La libération des Donalda

Société
La libération des Donalda
Feuilletons
| par Julien Voyer |

Discussion sur le rôle de collaboratrice avec une ex-membre de l’AFÉAS


« Selon moi, la Révolution tranquille s’est faite grâce aux femmes et on ne leur en a pas encore donné le crédit. […] Bien sûr, les hommes décidaient, comme toujours, mais les femmes avaient encore beaucoup d’influence sur les décisions prises. »

  • Azilda Marchand[i] (1979).

 

Quand j’ai dit à ma grand-mère maternelle que je voulais interviewer des membres de l’Association féminine de l’éducation et de l’action sociale (AFÉAS), elle m’a recommandé son amie, Mme Doucet. Huit ans après la mort d’Azilda Marchand, cofondatrice de l’AFÉAS, le témoignage de l’amie de ma grand-mère est précieux. Il nous rappelle que les droits et libertés individuelles, en particulier ceux des femmes — pensons aux luttes pour l’accès à la contraception et à la propriété — sont des acquis fragiles résultant d’actions collectives.

Au Lac-Saint-Jean, dans le stationnement d’une épicerie grande surface, je fais une entrevue avec une amie de ma grand-mère maternelle. Je profite que son fils et sa fille fassent l’épicerie pour sortir ma petite enregistreuse. Alors que ses enfants dans la cinquantaine me disent en cours de route que leur mère ne s’impliquait nulle part, je trouve dans sa bouche, un autre récit.

Enveloppée dans son manteau de fourrure rouge, ses yeux bleu clair attentifs, Mme Doucet me demande de fermer la radio pour bien entendre mes questions. À l’AFÉAS, elle m’explique avoir fait partie de différents comités, mais aussi, tout le plaisir qu’elle prenait à écouter d’autres femmes se confier. Ça avait duré jusqu’à ce que son mari devienne aphasique et partiellement paralysé en 2012, suite à un AVC.

  • Elle : Nous autres, les femmes c’était reste au foyer, pis aie des enfants, pis élève tes enfants! Mais quand ça a commencé là [l’AFÉAS], la femme, fallait qu’à soit conseillée pour prendre sa place. Tsé, ça fecque j’aimais ça moi, [les formations de l’AFÉAS]!
  • Moi : Quels types de conseils qu’ils donnaient?
  • Elle : Pas se laisser manger la laine sur le dos! Avoir notre part, dire notre mot, pis si on aimait pas ça, si on aimait ça, d’encourager, décourager, tsé! Les mouvements qui se faisaient, les actions qui se faisaient, en tant que femmes... Qu’est-ce que tu veux, j’aimais ça.

En replaçant sa bourse sur ses jambes, elle explique que dans le mouvement des collaboratrices[ii], les femmes étaient encouragées à prendre possession de la moitié des biens ou demander un salaire: « Celles-là qui étaient sur des fermes, pis que c’était pas à eux-autres, mais qui travaillaient sur la ferme, ah là là! Ah! Oh! Fallait que ça devienne moitié-moitié [à] notre nom : collaboratrice! » Toutefois, elle dit qu’elle n’a jamais senti le besoin de demander une reconnaissance légale… parce qu’elle était chanceuse, explique-t-elle, son mari l’aimait et prenait soin d‘elle. Mais ce n’était pas le cas de toutes. Elle se rappelle avoir encouragé beaucoup de femmes à revendiquer leur droit sur la moitié des biens après avoir subi des années de railleries de leur mari qui rechignait à donner l’argent pour les enfants et les besoins essentiels.

Pendant qu’elle replace ses cheveux blonds, je pense à la figure célèbre au Québec de Donalda, l’histoire d’une femme morte des suites d’une maladie, sans traitement, en raison de l’avarice de son mari Séraphin Poudrier. La génération de Mme Doucet a suivi massivement les déboires de cette figure télévisuelle avec la série Les Pays d’en haut (1956-1970) adapté du roman Un homme et son péché (1933) de Claude-Henri Grignon. Je réalise comment ce drame trouvait écho dans les conditions matérielles des femmes de l’époque. En encourageant d’autres femmes pour s’assurer leur accès aux ressources économiques, Mme Doucet et ses camarades travaillaient à libérer les Donalda parmi elles, c’est-à-dire, ces centaines de femmes à la merci de maris grippe-sous, sans empathie ou simplement mauvais comptables.

Les autos passent autour pendant l’entrevue, et je découvre, chez Mme Doucet — que j’avais toujours perçu comme une femme religieuse et traditionnelle — un surprenant passé de lutte pour l’accès aux méthodes de contraception. En lui posant directement la question des contraceptifs, j’apprends son rôle d’organisatrice pour Seréna (Service de Régulation des Naissances) un organisme créé en 1955, par Rita Henry-Breault et son mari, qui diffusaient la méthode du calendrier à travers le Canada et les États-Unis pour concilier contraception et catholicisme. Elle m’explique qu’elle a appris attentivement cette méthode, puis l’enseignait à d’autres couples chez elle.

  • Elle : J’ai suivi des cours moé, de Seréna, c’était pour empêcher la famille. Ça voulait dire qu’on prenait notre température, pis notre température nous disait si on était actives pour avoir des enfants ou non dans le mois. […] Les médecins nous expliquaient ça comme il faut. Mais c’était dur à suivre! Parce que, quand on vient là, apte à avoir une relation, ben là, faut pas n’en faire!

Une condition médicale l’obligeait à ne pas avoir d’autres enfants (après ses huit actuels), c’était donc une question de survie pour elle : « Ouais, là ils disaient que c’était dangereux de faire d’autres enfants… Tout ça. Mais que c’est qu’il faut que je fasse? Pas avoir de relations pas du tout, quand on a un homme, pis qu’on est actifs tous les deux? » Mme Doucet, à presque 90 ans, me parle ainsi, de sa sexualité, de ses désirs, avec honnêteté et simplicité. Est-ce que ça vous surprend? Moi oui, sur le coup. Est-ce que j’avais cru qu’elle aurait une gêne? Et pourquoi? Après tout, les femmes catholiques du Québec ne se réduisaient pas à la parole des curés puritains. Elles avaient leur agentivité et capacité d’organisation.

***

De retour à Montréal, je cherche à la BAnQ dans les archives de la Collection nationale pour consulter le rapport de 1978 et de 1983 sur les femmes collaboratrices. Au comptoir, le bibliothécaire me confie que sa mère aussi était dans l’AFÉAS. Au-delà des petites histoires de familles, je commence à voir la grande histoire de ces femmes qui se dessine. Je découvre qu’en 1983, la plupart des femmes collaboratrices travaillent plus de 37h par semaine, alors que seulement 40% d’entre elles déclarent recevoir un salaire. Pour reprendre les paroles d’Azilda Marchand en épigraphe, nous avons un devoir de mémoire envers le rôle des femmes, pas seulement dans le succès des réformes de l’éducation et du système de santé, mais aussi, dans l’essor économique de la province. Comme agricultrices, comptables, ou gérantes improvisées, elles ont été les piliers — souvent sans rétribution — des milliers de petites et moyennes entreprises québécoises. Au-delà de nos modèles d’hommes et de femmes d’affaires qui brillent certains soirs dans L’œil du Dragon, il reste encore aujourd’hui à rétablir le rôle de ces travailleuses de l’ombre.

 

 

Sources

Carrier, Micheline. Septembre 1979 « Azilda Marchand Membre du CSF : ma vie a été une expérience en éducation », La Gazette des Femmes, Vol 1. N. 1 : 17-19.

Fahrni, Magda. 2005. « Revue de livre : Diane Gervais, Seréna. La fécondité apprivoisée 1955-2005, Seréna Québec, 2005. 107 p. 15$ », Historical studies, Vol. 72, 2006.

Rose-Lizée, Ruth. 1984. Portrait des femmes collaboratrices, Saint-Lambert, Association des Femmes Collaboratrices du Québec, 1985, 154 p.

Roy, Monique. Septembre 1979. « La femme collaboratrice du mari », La Gazette des Femmes, Vol 1. N. 1 : 22-23.

Vallée-Leguerrier, Mireille. La femme collaboratrice du mari dans une entreprise à but lucratif, AFEAS, 1977, 221 p.

 


[i] Co-fondatrice de l’AFÉAS et initiatrice du rapport sur les femmes collaboratrices, elle recevait en 1985 le titre de chevalière de l’ordre national du Québec. Elle est décédée le 9 mai 2010.

[ii] L’organisation de l’AFÉAS sur ce thème visait trois objectifs « 1. Aller chercher, selon une démarche scientifique, des données qui permettent de brosser un tableau le plus précis possible sur le statut légal et financier de la femme qui travaille avec son mari au sein de l’entreprise; 2. Sensibiliser, informer les femmes sur leur statut à cet effet, l’AFÉAS a réalisé parallèlement une démarche d’animation auprès de ces femmes. ; 3. Faire des recommandations en vue de changer certaines lois fédérales et provinciales pour assurer leur sécurité financière actuelle et future et leur reconnaissance sociale. » (Vallée-Leguerrie 1977, VII)

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