L’anti-cent cinquantième : les 50 ans de Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières et de Feu sur l’Amérique de Charles Gagnon

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L’anti-cent cinquantième : les 50 ans de Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières et de Feu sur l’Amérique de Charles Gagnon
Analyses
| par Alexandre Dubé-Belzile |

Le 1er janvier 1967, le Front révolutionnaire du Québec (FLQ) faisait exploser une bombe dans une boîte aux lettres à l’angle des rues Notre-Dame et Saint-François-Xavier, à Montréal, pour marquer cent ans de confédération ou plutôt, « cent ans d’injustice[i] ». En 1968 était publié le livre Nègres blancs d’Amérique, écrit par Pierre Vallières en prison aux États-Unis après une grève de la faim de près de trente jours devant le siège des Nations Unies. Il avait été arrêté en compagnie de son ami et corévolutionnaire Charles Gagnon, qui, de son côté, a rédigé la même année Feu sur l’Amérique. L’année 1968 avait été mouvementée, marquée par les activités de mouvements de libération au Vietnam, en Palestine, en Amérique latine, aux États-Unis, par les événements de mai en France et le Printemps de Prague, entre autres agitations sociales. Cet article pose la question de savoir, 50 ans après la publication du livre de Vallières et la rédaction du texte de Gagnon, où en est la question d’une révolution au Québec, alors que se terminent les célébrations du 150e anniversaire de la Confédération. Pour ce faire, nous avons discuté avec l’historien Donald Cuccioletta, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui a lui-même connu personnellement de nombreux acteurs et de nombreuses actrices de cette période mouvementée[ii].

Mise en contexte

« La Confédération canadienne est à l’article de la mort au moment où elle commence à célébrer son centenaire en s’efforçant de croire à sa survie, comme un cancéreux à demi-inconscient refuse de faire son testament et s’obstine à nier la mort qui le dévore.

À Ottawa, seule une petite minorité de Québécois[·es] attardé[·e·]s, inconscient[·e·]s ou activistes (je ne sais trop) persistent à croire que Lafontaine, Cartier et Laurier ne furent pas des traîtres et appellent désespérément le miracle constitutionnel qui sauvera la Confédération[iii]. » 

- Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique

Dans la nuit du 7 au 8 mars 1963, trois casernes ont subi des attaques à la bombe. Il s’agissait d’un premier attentat qui marquait les débuts du Front de libération du Québec (FLQ), « un mouvement révolutionnaire composé de volontaires prêt[·e·]s à mourir pour la cause de l’indépendance politique et économique du Québec [et]  né de la désespérance et de l’espoir entremêlés d’une poignée de jeunes gens voué[·e·]s à la réalisation d’un idéal[iv] ». Le mouvement était influencé par différents auteurs et mouvements révolutionnaires : le Front de libération nationale algérien (FLN), Frantz Fanon[v], Albert Memmi[vi], Jacques Berque[vii], Ernesto « Che » Guevara[viii], la révolution cubaine, l’économiste Paul Sweezy[ix], les Tupamaros (un mouvement de guérilla de l’Uruguay), le Viêt-Cong, les indépendantistes portoricains, l’Irish Republican Army (IRA), l’organisation Pays basque et liberté (Euskadi Ta Askatasuna – ETA). Alors que le FLQ s’engageait dans ses premiers actes de violence révolutionnaire, il publiait La Cognée, son organe de propagande, qui sera diffusé jusqu’en 1967, avec des éditions régionales au Saguenay‑Lac‑Saint‑Jean, à Québec et en Mauricie, et dont certains numéros ont même connu un tirage de près de 3 000 exemplaires. Dans les premières cellules du FLQ, on retrouvait Jacques Desormeaux, aide-comptable à la librairie Beauchemin; Jacques Santiago Lucques (Jacques Latour), titulaire d’un doctorat en géopolitique, d’origine franco-chilienne; Robert Aubin et Phillipe Bernard, tous deux étudiants à l’Université de Montréal, en histoire et en science politique, respectivement. Se sont ensuite ajoutés Raymond Villeneuve et Gabriel Hudon, deux militants impatients du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) ainsi que Georges Schoeters, un Belge, ancien résistant contre les nazis qui avait fait la connaissance de Fidel Castro à Montréal et fait un long séjour à Cuba[x].

Charles Gagnon et Pierre Vallières ont adhéré un peu plus tard au mouvement révolutionnaire et ont lancé la revue Révolution québécoise en 1964. Ils étaient encore plus radicaux et plus marxistes que ceux qui étaient déjà membres. Aussi, pour eux, il était clair que l’ennemi numéro un n’était pas Ottawa ou les Anglophones, mais bien Washington. Il va sans dire que ce n’était pas tout le monde au sein du mouvement qui partageait leur avis, surtout celles et ceux qui se trouvaient plus à droite, comme Raymond Villeneuve ou Denis Lamoureux, aussi membre d’une des premières cellules et futur collaborateur du Journal de Montréal. Gagnon et Vallières ont donc lancé leur propre édition de La Cognée à partir de 1966, avec des éditions destinées aux étudiant·e·s et aux syndicats. Vallières était alors secrétaire du Syndicat des journalistes de Montréal (CSN) et meneur de la grève en cours à La Presse (il y avait été journaliste). Il avait aussi été coéditeur pendant six mois de Cité libre, la revue de Pierre Elliott Trudeau et Gérard Pelletier qui combattaient le régime Duplessis dans les années 1950. À son départ, cette dernière était devenue ce qu’il appelait « une nullité idéologique ». Pour ce qui est de Charles Gagnon, il était chargé de cours en littérature à l’Université de Montréal[xi]. En 1964, Malcolm X est assassiné par le FBI. Le FLQ entretenait alors des relations avec le Black Liberation Front : la felquiste Michèle Duclos est arrêtée l’année suivante à Manhattan pour avoir fourni de la dynamite au mouvement de libération noir. Simultanément, les mouvements de libération de la Palestine, avec lesquels sympathise le FLQ, mènent des opérations contre Israël. D’ailleurs, des Québécois, Normand Roy et Michel Lambert, iront même s’entraîner en Jordanie avec des groupes palestiniens vers 1970. Toujours en 1965, Joseph Costisella publiait Peuple de la nuit[xii], un ouvrage sulfureux qui dénonce la situation subie par les habitant·e·s du Canada français[xiii]. Pendant ce temps, les pouvoirs réactionnaires s’organisaient et la GRC tissait des liens avec le FBI et la CIA. Le 22 août 1965, une cellule du FLQ dirigée par Gaston Collier, un vétéran de l’Armée canadienne, était démantelée.  À la veille du 1er juillet 1966, 115 arrestations préventives étaient menées, sans mandat, afin d’empêcher toute manifestation indépendantiste. De nombreux militants et militantes progressistes étaient arrêté·e·s et contraint·e·s de remplir un « questionnaire politique » afin de recenser les personnes pouvant constituer une « menace ». La ligue des droits de l’homme (aujourd’hui la Ligue des droits et libertés) avait alors dénoncé ces arrestations arbitraires. Des « expropriations » (vols à main armée) étaient menées pour financer les opérations révolutionnaires et plusieurs des membres du Front ont alors été arrêté·e·s, dont Vallières et Gagnon[xiv]. En novembre 1966, les deux idéologues du mouvement se retrouvaient en prison à New York pour trouble de l’ordre après une grève de la faim de 29 jours devant les Nations Unies. Des camarades ont alors fondé le comité d’aide au groupe Vallières-Gagnon (néo-FLQ). Vallières et Gagnon passeront respectivement 44 et 41 mois en prison. 

À Montréal, Jacques Desormeaux, du premier réseau La Cognée, se distanciait de Vallière et de Gagnon et affirmait que le FLQ n’est pas communiste. De son côté, la GRC intensifiait ses opérations d’infiltration. Le 14 août 1967, lors d’une réunion du conseil de sécurité à Ottawa, le séparatisme est jugé aussi dangereux que le communisme. Les services de renseignements de la GRC y soulignaient trois problèmes : le terrorisme, le séparatisme et l’ingérence étrangère. Les services de renseignements fédéraux se sont alors mis à espionner le Québec « comme s’il s’agissait d’une puissance étrangère[xv] ». Le 8 octobre 1967, Che Guevara est décédé en Bolivie, assassiné par la CIA. Il est devenu un martyr de la révolution. À ce moment, une autre publication est diffusée par le FLQ, La Victoire, qui expliquait en détail comment poser des actions violentes. À l’automne 1967, la GRC élargissait son programme de surveillance dans les universités[xvi]. Nègres blancs d’Amérique est publié pour la première fois en 1968. Ce livre de Vallières a été écrit en prison, comme de nombreux écrits révolutionnaires (par exemple ceux d’Antonio Gramsci, entre autres, qui a élaboré la théorie de l’impérialisme culturel[xvii], ou, de nos jours, Abdullah Öcalan, théoricien de la révolution au Rojava). Ce livre est, selon son auteur, « un acte politique[xviii] » pour lequel il a dû faire face à des accusations de subversion[xix]. Dans ce document, Vallières cherche à témoigner publiquement pour le grand nombre d’opprimé·e·s au Canada et à mettre de l’avant les moyens de libération de ses compatriotes de l’oppression des « requins de la haute finance ». Il juge que les travailleurs et travailleuses n’ont que trop été abusé·e·s par les politicien·ne·s de carrière, les « René Lévesque » de ce monde, qui, selon Vallières, compte parmi tout un ensemble de bourgeois contre-révolutionnaires encore subordonnés au système capitaliste, et ce, en dépit de discours progressistes. Selon l’auteur, ce sont les Québécois·es eux-mêmes qui doivent prendre leur destin en main et cesser de compter sur « les messies qu’engendre périodiquement le système pour mystifier[xx] » celles et ceux qui ne sont pas encore conscientisé·e·s aux problèmes politiques de notre condition. Dans cet article, nous analyserons ce document historique qui revêt une grande importance. À la prison de Bordeaux, où il avait été transféré de New York, Charles Gagnon, compagnon d’armes de Pierre Vallières, a rédigé un texte intitulé Feu sur l’Amérique, qui, d’abord saisi par la police, n’a pas été publié dans son intégralité avant 2006, après le décès de son auteur[xxi]. Le texte de Gagnon diffère en substance de celui de Pierre Vallières. Il est moins autobiographique et traite plus précisément de la stratégie révolutionnaire internationale du FLQ. Beaucoup plus théorique et concis, il constitue, en rétrospective, un excellent compagnon de lecture au livre de Vallières et permet de mieux comprendre à quel point le mouvement felquiste s’inscrivait ou, du moins, voulait s’inscrire dans la mouvance des guérillas révolutionnaires latino-américaines et afro-américaines, et comment le Québec pouvait devenir un foco, au sens guévariste, d’activités révolutionnaires[xxii]. Dans les paragraphes qui suivent, nous traiterons de ces deux ouvrages, en plus de quelques autres écrits de Charles Gagnon, surtout ceux publiés dans l’Avant-garde, publication destinée aux cadres du FLQ. Nous voulons résumer et analyser ces écrits au regard de la situation actuelle du Québec. Même si ces textes sont le produit d’une époque précise, ils ne sont pas pour autant entièrement obsolètes. En effet, même si certains propos nous semblent un peu forts et catégoriques, et que d’autres tiennent à peine la route, il y a d’autres éléments qui sont encore brûlants d’actualité, alors que sont célébrées les 150 années d’un système que nous n’avons pas choisi. Aussi, nous pensons qu’il est essentiel de souligner l’importance de ces textes et de notre histoire pour porter un regard plus aiguisé sur les problèmes qui nous touchent pendant que ces lignes sont rédigées et lorsqu’elles seront lues. Après tout, alors que sont célébrés les « fondateurs » de la confédération, ne sommes-nous pas en train d’oublier des acteurs importants de notre propre histoire? Enfin, qui peut s’arroger le droit d’excuser la violence de l’ordre établi et condamner les violences révolutionnaires des felquistes?

Nègres blancs d’Amérique

Le livre de Vallières passe en revue les éléments de l’histoire canadienne qui ont construit les rapports de domination au fil des siècles. Il explique que la Confédération ne fut que l’institutionnalisation d’un rapport de domination de la bourgeoisie anglo-saxonne sur les affaires politiques, sociales et économiques du pays, avec la complicité de la bourgeoisie canadienne-française et du clergé. Le gouvernement fédéral a ainsi gardé le contrôle sur certains éléments clés comme les devises, les douanes, l’armée, l’immigration, la politique extérieure et a pavé la voie à une politique de centralisation autour du secteur financier torontois et montréalais et, ultimement, préparé la domination du Québec par l’impérialisme américain. L’Oncle Sam n’a trouvé que peu de résistance, ayant domestiqué le gouvernement du Québec en invitant les dirigeants à faire partie des conseils d’administration de ses entreprises. Ainsi se sont succédé les gouvernements-marionnettes, la dictature de la réactionnaire bourgeoisie québécoise. Vallières rejette d’emblée le système électoral qui ne permet, selon lui, que de choisir entre un larron ou un autre.

Pierre Vallières traite également de l’histoire des luttes ouvrières au Québec depuis le début du XXe siècle. Il décrit comment les mouvements ouvriers du Québec des années 1930 et 1940 n’ont rien apporté à la classe ouvrière elle-même. Toutefois, une gauche factice s’en est servie pour mettre sur pied un « syndicalisme d’affaires » au service de la bourgeoisie. Il s’attaque également aux défenseurs et défenseuses de la politique parlementaire, pour qui les syndicats ont d’ailleurs entretenu une « illusion de démocratie ». Il adresse une critique d’autant plus amère au clergé qui, selon lui, se croit exempté de prendre le parti des pauvres. Ce n’est pas tant la religion elle-même qu’il attaque, mais l’hypocrisie des leaders religieux qui servaient, ultimement et avant tout, l’élite canadienne-française et les intérêts de l’impérialisme anglo-saxon. Il affirme sans détour : « Seuls les prêtres peuvent voir une espèce de paradis dans l’enfer prolétarien ; et comme alors, sans le savoir, ils sont utiles au capitalisme![xxiii] » Plus loin dans son ouvrage, Pierre Vallières consacre toute une section à un récit autobiographique. Il y parle de son enfance au sein d’une famille prolétaire, parmi les ouvriers et ouvrières qui devaient travailler comme des bêtes de somme et qui n’avaient d’autre jouissance que de s’enivrer, ce faisant dilapidant leur maigre paye. Il parle des Québécois·es comme d’une « société d’écrasé[·e·]s muet[·te·]s » qui n’osaient jamais se révolter contre l’ordre établi, aussi répugnant qu’il soit. Chacun·e restait emmuré·e dans son silence, « pour y crever le plus tôt possible et ne plus avoir à respirer cette atmosphère de soumission mêlée d’égoïsme, ou quasiment personne n’osait accepter, au-delà de son intérêt immédiat, la responsabilité de travailler à faire en sorte que la Bêtise saute![xxiv] » En fait, ce livre possède les caractéristiques d’une tentative de conscientisation du peuple à sa situation d’opprimé (pour faire écho à Gramsci[xxv]). Vallières ne tarit pas d’éloges pour Jacques Ferron, médecin-écrivain et fondateur du Parti rhinocéros, qui s’était fait défenseur des opprimé·e·s et des pauvres, et pour Gaston Miron, qu’il considère comme le père spirituel du FLQ, nous faisant ainsi comprendre que le mouvement felquiste a pris racine dans la pensée littéraire québécoise de l’époque. Vallières aborde également la révolte de l’adolescence. Selon lui, la personne adolescente qui a honte de ses origines prolétaires cherche, par la réussite individuelle, à faire partie de la classe privilégiée, la société permettant l’ascension sociale d’un certain nombre de « parvenu[·e·]s ». Cependant, seule une fraction y parvient. Certain·e·s de ceux et celles qui n’y parviennent point risquent d’entériner une conscience de classe. Alors que Pierre Vallières s’engageait peu à peu dans la lutte révolutionnaire, d’autres Québécois·es tentaient de s’installer au pouvoir et y sont « parvenu[·e·]s », comme Gérard Pelletier et Pierre Elliott Trudeau, qui se sont mis à servir « les visées impérialistes des États-Unis et du Canada anglais[xxvi] ». Le FLQ, du moins dans sa forme idéologique mise de l’avant par Vallières dans son livre (les premières cellules étaient plus inspirées des Patriotes, nationalistes bourgeois, que du marxisme-léninisme), s’inspirait de l’anti-impérialisme des dépendantistes comme André Gunder Frank[xxvii], qui ont dénoncé les politiques d’aide au développement des pays du Nord aux pays du Sud. Vallières critique aussi ce développement qui appauvrit les pays encore soumis à des rapports de forces coloniaux. Dans son livre, il aborde également le racisme aux États-Unis, qui a retourné les travailleur·euse·s les un·e·s contre les autres et a fait avorter bon nombre de mouvements ouvriers, ce qui n’était pas pour déplaire à la bourgeoisie. Vallières fait un parallèle important entre le nationalisme noir aux États-Unis et le séparatisme québécois. De ce parallélisme, Vallières tire le concept de « nègres blancs d’Amérique », de serviteurs, d’esclaves. Après avoir décrit notre condition d’opprimé·e·s, il pose la question du comment « renverser l’impérialisme ». C’est ce que tout l’ouvrage tente d’expliquer et ce à quoi l’auteur tente d’éveiller le « nègre blanc » endormi[xxviii]. Selon lui, la solution ne se trouve certainement pas entre les mains de la bourgeoisie, qu’il qualifie de « monstruosité sociale ». Vallières avance avec raison que Gide, Sartre (qui soutenait toutefois le FLQ peu après la crise d’Octobre dans un article), Mauriac et, au Québec, Maheu, Chamberland et Préfontaine étaient des bourgeois dont les rébellions ont avant tout profité au système capitaliste et à leur classe d’origine. La solution ne se trouve pas non plus dans l’Église: bien que celle-ci comportait des éléments progressistes (voire révolutionnaires, comme pour la théologie de la libération en Amérique latine), cette institution est, selon lui, « réactionnaire (politiquement, économiquement et idéologiquement) et n’a pas grand-chose à voir avec l’Évangile de Jésus-Christ ». Qui plus est, elle se trouve à être « l’une des plus grandes institutions financières du monde capitaliste et la plus sûre “garantie morale” du système d’exploitation de l’homme par l’homme[xxix] ». Vallières cite amplement le philosophe marxiste hongrois György Lukács, qui ramenait de l’avant le matérialisme dialectique et critiquait le « matérialisme » pseudo-communiste et technocratique de l’Union soviétique[xxx]. Vallières affirme d’ailleurs : « Le marxisme réifié de l’URSS conserve la dialectique, c’est-à-dire la pensée révolutionnaire, comme un cadavre embaumé, dans un musée, hors de nos prises. La démocratie capitaliste fait subir le même sort aux idéologies de la liberté qui ont surgi à l’ère des révolutions de la bourgeoisie. » Suivant cela, il tend vers une interprétation du matérialisme dialectique selon laquelle sa finalité « tend constamment vers une révolution permanente et est tout le contraire même d’une eschatologie[xxxi],[xxxii] ». Il se défend de prêcher l’action irréfléchie et aveugle vers un objectif confus et imprécis. Il est aussi important de changer le monde que de le comprendre parce que le comprendre sans prendre part à sa transformation n’a pas de sens. En effet, selon le felquiste, « la compréhension de tout phénomène humain doit être dépassée par son insertion (comme instrument de progrès ou de lutte idéologique) dans les transformations actuelles qui ébauchent (sans pourtant la déterminer absolument) l’évolution future de ce phénomène[xxxiii] ». Les rapports de pouvoir qui existent dans un système capitaliste n’ont rien d’une réalité permanente ou d’une vérité transcendantale. Ils sont le résultat d’un long processus d’actions concrètes, de violence systémique, de répression, d’accumulation et ainsi de suite, mais rien de fondamentalement immuable. György Lukács avance d’ailleurs, dans son Histoire et conscience de classe, que « l’existence humaine, par le développement de la production, s’est abêtie jusqu’à devenir une force matérielle, tandis que les forces matérielles se sont saturées de vie spirituelle[xxxiv] ». Marx, cité par Lukacs, affirme : « Le capital n’est pas une chose, mais un rapport social entre personnes, médiatisé par des choses[xxxv]. » Maurice Merleau-Ponty, de son côté, ajoute: « Chez Marx, donc, la trame de l’histoire est un devenir des significations faites forces ou institutions. De là vient qu’il y a chez Marx une inertie de l’histoire, et aussi pour achever la dialectique, un appel à l’invention humaine[xxxvi]. » Enfin, pour Marx, on ne peut donner un sens à l’histoire « qu’en concevant une sélection historique qui élimine les réalités antinomiques du cours de l’histoire, mais n’a pas elle-même, et sans l’initiative des hommes, le pouvoir de susciter un système cohérent et homogène[xxxvii] ». C’est donc par le prisme de la dialectique et de l’action révolutionnaire que le peuple canadien-français, prolétaire et aliéné par l’exploitation et l’asservissement aux intérêts de l’impérialisme britannique qui a donné lieu à la Confédération et, finalement, à l’impérialisme étatsunien, peut s’affranchir de sa condition de société de « nègres blanc d’Amérique », pour que cesse la violence organisée (à la fois au sens propre et au sens symbolique) contre lui. Il en est de même pour tou·te·s les opprimé·e·s du monde entier. Vallières, du moins, à ce stade de sa réflexion révolutionnaire, avance, à l’instar de Frantz Fanon, psychiatre et essayiste martiniquais, que la violence est un mal nécessaire et que celles et ceux qui pensent le contraire ne font que ralentir les changements qui doivent inéluctablement se produire. La question est de savoir combien de temps prendront les prolétaires pour se conscientiser et agir. Le terrorisme est alors un moyen de tirer le « nègre blanc » de sa stupeur résultant de siècles d’oppression et d’abattement[xxxviii]. La démocratie libérale ne serait donc que de la poudre aux yeux et ne servirait qu’à légitimer la mainmise sur le pouvoir par la bourgeoisie – les seul·e·s, qui, après tout, ont les moyens financiers d’être libres. Vallières exprime dans son livre que, jusqu’à nouvel ordre, l’aliénation est complète. Même les sciences humaines sont entre les mains de la bourgeoisie et monopolisées au service du capitalisme. Les chercheur·e·s, souvent, n’en sont même pas conscient·e·s et souhaitent amener partout où elles et ils vont une certaine « objectivité » qui tend à justifier l’ordre établi. Vallières insiste sur la distinction entre la violence idéologique et la violence révolutionnaire. La première est irrationnelle, engendrée par la négation. Il s’agit de la violence du fascisme, du racisme et de l’antisémitisme. La seconde est celle qui est perpétrée et organisée consciemment par une collectivité contre la violence de son oppresseur. Encore une fois, selon Pierre Vallières, les médias, les universités et tous les organes du savoir aux mains de la bourgeoisie tentent cependant d’occulter cette distinction et de justifier l’ordre établi et le statu quo[xxxix]. « Peu importe la “patrie” à laquelle nous appartenons, peu importe les difficultés auxquelles nous sommes quotidiennement confronté[·e·]s : notre devoir de révolutionnaires, où que nous soyons, est de faire la révolution », comme nous l’a si bien rappelé Guevara avant d’être odieusement assassiné par la CIA en Bolivie.

« Et jusque dans les prisons, ce devoir doit primer sur tout le reste[xl] », complète Vallières[xli].

Charles Gagnon et Feu sur l’Amérique

Dans l’essai Violence, clandestinité et révolution, publié en juin 1966 dans Avant-garde, organe destiné aux cadres du FLQ, Charles Gagnon explique que le travail du front révolutionnaire est d’organiser une « contre-violence », celle de la lutte révolutionnaire, qui est une réponse à la violence de l’ordre établi. Des actes de « contre-violence » sont ainsi menés afin de « parvenir à l’instauration d’une société dans laquelle le peuple est maître[xlii] ». Dans le même texte, il poursuit en énumérant les étapes qui mènent à cette « société nouvelle ». La première est la prise de possession des richesses, des ressources naturelles, des moyens de production; ensuite, la planification en ce qui concerne l’utilisation de ces ressources et de ces moyens de production pour le bien de toute la collectivité; enfin, la redistribution à la population et une décentralisation du pouvoir par la mise sur pied de « conseils régionaux ». Ces conseils découleraient des « comités populaires de libération » qui constituent l’organisation révolutionnaire du FLQ et permettraient le transfert aisé du pouvoir aux mains du peuple après le renversement du gouvernement en place. Selon l’auteur, toutes les options réformistes et « pseudo-révolutionnaires » sont vouées à l’échec[xliii]. Charles Gagnon donne l’exemple des projets de développement centralisateur mis en œuvre par le Bureau d’aménagement de l’Est-du-Québec (BAEQ), créé en 1963, qui ont été menés au détriment des villageois·es de la Gaspésie et du Bas‑Saint‑Laurent. Leur contestation a alors pris la forme des « Opérations Dignité[xliv] », une série de manifestations contre la fermeture de nombreux villages. Dans les pages qui suivent, Charles Gagnon exprime son opposition aux « cercles d’études révolutionnaires », ne voulant pas que ceux-ci engendrent une « petite élite populaire », chose qui sera reprochée au FLQ, entre autres par un de ses membres, François Mario Bachand, meneur du mouvement McGill français qui sera assassiné en exil à Paris, en 1971[xlv]. Quoi qu’il en soit, Charles Gagnon s’oppose à cette idée selon laquelle il faut d’abord s’adonner à un travail de propagande, et c’est là qu’il amorce sa justification de l’utilisation de la violence dès les débuts de l’entreprise révolutionnaire. « Le premier pas dans la révolution, qui est aussi le premier pas dans le développement de la conscience de classe, est donc de s’attaquer à ces hommes, chefs d’entreprises, maires, députés et même chefs syndicaux, qui sont les seuls représentants de l’exploitation pour les travailleurs qui ont à souffrir de leurs activités et qui ne voient pas encore clairement que ces hommes, tout en collaborant au système, n’en sont pas toujours les éléments clés. Des attaques répétées et aussi violentes que la conscience des travailleurs [et travailleuses] impliqué[·e·]s peut les porter entraîneront vite une réaction de la part de [celles et ceux] qui vivent du système et qui sont ainsi menacé[·e·]s, c’est-à-dire les politicien[·ne·]s vendu[·e·]s au système, les grandes entreprises, les grands fournisseurs de capitaux[xlvi]. » Aussi, il ajoute que, sans être provoqué, le capitalisme ne montrera pas « son vrai visage », d’autant plus qu’il est en mesure d’assimiler toute revendication, de les « canaliser » en « un sens qui les vide entièrement de leur contenu révolutionnaire ou idéologique », comme il le fait actuellement avec le féminisme, les droits des communautés LGBTQI+ et de certains groupes religieux. Aussi, la violence qui n’est pas organisée dans un but précis entraîne le désordre, rien de plus que l’expression de la colère et la frustration. Cette violence doit être orientée vers la prise de pouvoir par la classe ouvrière. Le « durcissement du pouvoir » et la répression devaient provoquer la conscientisation des travailleurs et travailleuses. Ultimement, la répression engendrée par les événements de la crise d’Octobre aura pratiquement raison d’une bonne partie de la gauche québécoise. Quoi qu’il en soit, Gagnon affirme que, tout en perpétrant des actes de violence, le FLQ jetterait les bases d’une structure organisationnelle et formerait des cadres pour mener la « résistance populaire ». Il parle ensuite de l’importance des comités populaires de libération, unités de base de l’action révolutionnaire. Il tient également compte du fait que les travailleurs et travailleuses sont en général dégoûté·e·s de la politique. La violence pourrait donc les extirper de leur stupeur et leur faire prendre conscience de leur pouvoir d’agir. Le FLQ entendait également se lier avec les luttes ouvrières d’Amérique latine et celle des Afro-Américain·e·s. Enfin, Charles Gagnon aborde ensuite la nécessité du caractère clandestin de l’organisation révolutionnaire. Ainsi, les faits et gestes des militant·e·s devaient être tenus secrets, ne pas être connus des autres membres de l’organisation et, bien sûr, de la population en général, aussi sympathique soit-elle à la cause défendue. Toutefois, si des militant·e·s devaient agir de manière coordonnée, elles et ils ne devaient connaître que les membres de leurs cellules, et ce, sous des pseudonymes[xlvii]. Dans le texte Les classes sociales au Québec, publié en deux parties dans Avant-garde en juin et en septembre 1966, Charles Gagnon explique ce qui distingue la rébellion des Patriotes du mouvement révolutionnaire felquiste[xlviii]. Selon lui, la révolte des Patriotes était essentiellement une révolte bourgeoise, qui a eu lieu à une époque où la conscience de classe n’existait pas. L’ensemble du peuple pouvait donc s’identifier à la bourgeoisie (cela a-t-il changé ?). Il relève, à la lumière de cette constatation, d’autres contradictions : les faits et gestes du clergé au regard de son propre discours, la nature des revendications bourgeoises, que ces derniers nomment quand même « liberté » ou « démocratie », et l’emportement avec lequel le peuple canadien-français s’est laissé entraîner derrière la bourgeoisie qui, pourtant, sert d’abord ses propres intérêts. Aussi, il existe, selon lui, deux groupes distincts, les conservateurs et les monarchistes d’un côté, pour qui le « régime colonial » protège leurs intérêts, et les libéraux, qui mettent de l’avant un certain parlementarisme qu’ils nomment « démocratie », mais qui défendent eux aussi leurs intérêts, quitte à annexer le Bas-Canada aux États-Unis. Le nationalisme est d’abord et avant tout une idée bourgeoise, exprime Charles Gagnon. Cela dit, le nationalisme du FLQ n’est pas celui des Patriotes[xlix]. À l’appui de ces affirmations, Gagnon cite Marx : « Les ouvriers [et ouvrières] n’ont pas de patrie. On ne peut leur ôter ce qu’[elles et] ils n’ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit d’abord conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui-même la nation, il est encore par-là national ; mais ce n’est pas au sens bourgeois du mot[l]. » Dans l’essai Les têtes à Papineau, publié en annexe dans la première édition de Nègres blancs d’Amérique et dans l’anthologie de 2006, Charles Gagnon, comme Pierre Vallières, critique le syndicalisme qui a trahi le peuple pour s’accaparer un peu de pouvoir aux dépens des ouvriers et ouvrières. Ces syndicats se livraient également à des luttes fratricides qui ont mené à une dépolitisation du prolétariat, ce dont les gouvernements et les entreprises se délectaient. Les grandes entreprises ont aussi rendu inoffensifs de nombreux meneurs populaires par des pots-de-vin ou en leur accordant des postes bidons comme celui de « député » ou de « gouverneur de la Banque du Canada ». Il donne l’exemple de Paul-Henri Lavoie, secrétaire général de l’UCC et gouverneur de la banque du Canada, et de Marcel Pépin, président de la CSN siégeant au Conseil d’expansion économique du Canada et à la Société Générale de financement (SGF)[li].Tous ces propos aboutissent à ce qui est affirmé dans Feu sur l’Amérique. « L’Amérique du Nord est un monstre », y affirme Gagnon. C’est le centre nerveux du système capitaliste international et le centre de développement d’un néo-fascisme qui développe sans cesse des technologies et des méthodes de répression, d’espionnage et d’assassinats politiques. « En d’autres termes, tant que nous refusons de faire la révolution chez nous, nous sommes des collaborateurs [et collaboratrices] des crimes dont se rend chaque jour coupable l’impérialisme américain dans le monde[lii]. » Aussi, il affirme que la révolution passe par les luttes de libération nationale. Cependant, cela ne suffit pas car, en Afrique, des valets de l’impérialisme occidental ont pris le pouvoir après l’indépendance de leur pays. Au soutien de cette affirmation, il donne l’exemple de la guerre du Biafra, au Nigéria, conflit derrière lequel se trouvent Londres et Moscou. Enfin, comme Vallières, il dénonce le totalitarisme-impérialiste soviétique qui a anéanti le Printemps de Prague[liii]. Gagnon s’intéresse également à l’égard de ce qui a en quelque sorte été le précurseur du multiculturalisme, en abordant l’« intégration », concept fourre-tout qui cacherait mal les volontés hégémoniques des bourgeois·es nord-américain·e·s. En effet, ces dernier·ère·s cherchent, selon Gagnon, à « intégrer » les autochtones, les Noir·e·s, les Acadien·ne·s, les Métis·ses, les Québécois·es, les Portoricain·e·s, les Mexicain·e·s et ainsi de suite. Aussi, la mobilité sociale, soigneusement contrôlée, serait un instrument de sabotage de la conscience sociale. Cette mobilité permettrait à celles et ceux qui la réussissent de se faire blanc·he et anglo-saxon·ne, de faire partie de la classe bourgeoise. Toutefois, les minorités doivent quand même être maintenues telles quelles, dans une certaine mesure, pour prouver une certaine rhétorique qui veut que les riches soient travaillant·e·s et les pauvres, paresseux·ses, et, enfin, que la révolte ne soit qu’une lubie passagère, « comme les modes bourgeoises ». Le développement de la société industrielle a également engendré une bureaucratie qui étouffe la vie humaine. Il fait également état de l’expansion continuelle du capitalisme qui risque d’engendrer la destruction de la planète. « La grande ville moderne n’est en fait qu’une forme du modèle impérialiste qui comporte de fait un gouvernement quasi mondial, en train de se constituer avec le rapprochement de l’URSS et des USA, aux diktats duquel à peu près personne n’échappe. Faut-il préciser que ce gouvernement n’est pas l’ONU dans laquelle il ne faut voir qu’une façade pour faire accepter aux petits États la domination des grands[liv]? » Enfin, selon Charles Gagnon, la lutte est notre responsabilité à tou·te·s, et il nous faut lutter en collaboration avec les mouvements révolutionnaires du tiers monde. Cela dit, il place son espoir dans trois éléments, le premier étant l’expansion et la radicalisation des luttes québécoises, noires et mexicaines; le deuxième, les luttes de libération anti-impérialistes dans le reste du monde; et, enfin, l’expansion de la crise économique et politique étatsunienne. Il explique ensuite, s’inspirant largement des théories d’Ernesto « Che » Guevara, la nécessité des foyers révolutionnaires, essentiels au peuple pour prendre conscience de son potentiel révolutionnaire. Aussi, le Québec aurait été à l’époque l’une des régions en Amériques du Nord qui se serait le mieux prêtée à la révolution. Cependant, il prévoyait la division de la bourgeoisie québécoise, dont une part resterait fédéraliste et serait incarnée par le Parti libéral et l’autre, indépendantiste, se rangerait du côté du Parti québécois. Il prévoyait également les mesures d’austérité qu’adopterait le gouvernement au profit des investisseurs et investisseuses américain·e·s et du secteur capitaliste. Il faut dire qu’il n’a pas eu tort[lv].

Plus ça change, plus c’est pareil : la question de la révolution au Québec en 2018

 « Nous n’aurons d’histoire qu’à partir du moment incertain où nous commencerons la guerre révolutionnaire. […] L’histoire commencera de s’écrire quand nous donnerons à notre mal le rythme et la fulguration de la guerre. Tout prendra la couleur flamboyante de l’historique quand nous marcherons au combat, mitraillette au poing. Quand nos frères mourront dans les embuscades et que les femmes seront seules à fêter le 24 juin, ce que nous écrivons cessera d’être un évènement et sera devenu écrit. […] Seule l’action insaisissable et meurtrière de la guérilla sera considérée comme historique ; seul le désespoir agi sera reconnu comme révolutionnaire[lvi]. »

- Hubert Aquin, Prochain épisode

Afin de nous pencher sur la question de la validité des idées de Vallières et Gagnon en 2018, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec l’historien Donald Cuccioletta, chercheur à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM. D’emblée, il nous dit avoir été plus proche de Charles Gagnon et du mouvement En lutte!, qui a vu le jour après que ce dernier ait tourné la page sur le FLQ. M. Cuccioletta commente le livre de Vallières en disant que, selon lui, sans l’ombre d’un doute, « la lutte est toujours présente, de même la volonté d’une forme de libération du système capitaliste qui est toujours présente ». Pour ce qui est du nationalisme felquiste, M. Cuccioletta est plus prudent : « Cet ouvrage en est un qui s’insère dans son époque : celle des luttes de libération nationale en Afrique, à Cuba, en Amérique latine. » Il rappelle que le nationalisme est aujourd’hui très à droite et que les gens sont embourbés dans une « agréable léthargie ». En somme, le contexte actuel est très différent. À l’époque, on croyait la révolution imminente, ce qui ne serait plus le cas aujourd’hui. Il faut toutefois se rendre à l’évidence : la confédération dont Vallières décrit longuement les origines dans son livre, le système électoral qui maintient au pouvoir une même bourgeoisie réactionnaire, les « requins » de la finance, sont les mêmes aujourd’hui que ceux qui existaient dans les années soixante. Aussi, il nous semble évident que le Canada sert toujours les intérêts de l’impérialisme américain[lvii], en plus de s’adonner à ses propres activités extractivistes[lviii], se parant encore et toujours du visage de la démocratie libérale et de discours progressistes qui manquent à se traduire en actions concrètes. Au regard de cet état des choses inacceptable et d’un discours dominant qui tend à justifier la « suprématie du statu quo[lix] », pour utiliser l’expression du philosophe Slavoj Žižek, le « devoir de révolutionnaire » dont Vallières soulignait l’importance est sans l’ombre d’un doute encore d’actualité et la solidarité avec tou·te·s les opprimé·e·s, que ce soit avec les peuples d’Amérique latine, exploités par les minières canadiennes, le peuple du Myanmar, le peuple de la Palestine, les peuples autochtones, les femmes, les communautés LGBTQI+ et tou·te·s ceux et celles qui sont confronté·e·s à l’injustice n’a rien d’une lubie. Sur ce point, il convient de rappeler que les visées du FLQ englobent beaucoup plus que de simples revendications nationales. Leurs idées appartenaient aussi au marxisme-léninisme et au guévarisme. Elles englobaient même, à certains égards, les revendications du féminisme et des minorités opprimées. Cependant, Marie Tremblay, felquiste et féministe, affirmait, dans un communiqué intitulé « La libération des femmes et la libération du Québec », que, au même moment, Pierre Elliott Trudeau s’était soucié des droits des homosexuel·le·s et des femmes parce cela s’avérait « rentable pour lui », politiquement, c’est-à-dire que cela lui permettait de dérober le soutien populaire du FLQ et le détourner à son avantage[lx]. Le Front de libération des femmes, organisation radicale féministe, n’a pas non plus manqué de souligner la « récupération » par l’État et le système capitaliste de toute une panoplie de revendications, qui doivent pourtant s’inscrire dans une révolution sociale complète ou se voir vidées de leur sens[lxi]. Nous ajoutons que Justin Trudeau, de son côté, s’est occupé de la légalisation de la marijuana et de la « défense » du particularisme ethnoculturel pour les mêmes raisons. Au Canada, l’impérialisme anglo-saxon et étatsunien, qui a été dénoncé par le FLQ, s’est retrouvé dans le bilinguisme (ici au sens très politique et institutionnel) et éventuellement, de nos jours, dans le multiculturalisme. Un autre document conservé dans la Collection nationale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, écrit par Vallières et intitulé « Stratégie révolutionnaire et rôle de l’avant-garde », traite de l’importance de développer des moyens révolutionnaires propres au Québec et non de tenter de transposer les méthodes appliquées en Algérie et à Cuba, entre autres lieux[lxii]. Le FLQ a adopté en grande partie les tactiques d’« expropriation » de banques et de séquestration de diplomates propres aux Tupamaros, plus ou moins adaptées à la situation québécoise. Au Québec et au Canada, le multiculturalisme, encore mis de l’avant par Justin Trudeau et son gouvernement, semble encore être une autre tactique de domination culturelle au service du capitalisme international. Peter Lamborn Wilson, philosophe anarchiste américain, assimile d’ailleurs le multiculturalisme à « un système fermé de strict contrôle, un passage qui ressemble à la mort et qui se terminera inéluctablement dans la stérilité et dans l’hystérie[lxiii] ». Il faudrait donc créer le moyen de lutte qui puisse conscientiser les « minorités » qui tombent sous l’influence hégémonique du multiculturalisme et ainsi les aider à trouver un véritable pouvoir d’agir. À cet égard, il convient de porter attention aux apports théoriques de Gagnon sur la résistance à l’hégémonie en contexte québécois. Même si sa défense de méthodes de « contre-violence » révolutionnaire tient plus difficilement la route aujourd’hui, sa mise en garde contre un capitalisme sournois qui tente d’assimiler et de « canaliser » diverses formes de résistance ne doit certainement pas tomber dans l’oreille d’un sourd. Les propos de Gagnon sur la révolte des Patriotes ne sont pas non plus anodins. Il est encore nécessaire de reconnaître les formes conservatrices, bourgeoises, voire même fascisantes, que peut prendre le nationalisme québécois, imposant ses « valeurs » et qui, comme lors de la révolution des Patriotes, ne permet aucune conscience de classe, que ce soit au sein de la majorité ou des minorités ethnolinguistiques. Aussi, il ne faut pas oublier que le Québec fait encore partie du « monstre américain », ce centre nerveux du capitalisme et du développement du néofascisme dont parlait Gagnon. Qui plus est, son propos peut sembler encore absolument juste lorsqu’il affirme qu’à moins de faire la révolution chez nous, nous devenons complices des crimes de l’impérialisme canadien ailleurs, et ce, peu importe notre origine et peu importe si on adhère aux valeurs de la bourgeoisie québécoise ou non. Notre devoir de solidarité avec les peuples opprimés du tiers monde demeure.

À des fins d’analyse, il est également intéressant de revenir sur les rares écrits publiés de François Mario Bachand, qui a été assassiné en 1971[lxiv],[lxv]. L’historien Donald Cuccioletta, avec qui nous avons discuté, a connu Bachand à la manifestation de 7 Up, le 27 février 1967, l’un des rassemblements les plus explosifs de la Révolution « tranquille ». Selon Cuccioletta, François Bachand était un anarchiste et il « portait toujours avec lui un drapeau noir. « Il pensait à la révolution jusqu’à 3 h du matin. » L’ouvrage de McLoughlin fait aussi état des caractéristiques d’un homme brillant, anticonformiste et idéaliste, qui lisait beaucoup et qui fréquentait les cafés libertaires de l’époque. D’une nature rebelle, il refusait aussi toute forme de contrôle, ce qui causait des tensions avec les autres membres du FLQ. Extravagant pour son époque, il a même été traité à l’institut Pinel[lxvi]. Quoi qu’il en soit, Bachand a lui-même fait une critique intéressante du FLQ dans une anthologie qui a été publiée en 1971 sous le titre Trois textes. Il aborde en détail les divergences idéologiques qui nous font comprendre que le FLQ n’est pas un mouvement homogène, évoluant au sein de courants de gauche qui comprenaient trotskistes, marxistes-léninistes, maoïstes, etc. Il avance, comme point important, que la lutte doit être à la fois légale (en soutenant, entre autres, le PQ, qu’il méprise, tout comme le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), et qu’il considère constitués d’une bourgeoisie canadienne-française qui veut remplacer la bourgeoisie anglophone) et clandestine avec des actions comprenant des exécutions de politiciens comme « Peter » Elliott Trudeau, Jean Marchand, Michel Côté et Réal Caouette. Plus loin, il mentionne, dans un éclair de lucidité fulgurant, un risque de fascisation des mouvements sociaux par la radicalisation nationaliste de la bourgeoisie qui mènerait à l’émergence d’un néofascisme au Québec, ce qui n’est pas sans rapport avec l’extrême droite à laquelle nous avons affaire aujourd’hui. Enfin, il critique durement le FLQ: « De plus, il faut ajouter à cela, le gauchisme qui relève plutôt de la psychanalyse que de la politique, d’un besoin évident de se viriliser qu’on rencontre chez de nombreux terroristes. Je ne suis pas un psychanalyste, loin de là, mais j’ai remarqué que beaucoup de terroristes et de gauchistes souffraient d’un grave complexe d’Œdipe, relatif au Père : père décédé, père faible, c’est la mère qui commande à la maison, père ivrogne, etc…, ces individus sont dangereux, lorsqu’ils ne sont pas conscients de leur état psychologique maladif : cela les pousse à commettre un tas d’actes violents plus ou moins imbéciles[lxvii]. »

D’ailleurs, M. Cuccioletta ajoute « [qu’]au moment de la crise d’octobre 1970, aux réunions du FRAP [Front d’action politique] qui avaient lieu pendant que les soldats étaient dans les rues, on discutait afin de savoir s’il fallait soutenir le FLQ ou non. Leur pensée était à l’époque loin de la gauche. Certain[·e·]s affirmaient que le FLQ était devenu un groupe petit bourgeois. C’est pourquoi Gagnon a fondé [le mouvement] En lutte! ». M. Cuccioletta profite de notre entretien pour souligner que François Mario Bachand mérite de faire l’objet de beaucoup plus de recherches et de publications. Selon lui, après tout, les felquistes sont tout de même des acteurs et actrices de notre histoire qu’on a un peu oublié·e·s. Il termine à ce sujet en disant qu’il est honteux de savoir que, au décès de Charles Gagnon, il a fallu « mettre de l’argent dans un pot » pour pouvoir l’enterrer dignement, sans quoi, « il allait finir dans une fausse commune ». Aussi, il est frustrant de constater que René Lévesque, appartenant clairement à la bourgeoisie capitaliste et contre-révolutionnaire, a fondé le Parti québécois pour, nous semble-t-il, ainsi aller récupérer toute la résistance, et ce, paradoxalement, avec l’aide de toute la répression engendrée par les mesures de guerre d’octobre 1970. Bien sûr, la classe privilégiée d’aujourd’hui est la même qu’à l’époque et elle s’est occupée de faire disparaître les idées révolutionnaires du FLQ de l’éducation primaire et secondaire. En ce qui concerne la réémergence d’une autre gauche, M. Cuccioletta affirme qu’elle existe, réveillée par, entre autres, le Printemps érable, mais qu’elle reste minée par une importante division et qu’elle ne s’adonne pas suffisamment à des débats.

Enfin, ramener les idées des penseurs et penseuses du FLQ nous permet aussi de reposer certaines questions restées taboues pendant longtemps, et ce, en raison de la crise d’octobre et de la mort de Pierre Laporte, ce politicien qui avait vraisemblablement baigné dans des affaires de corruption[lxviii].

CRÉDIT PHOTO: BiblioArchives

[i]                                              Louis Fournier, F.L.Q. : Histoire d’un mouvement clandestin, Éditions Québec/Amérique, Montréal, 1982.

[ii]                             Ibid no 1          

[iii]                                            Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, Éditions Parti Pris, Montréal, 1968, p. 55.

[iv]                                            Ibid no 1, p.13-14

[v]                                             Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Éditions du Seuil, Paris, 1952.

[vi]                                            Albert Memmi, Portrait du colonisé, Éditions Payot, Paris, 1973.

[vii]                                           Jacques Berque, Dépossession du monde. Le Seuil, Paris, 1964.  

[viii]                                          Ernesto Guevara, La guerre de guérilla, Maspero, Paris, 1960.

[ix]                                            Paul Sweezy, The Theory of Capitalist Development, D. Dobson, London, 1946.

[x]                                             Ibid no 1

[xi]                                            Ibid no 1

[xii]                                             Joseph Costisella, Peuple de la nuit, Éditions Chénier, Montréal, 1964.

 

[xiv]                                          Ibid no 1

[xv]                                                       Ibid no 1

[xvi]                                          Ibid no 1

[xvii]                                         Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci, Éditions Parti Pris, Ottawa, 1970.

[xviii]                                        Ibid no 3

[xix]                                            Ibid no 1

[xx]                                             Ibid no 3

[xxi]                                          Charles Gagnon, Feu sur l’Amérique : Écrits politiques volume 1 (1966-1972), Lux Éditeur, Montréal, 2006.

[xxii]                                           Ibid no 7

[xxiii]                                          Ibid no 3, p. 110.

[xxiv]                                          Ibid no 3, p.83.

[xxv]                                           Ibid no 14

[xxvi]                                        Ibid no 3, p.235

[xxvii]                                       André Gunder Frank, Capitalisme et sous-développement en Amérique latine, Maspero, Paris, 1968.

[xxviii]                                      Ibid no 3

[xxix]                                        Ibid no 3, pp. 236–237

[xxx]                                         György Lukács, Histoire et conscience de classe. Essais de dialectique marxiste, Les Éditions de minuit, Paris, 1960.

[xxxi]                                        Ibid no 3, p.277

 

[xxxiii]                                      Ibid no 3, p.282

[xxxiv]                                      Ibid no 30

[xxxv]                                       Karl Marx, Le Capital. Critique de l’économie politique, Éditions sociales, Paris, 1867.

[xxxvi]                                      Maurice Merleau-Ponty, Les Aventures de la dialectique, Gallimard, Paris, 1955.

[xxxvii]                                     Ibid no 3, p.285

[xxxviii]                                                            Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Maspero, Paris, 1961.

[xxxix]                                      Ibid no 3

[xl]                                            Ibid no 3, p.397.

 

[xlii]                                          Ibid no 21

[xliii]                                         Ibid no 21

[xliv]                                         Clermont Dugas, Le développement régional de l’Est-du-Québec de 1963 à 1972, Cahiers de géographie du Québec, volume 17, numéro 41, 1973, pages 283 à 316.

[xlv]                                          François Mario Bachand, Trois textes.

[xlvi]                                         Ibid no 21, pp. 25–26

[xlvii]                                        Ibid no 21

[xlviii]                                       Ibid no 21

[xlix]                                         Ibid no 21

[l]                                              Karl Marx, Manifeste du parti communiste, suivi des Luttes de classes en France, Union générale d’éditions, Paris, 1962, p.43.

[li]                                             Ibid no 21

[lii]                                            Ibid no 21, p.108.

[liii]                                           Ibid no 21

[liv]                                           Ibid no 21 p. 154

[lv]                                            Ibid no 21

[lvi]                                           Hubert Aquin, Prochain épisode, Le cercle du livre de France, Ottawa, 1965.

[lvii]                                                         Jerome Klassen, Joining Empire: The Political Economy of the New Canadian Foreign Policy, University of Toronto Press, Toronto, 2014.

[lviii]                                                        Todd Gordon, Imperialist Canada,ARP Books, Toronto, 2010.

Todd Gordon & Jeffrey R. Webber, Blood of Extraction: Canadian Imperialism in Latin America, Fernwood Publishing, Toronto, 2016.

[lix]                                                          Georges I. García, Carlos G.Sánchez,  Psychoanalysis and politics: the theory of ideology in Slavoj Žižek,  International Journal of Zizek Studies,volume 2, numéro 3, 2008,  pages 125 à 142.

[lx]                                            Marie Tremblay, La libération des femmes et la libération du Québec, Presses du Québec Libre, Montréal, 1971, conservé dans la Colletion nationale de la Bibliothèque et archives nationales du Québec.

[lxi]                                             Véronique O’Leary et Louise Toupin, Québécoises deboutte ! Tome I, une anthologie de textes du Front de libération des femmes (1969-1971) et du Centre des femmes (1972-1975), Les Éditions du remue-ménage inc, Montréal, 1982.

[lxii]                                          Le Front de libération du Québec, Stratégie révolutionnaire et rôle de l’avant-garde, Montréal, 1970, conservé dans la collection nationale de la bibliothèque et archives nationales du Québec.

[lxiii]                                           Peter Lamborn Wilson, Résister au multiculturalisme, récupéré sur https://traductionsautonomes.wordpress.com/2017/07/20/resister-au-multic...

[lxiv]                                           Michael McLoughin, Last stop, Paris: The Assassination of Mario Bachand and the Death of the FLQ, Viking, Toronto, 1998.

 

[lxvi]                                         Ibid no 63

[lxvii]                                        Ibid no 45, p.132

[lxviii]                                               Guy Lachapelle, (2011). La crise d’Octobre 1970… quarante ans plus tard. Recherches sociographiques, volume 52, numéro 2, pages 379 à 391, 2011.

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