. Il s’est lancé dans les affaires à 18 ans et a fait partie du parti politique issu de la guérilla, le mouvement Farabundo Martí de libération nationale (Frente Farabundo Martí para la Liberación Nacional – FMLN) de 2012 à 2017[1]. Il a ensuite lancé sa propre formation politique, la Grande alliance pour l’unité nationale (Gran Alianza por la Unidad Nacional GANA), une formation de droite. Président depuis le 1er juin 2019, son élection récente marquerait la fin de la période postconflit. Cette période qui prenait fin avait été caractérisée par une polarisation entre l’Alliance républicaine nationaliste (Alianza Republicana Nacionalista – ARENA), parti d’extrême droite dont les escadrons de la mort étaient le bras armé durant la guerre civile, et la guérilla devenue parti politique (FMLN). Cela dit, avec la dollarisation récente et un ancrage profond du Salvador dans le système économique de l’Oncle Sam (Mike Pompeo a même visité le pays récemment), il y a lieu de se demander si des années de guerre civile ont changé quoi que ce soit. Enfin, là où les États-Unis sont présents, leur voisin du Nord n’est jamais loin, comme en témoignent toutes les succursales de la Banque Scotia qui pullulent dans le pays. Une économie en dollars américains, gardés dans des banques canadiennes… Qui sauvera le « Sauveur » de la botte du marché?

Le vendredi, je me suis rendu à la mosquée Ibrahim (plus récente que la Luz), à San Salvador, située un peu à l’écart de l’avenue Franklin Delano Roosevelt. J’y ai fait la rencontre d’un Iraquien, un certain Idris, qui avait connu Bukele père, lorsque celui-ci dirigeait la prière. Même si nous avons brièvement abordé les problèmes de sécurité qui touchaient le pays, nous avons surtout parlé de la colonisation de l’Iraq par les États-Unis. Idris avait complété un doctorat à Marseille et s’exprimait parfaitement en français comme en espagnol. Comme bon nombre de ses compatriotes, il affirmait que le pays était beaucoup mieux sous Saddam Hussein, à une époque où la violence et la pauvreté étaient à peu près inexistantes et pendant laquelle les revenus du pétrole profitaient vraiment aux gens du pays. La privatisation de l’Iraq et la mise à sac de ses ressources, la destruction de sa culture et la sectarisation de sa population étaient des phénomènes récents. Ce sont des groupes sectaires qui gouvernent maintenait un Iraq doté d’un gouvernement fantoche placé par les Américains. Ce n’est pas dire qu’il nie la brutalité de l’ex-leader iraquien. Seulement, l’imposition d’une pseudo-démocratie libérale n’a rien fait pour améliorer les choses. Au Salvador, ce serait les gangs de rue qui gouverneraient sous le regard d’un gouvernement corrompu et inefficace, gras et stagnant à force de dévorer les ressources du pays, pour la plupart agricoles. Bukele promet de changer les choses, mais des courants forts bousculent ses ambitions.

Face à des conditions extrêmement difficiles, si on cherche à trouver, à ras le sol, sous l’État qui a déjà avalé la guérilla pour en faire l’un des deux clans du statu quo, une forme de résistance du quotidien, peut-être pourrions-nous la trouver dans l’« économie de la pupusa ». Cette dernière résiste à l’hégémonie des supermarchés dans lesquels un légume, un fruit, du fromage ou presque n’importe quel ingrédient qui ne saurait constituer un repas à lui seul coûte plus cher qu’un repas entier dans une pupuseria[2]. La pupusa est une tortilla farcie de fromage, de viande ou de haricots, servie avec une sauce tomate et une salade de chou. Elle se vend partout pour environ un dollar. Son existence semble dépendre de tout un système d’approvisionnement parallèle de petits producteurs sans doute en marge de la production industrielle, mais qui suffisent à en alimenter beaucoup. J’ai aussi fréquenté un établissement taiwanais et végétarien, mais je devais retirer les cafards des légumes avant de les manger. Les pupusas restaient donc une option plus alléchante.

En circulant dans les rues de San Salvador avec Alvaro, le conducteur de taxi qui assurait mon transport, j’abordai la réalité du pays : il y a tant d’horreurs racontées dans les médias au Salvador, comme si toute la vie politique d’un peuple était sublimée dans l’horreur et la peur de vivre. Il n’est pas étonnant que les membres des gangs soient appelés « terroristes ». Cependant, est-ce seulement eux qui engendrent la peur? À tout le moins, ils en sont en partie responsables, leurs méthodes dépendant d’abord de l’extorsion. Dans les quartiers qu’ils contrôlent, tous·tes sont soumis·e·s à une « taxe », sans quoi iel·s risquent la mort. Les deux principaux gangs sont la MS-13 et la 18. Aussi, le Salvador compte un des taux de féminicides les plus élevés au monde. Les femmes sont totalement commodifiées par les gangs de rue. Comme tous·tes les habitant·e·s des zones concernées doivent nécessairement se rallier à un groupe ou à un autre, on impose à beaucoup certains rites initiatiques comme le meurtre ou, pour une femme, de coucher avec un grand nombre des membres de la gang, ce qui se résume souvent en un grand viol collectif qui s’éternise pendant des heures. On voit dans les médias ces femmes avec le nom d’une gang ou d’une autre tatoué de part en part du visage, comme si elles étaient une propriété, ce qui les stigmatise encore davantage.

Alvaro affirmait : « Je conduis le taxi depuis 35 ans, de tous les côtés de San Salvador, et je n’ai jamais senti que ma vie était en danger. » L’homme, qui n’était pourtant pas éduqué formellement, était conscient du terrorisme que représentait non les gangs de rue elles-mêmes, mais la peur de circuler, d’aller où on l’entend. Cela n’est pas si différent des discours d’un État comme le nôtre, qui cherche à effrayer à l’idée de penser hors de l’État, mais aussi de physiquement se rendre hors de l’État. Ainsi, les conseils aux voyageurs publiés sur le site Web d’Affaires mondiales Canada revêtent nécessairement un caractère politique, c’est-à-dire qu’ils engendrent une peur d’aller là où l’expérience de vie radicalement différente pourrait conscientiser en ce qui a trait à l’aliénation de la société de consommation. De plus, les ambassades, qui fournissent pourtant une aide aux multinationales, sont réticentes à aider un voyageur en difficulté, par exemple, une personne dont le passeport aurait été dérobé. En ce sens, le voyage dans les pays du Sud, non comme une forme de consommation, mais avec cette intention de conscientisation et de solidarisation, est une forme d’ascèse contre l’aliénation de la société de consommation.

Après San Salvador, j’ai pris la route pour Perquín, localité dont l’histoire est intimement liée à celle de la guerre civile, comme repère du FMLN. En cours de route, une jeune femme a pris place à côté de moi. Elle m’a demandé si je vivais à Perquín, pensant que je revenais de faire des emplettes. Elle s’est présenté comme Leticia, étudiante. De la même manière dont s’était exclamée la vendeuse de livres révolutionnaires de San Salvador lorsque je lui ai dit que j’étais un Canadien de passage, elle m’a demandé : « Je veux aller au Canada; comment on fait? » Je lui ai expliqué d’emblée le caractère impérialiste, à mon avis, de l’immigration dans des pays du Nord. Nous avons ensuite parlé de religion. Elle se sentait plus ou moins à l’aise avec le catholicisme parce que sa mère avait été violée par un curé et en raison d’autres abus de la part du clergé. L’État, ou l’institution, est un viol ontologique dont les agressions ponctuelles ne sont que l’épiphénomène. Nous nous sommes arrêté dans un village. Avant de descendre de l’autobus, elle m’a mis en garde de bien garder mon téléphone dans mes poches, le banditisme et l’assaut des autobus étant monnaie courante dans ces régions.

Perquín était un village encore relativement isolé, une simple route parsemée de cases qui menait vers le musée de la révolution. Chaque soir, j’allais à la pupuseria du village. Au-dehors, le village était plongé dans l’obscurité. À une occasion, j’y ai rencontré un ivrogne qui affirmait avoir vécu aux États-Unis et au Canada et avoir passé du temps en prison pour avoir tué un « Noir ». Ce racontar mérite réflexion, si on prend en considération le fait que beaucoup de membres des gangs ont vécu aux États-Unis. En fait, les MS-13 et 18 tirent leurs origines de Los Angeles. Pour certains, les gangs s’inscriraient en continuité des escadrons de la mort des années 1980 et incarneraient, sous des apparences à peine distinctes, la mainmise de l’Oncle Sam sur le pays. Un néocolonialisme rendu effectif par des organisations criminelles? Pas si étonnant, si on tient compte des paradoxes qui jonchent ne serait-ce que les relations entre l’interventionnisme politique des États-Unis et le trafic de drogues. Au plus large de la nuit, sur l’unique chemin de terre, les chien·ne·s errant·e·s affamé·e·s zigzaguaient, grisé·e·s d’un ventre creux, se jetaient dans les bois pour en bondir quelques instants plus tard.

 

 

[1] Une importante population d’origine arabe est établie au Salvador. Schafik Handal, un des membres fondateurs du FMLN, est aussi d’origine palestinienne

[2] La pupuseria est un type de petit commerce, souvent ambulant, qui prépare et vend des pupusas.

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