La diversité des rapports à la crise environnementale

Environnement
La diversité des rapports à la crise environnementale
Idées
| par Laurence Brière |

Le cas « Trans Mountain » 

 

Cet article est paru dans notre recueil diversalité, en vente sur notre boutique en ligne et dans plusieurs librairies indépendantes. 

Aborder le thème de « la diversité dans nos vies au quotidien » m’amène à traiter d’un important sujet dont nous entendons parler jour après jour, à savoir l’état de notre environnement. Difficile de passer une journée sans participer à une discussion, entendre une entrevue, lire une nouvelle, partager une publication Facebook, apercevoir une annonce d’évènement qui ne concerne une dimension ou une autre de la crise socio-écologique actuelle. Or ces espaces exposent-ils une diversité de manières de concevoir les enjeux socio-écologiques et les pistes d’action? Oui... et non. En fait, cela dépend logiquement des créneaux de diffusion et de médiation auxquels on se retrouve exposé·e et des réseaux auxquels on participe. Car si la diversité des rapports à la crise socio-écologique est bien réelle et qu’elle peut effectivement être appréciée en fréquentant différents interstices, il demeure que le discours ambiant sur l’état de l’environnement a vite fait d’aplanir cette diversité.

Mais d’abord, pourquoi souhaiter cette diversité si c’est plutôt le consensus qui, nous répète-t-on, devrait être atteint pour faire converger les forces vives vers une action qui permette la sortie de crise? En fait, sur ce point, prendre acte de la diversité des visions et des possibilités vécues et imaginées nous amène justement à voir que le leitmotiv du discours politico-économique dominant face à la crise, « concilier environnement et économie », nous enfonce toujours davantage dans cette dernière. Ainsi, se rallier toutes et tous derrière la vision d’« une croissance économique forte et verte » n’aurait aucun sens; nous courrions alors ensemble à notre perte.

Ensuite, la diversité est biologiquement et culturellement porteuse de résilience, un ingrédient dont nous avons bien besoin en ce temps de crise. S’ouvrir sur la diversité des rapports à l’état de l’environnement nous permet également de prendre connaissance de la multitude de manières dont les personnes et les communautés se relient à leur milieu de vie, à leur territoire et aux autres vivants qui y cohabitent. Souligner cette diversité de liens amène finalement à rendre visibles les diverses formes d’injustice suscitées par l’ignorance volontaire des visions, des besoins et des projections liés à ces différents modes de relations[i]. La complexité éco-socio-systémique et la diversité bioculturelle sous-jacente ont historiquement donné lieu à une diversité d’ontologies[ii]. Toutefois, la mondialisation et son moteur, le néolibéralisme, provoquent un aplanissement de ce kaléidoscope. L’espace public souffre de ce rouleau compresseur et moins nous sommes exposé·e·s à la diversité, plus nos imaginaires, notre capacité à penser les situations critiques et les pistes de sortie, s’en trouvent limités.

Les controverses socio-écologiques qui se déploient dans l’espace public laissent apercevoir cette diversité malmenée. Il faut en fait s’aventurer en dehors des canaux de diffusion centraux, en dehors des espaces de consultations publiques – trop souvent cadrés sur des questions techniques et des impératifs économiques –, pour mieux l’observer et la saisir. Il s’agit d’apprendre à découvrir et à comprendre cette diversité, pour contribuer à la valoriser.

Le cas Trans Mountain

Pour cela, la controverse actuelle concernant l’oléoduc Trans Mountain est édifiante. Construit dans les années 1950, il sert à transporter le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta jusqu’aux rives de l’océan Pacifique (en Colombie-Britannique), où il est transbordé sur des cargos à destination de l’étranger. L’entreprise Kinder Morgan, qui était jusqu’à l’été dernier propriétaire du pipeline, en projetait l’expansion. L’objectif de la multinationale était de tripler la capacité de l’oléoduc[iii] afin de répondre à la croissance de l’industrie albertaine des sables bitumineux[iv].

Nombre d’acteurs et actrices politiques ont manifesté haut et fort leur désaccord face à ce projet qui menace l’intégrité des écosystèmes terrestres et marins. L’expansion de Trans Mountain pose des risques sanitaires majeurs et se trouve en totale contradiction avec l’effort international de réduction des émissions de gaz à effet de serre, conventionné dans l’Accord de Paris en 2015.

Le gouvernement britanno-colombien, appuyé par de nombreuses municipalités, Premières Nations et ONG, s’est fortement opposé au projet, alors que le gouvernement albertain le défend bec et ongles. La première ministre de l’Alberta a même menacé le gouvernement britanno-colombien de sanctions économiques devant son refus d’obtempérer. Une certaine proportion des Premières Nations dont les territoires sont concernés immédiatement par le projet a plutôt choisi de l’appuyer, comme l’ont fait les communautés allochtones albertaines pouvant vraisemblablement en tirer d’importants bénéfices.

Dans ce paysage politique tendu, le gouvernement fédéral s’est aussi fait grand défenseur du projet de la multinationale, allant jusqu’à racheter le pipeline à l’entreprise lorsque les actionnaires de cette dernière ont jugé que l’expansion de Trans Mountain représentait dorénavant un risque économique trop grand pour aller de l’avant. C’est ainsi que depuis août 2018, les Canadiens et Canadiennes sont devenu·e·s propriétaires d’un pipeline vieux de 65 ans au coût de 4,5 milliards de dollars, achat lié à une promesse d’expansion qui mènerait la somme totale de fonds publics investis dans le projet à au moins 7,4 milliards de dollars[v].

Le 30 août 2018, la Cour d’appel fédérale – à la suite d’une requête de révision judiciaire déposée par un regroupement de Premières Nations, les Villes de Vancouver et Burnaby et deux ONG – a mis un frein au projet d’expansion pour cause de consultations publiques et d’études d’impact insuffisantes[vi]. Ayant décidé de ne pas contester la décision, le gouvernement canadien a maintenant l’obligation de procéder à une consultation « significative » des Premières Nations concernées par le projet[vii] et à une étude d’impact portant sur les effets de l’augmentation du transport maritime lié à l’expansion sur l’écosystème marin côtier, via l’Office national de l’énergie (ONE)[viii]. Ce même organisme – officiellement indépendant, mais dans les faits particulièrement proche de l’industrie – avait choisi de ne pas tenir compte de cette dimension du projet dans son étude d’impact initiale. Le gouvernement libéral a amorcé les démarches en ce sens, mais soutient déjà que l’expansion adviendra en bout de ligne[ix]. Il est dès lors permis de douter de la valeur du processus à venir, qui apparaît profondément superficiel avant même d’avoir commencé. 

Maintenant que le cas « Trans Mountain » a été brièvement décrit, penchons-nous sur la manière dont s’y révèle la diversité des rapports à la crise socio-écologique. Comment les personnes et les groupes concernés semblent-ils se représenter les enjeux en question? L’observation attentive de cette controverse[x] m’a amenée à dégager une typologie initiale composée de huit postures. Ces manières d’aborder la crise ne sont pas mutuellement exclusives, c’est-à-dire que plus d’un type peuvent coexister chez une même personne ou un même acteur social, au même moment ou au fil du temps.

Une posture économiciste

Notons d’abord une posture économiciste.  Dans cette perspective, l’environnement est la source des possibilités de développement économique et le lieu d’actualisation de ces ambitions d’affaires. Le territoire y est un espace d’opportunités à créer et à saisir – à claimer – sans rien attendre, sinon les conditions économiques favorables au projet de développement économique tant convoité. Selon cette vision économiciste, le développement ne pourrait advenir sans exploitation des ressources environnementales et, en retour, une économie forte serait requise pour avoir les moyens de préserver l’environnement.

Or, on demeure sciemment aveugle à la conséquence la plus élémentaire d’une économie fondée sur une perspective de croissance soutenue (infinie) dans le contexte d’une planète finie. Quel environnement reste-t-il après le passage d’un mégaprojet économique qui le laisse toujours plus hypothéqué, réduit, confiné, dégradé? Il y a à chaque fois beaucoup moins à préserver et les ressources économiques générées par l’exploitation ne peuvent plus grand-chose face aux dommages irréversibles causés.

La posture économiciste, éminemment court-termiste, repose donc sur les théories mythiques de l’économie orthodoxe, pourtant brillamment déconstruites par nombre d’analystes[xi]  sur nombre de tribunes depuis plus de cinquante ans. Suivant cette vision de la crise environnementale, qui m’apparait être la plus déconnectée de la réalité, le monde serait tel qu’il est écrit dans les livres d’économie du XIXe siècle. Les acteurs de la controverse Trans Mountain s’inscrivant dans cette représentation sont notamment le gouvernement fédéral, le gouvernement albertain, les entreprises et lobbies pétroliers et les institutions financières appuyant le projet.

Une posture parcellisante

Corollaire de la posture économiciste, la posture parcellisante fragmente les enjeux socio-écologiques tout en promouvant une économie globalisée. Selon cette perspective, on élude les principes physiques élémentaires de la dynamique des fluides et des gaz lorsque vient le temps d’analyser les risques écologiques associés à un projet de développement, mais on envisage les échanges commerciaux et financiers à la manière de flux « organiques » que les frontières devraient contraindre le moins possible.

C’est depuis une telle posture que l’ONE en vient à évaluer les impacts environnementaux d’un pipeline sur son unique tracé, sans tenir compte du bassin versant concerné ni des conséquences écosystémiques globales et à long terme de l’implantation d’une telle infrastructure et sans considérer l’augmentation substantielle de la production de pétrole rendue possible par une nouvelle voie de transport. Suivant la même logique de segmentation, la Loi sur l’Office national de l’énergie laisse aux commissaires de l’Office la liberté de décider des personnes qui peuvent être entendues lors d’une audience publique sur un projet de pipeline :

« [...] l’Office étudie les observations de toute personne qu’il estime directement touchée [...] et peut étudier les observations de toute personne qui, selon lui, possède des renseignements pertinents et une expertise appropriée. La décision de l’Office d’étudier ou non une observation est définitive[xii]. »

Les émissions de gaz à effets de serre relatives à la production et à l’utilisation du pétrole transporté par pipeline concernent pourtant tous les Canadiens et les Canadiennes. De même que les risques de contamination des bassins versants traversés par un tracé de pipeline. Ils et elles devraient donc tou·te·s pouvoir participer aux audiences publiques de l’Office national de l’énergie.

Une posture conformiste

Une posture conformiste, étroitement liée à la représentation économiciste, est aussi observée dans le débat entourant le projet de pipeline. Ce rapport à la crise donne puissance à la vision précédente; il représente la force d’inertie que les acteurs précédemment cités arrivent à générer dans la société, jouant sur les désirs et les peurs. Dans un rapport conformiste à la crise environnementale, une grande proportion de la population voit le monde tel que le discours dominant le présente. Des valeurs fortes de sécurité, de conservatisme et de réussite ou d’approbation sociale consolident cette posture. Si toute la charge d’argumentation (scientifique, éthique, citoyenne) contre l’expansion du pipeline n’est pas arrivée à faire arrêter le projet et à entrainer une profonde remise en question du modèle énergétique sous-jacent, c’est bien parce que la grande majorité de la population consent passivement – et plus ou moins consciemment – à ce qu’il aille de l’avant.

Un rapport désenchanté à la crise s’observe aussi autour de nous, dans nos familles, nos milieux de travail, sur les réseaux sociaux. Absents du débat, les porteurs de cette représentation ne croient pas ou plus en leur pouvoir d’agir, à leur prise sur le monde ni à la force du nombre. Ce cynisme n’est pas étranger à l’accaparement toujours plus grand des ressources et des pouvoirs par les plus privilégié·e·s. Il est aussi lié à la multiplication des consultations promue par le modèle de « gouvernance » néolibéral, où la participation citoyenne est trop souvent instrumentalisée au profit de la décision déjà prise en amont par les responsables[xiii] . La nouvelle consultation des Premières Nations et la nouvelle étude d’impact qui s’amorcent dans le dossier Trans Mountain – alors que le gouvernement a déjà signifié qu’il irait de l’avant à l’issue de ces démarche – est de nature à renforcer ce désenchantement.

Parmi les absents du débat, il y a aussi tous ceux et celles qui n’ont – ou ne se sentent – tout simplement pas la possibilité d’y être. Dans un rapport pressurisé à la crise, on ne peut intervenir dans l’espace public, car on n’a pas la disponibilité pour le faire. Les impératifs d’une vie familiale et de travail vécues au rythme accéléré de notre société occidentale font qu’une trop grande partie de la population reste dans le silence malgré un intérêt certain pour les enjeux socio-écologiques. Ce n’est pas le manque de sensibilité ni le manque d’information qui posent problème ici, ce sont les conditions d’existence engendrées par le système politico-économique en place (semaines surchargées, isolement, pressions à la performance, etc.); le temps fait défaut, d’autres préoccupations se hissent en haut de la liste des priorités. Le manque de préparation à l’engagement politique et les enjeux d’accès aux espaces démocratiques et d’expression publique sont aussi en cause.

Une posture dépolitisée

Une autre position que l’on peut identifier concerne un rapport volontaire, mais dépolitisé à la crise. Selon cette perspective, l’action la plus directe, accessible et efficace qui puisse être réalisée en tant qu’individu concerne l’écoconsommation, les « petits gestes » du quotidien. Devant la complexité du système à l’origine de la crise environnementale, on recherche des prises pouvant procurer un certain sentiment de contrôle et on trouve en son pouvoir d’achat– si réel pouvoir il y a – un levier.

On évitera donc de soutenir l’industrie des sables bitumineux en réduisant par exemple sa consommation de pétrole et de produits dérivés (les plastiques en particulier). On mangera le plus possible local pour réduire le transport des aliments, on se déplacera à pied, à vélo, en transport collectif ou en faisant du covoiturage, on évitera d’acheter des produits emballés dans le plastique, etc. Si tous ces écogestes sont bien pertinents et nécessaires (j’insiste), il demeure qu’ils sont faits isolément et qu’ils ne peuvent donc à eux seuls, même tous amalgamés, susciter des transformations sociales substantielles.

Car l’injonction aux écogestes – qui convient si bien aux tenants du néolibéralisme tant elle s’accommode du modèle politico-économique en place – associe erronément citoyenneté et consommation. En effet, l’action citoyenne relève d’une manifestation (oratoire, symbolique, artistique, etc. souvent organisée et collective) dans l’espace public à propos d’un enjeu de société. Alors que le geste de consommation, même « écolo », concerne la sphère privée et nous ramène à notre condition d’individu. Le danger est que le discours de l’écoconsommation nous fasse oublier notre rôle primordial d’écocitoyen·ne, qui tient de la vigile critique, de la proposition de solutions de rechange et de la lutte politique pour les faire advenir.

Une posture critique

Malgré la prégnance des postures évoquées jusqu’ici, la posture critique ressort aussi très fortement du débat sur Trans Mountain. Elle est celle des groupes conscients de leur pouvoir politique, utilisant l’énergie de leur indignation, de leur colère et de leur désir d’harmonie avec le milieu de vie au profit de la lutte. Ce rapport à la crise se nourrit de toute la rigueur d’analyse et la créativité militante et sociale qui se déploient au fil des mobilisations écocitoyennes. Il porte la voix des personnes et des autres formes de vie brimées et violentées par les projets de développement prédateurs.

Cette mouvance est ainsi imprégnée d’une vision forte de justice écologique et sociale. Elle puise dans les analyses du champ de l’écologie politique, dans les savoirs militants[xiv], les études scientifiques, ou encore dans les écosophies développées traditionnellement dans diverses cultures. La posture critique soutient un essentiel dialogue des savoirs.

Idle no more et The Treaty Alliance Against Tar Sands Expansion sont deux initiatives visant à faire reconnaître, à travers le pays, la souveraineté territoriale autochtone et la volonté d’un ensemble de Premières Nations au regard des mégaprojets extractifs. Ce sont aussi des figures clés de la critique du projet de Kinder Morgan. On y trouve également des groupes écologistes et des comités citoyens mobilisés non seulement en Colombie-Britannique, mais aussi ailleurs au Canada. Au Québec plus précisément, le mouvement Coule pas chez nous et les manifestions « Stop Kinder Morgan » se sont déroulées simultanément en mai 2018 dans plusieurs villes canadiennes dont Montréal. Des citoyen·ne·s de Tadoussac organisèrent même un rassemblement.

Le mouvement de résistance au projet Trans Mountain, qui invite à la sobriété énergétique et vise une transition énergétique juste et solidaire, s’est enraciné d’un océan à l’autre. Il a soutenu une nécessaire convergence entre les luttes pour la reconnaissance des cultures et des pouvoirs autochtones et celles concernant la justice environnementale et le respect des multiples formes de vie de manière plus globale. Ces groupes travaillent à cerner et à dénoncer les limites structurelles à leur agentivité pour tenter de les repousser.

Une posture holistique

Enfin, une posture holistique se détache de la controverse sur Trans Mountain. Elle prend d’ailleurs de plus en plus de place, au Canada comme à l’étranger, dans les différents débats liés à la crise socio-écologique contemporaine. Les tenant·e·s de l’approche holistique envisagent la crise environnementale en tant que conséquence d’une occidentalisation exacerbée du monde, axée sur le « développement » et le « progrès ». Tous deux rendus possibles par le déploiement d’une méthode particulière voulue universelle – la science, rationnelle, objective – et portés par un rapport linéaire au temps[xv]. L’approche holistique, plutôt inscrite dans une temporalité circulaire (faisant référence aux cycles des saisons et de la vie), ne rejette pas nécessairement la cosmovision occidentale, mais plutôt la colonisation des esprits, l’« enculturation d’empiètement[xvi] » que son omniprésence a engendré.

La voix des Premières Nations en lutte face à de grands projets de développement est de plus en plus entendue et relayée, au Nord comme au Sud. Les luttes autochtones contre l’extractivisme occidental ont engendré une dynamique de revalorisation de leurs cosmovisions et savoirs ancestraux, de redéfinition et d’affirmation des aspirations qui sont les leurs. Dans un rapport holistique au milieu, l’humain est intrinsèquement connecté à son environnement, il en fait partie intégrante. Selon cette vision, « on ne possède pas un territoire, nous sommes possédés par lui », comme l’écrit Richard Desjardins[xvii] alors qu’il rapporte la manière dont le peuple Anishnabe conçoit son lien à la Terre-Mère (Djódjó Akî en anishnabe).

Les peuples autochtones vivant dans ce que nous appelons aujourd’hui le Canada expriment tous avec différentes nuances une relation privilégiée au territoire, célébrant les interrelations, basée sur l’émerveillement, le soin et la reconnaissance. Les grands projets extractifs sont alors souvent envisagés comme blessant profondément, voire irrémédiablement, le territoire. Le grand chef Serge Simon de Kanesatake (cité dans un article d’Any-Pier Dionne[xviii]) explique : « les modes de vie sont reliés à nos terres, il n’y a pas de territoire B ». En privilégiant une posture holistique face à la crise, on valorise les savoirs ancrés dans le territoire, la prise en compte de valeurs et de visions non-occidentales.

Cette approche, mise de l’avant par les Premières Nations opposées à Trans Mountain, trouve de plus en plus d’échos dans les mouvements écologistes allochtones et les alliances allochtones-autochtones deviennent de plus en plus fréquentes. Le grand défi demeure de faire reconnaître cette autre manière de penser, de connaître et de vivre dans les espaces décisionnels. À la suite de la Commission vérité et réconciliation, le gouvernement canadien a récemment affirmé vouloir prendre en compte les savoirs autochtones dans les processus de prise de décision nationaux. Mais la récente sortie du ministre responsable des Ressources naturelles dans le dossier Trans Mountain nous amène à douter du sérieux de cette affirmation. En effet, si le ministre soutient déjà que l’expansion du pipeline se concrétisera, à quoi bon faire l’exercice de consultation des Premières Nations demandé par la Cour? Les communautés autochtones concernées joueront-elles le jeu pour obtenir une couverture médiatique et tenter de marquer des points de cette manière ou boycotteront-elles plutôt l’exercice pour signifier leur indignation? Il sera pour le moins instructif de suivre cette prochaine étape du débat Trans Mountain.

Ces huit différentes postures, exemplifiées à travers la controverse sur le pipeline Trans Mountain, ne sont qu’une sélection de rapports à la crise socio-écologique; d’autres s’observent dans nombre de débats socio-écologiques. En outre, ces postures forment la trame de repères à partir desquels nous composons notre propre relation à la crise environnementale. Cette relation est complexe, s’étant construite au fil du temps, de rencontres, d’histoires, d’aventures, de lectures, de visionnements et d’influences. Il importe grandement de valoriser cette diversité de rapports à l’environnement et à la crise lorsque vient le temps de débattre d’une question socio-écologique vive. Les éclairages qu’apportent ces divers points de vue permettent une meilleure compréhension des enjeux de fond. Ils permettent aussi de faciliter l’élaboration collective d’éthiques et de pistes d’action. Souhaitons qu’il y ait davantage d’espaces où rendre visible ce kaléidoscope, où discuter de cette diversité trop souvent occultée. 

[i] Boaventura de Sousa Santos, 2017, « Épistémologies du sud », Études rurales, vol. 1 no 187, pp. 21-49. https://www.cairn.info/revue-etudes-rurales-2011-1-page-21.htm?contenu=r....

         Boaventura de Sousa Santos, 2016, Épistémologies du Sud. Mouvements citoyens et polémique sur la science, Desclée            de Brouwer, Paris.

[ii] Philippe Descola, 2005, Par-delà nature et culture, Gallimard, Paris.

          Philippe Descola, 2014, La composition des mondes, Flammarion, Paris.

         Tim Ingold, 2011, The perception of the environment: essays on livelihood, dwelling and skill, Routledge, Londres.

         Eduardo Kohn, 2017, Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, Zones Sensibles,              ,        Belgique.

[iii] Julie-Anne Lapointe, 30 août 2018, « Le pipeline Trans Mountain ne peut aller de l’avant, tranche la cour », Radio-Canada Info. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1120899/pipeline-trans-mountain-cou...

      Alexandre Shields (2018, 24 août). « Nouvelle victoire pour les partisans du pipeline Trans Mountain », Le Devoir,             Montréal.  https://www.ledevoir.com/societe/environnement/535118/nouvelle-victoire-...       trans-mountain

[iv]  Cette industrie est dénoncée de par le monde vu la quantité de déchets toxiques qu’elle génère (pollution atmosphérique, émission massive de CO2, contamination des cours d’eau et des sols, etc.) et la quantité de ressources (eau, sol, énergie, etc.) qu’elle nécessite, en faisant un mode de production énergétique des plus polluants et des moins efficients.

[v]  Alexandre Shields (2018, 31 août). « Trans Mountain : Ottawa mis en échec », Le Devoir, Montréal. https://www.ledevoir.com/politique/canada/535649/la-cour-federale-annule...

[vi] Tsleil-Waututh Nation et al. c. Procureur général du Canada et al., 2018, Sommaire exécutif des motifs de jugement, Cour d’appel fédérale.
http://www.fca-caf.gc.ca/fca-caf/pdf/Executive_Summary_Trans_Mountain_(French)_clean.pdf

[vii] Il doit y avoir un nouveau processus de consultation, ce qui n’implique pas pour autant que le gouvernement doive obtenir le consentement des Premières Nations.

[viii]   Hélène Buzetti, 4 octobre 2018, « Trans Mountain : Ottawa ne contestera pas le jugement de la Cour d’appel », Le Devoir, Montréal.
https://www.ledevoir.com/politique/canada/538249/trans-mountain-ottawa-n...

[ix] op. cit.

[x] Cette observation a pris la forme d’une revue de presse exhaustive, menée parallèlement à une recension d’écrits académiques. La démarche a impliqué la mise en relation des résultats de l’analyse avec ceux de d’autres cas étudiés précédemment, entre autres le débat sur la reconstruction de l’échangeur Turcot à Montréal et la controverse liée à l’exploitation des ressources pétrolière au Québec.

[xi] Voir entre autres les travaux suivants :
 Edgar Gonzalez-Gaudiano et Esthela Gutiérrez Garza, 2010, De las teorías del desarrollo al desarrollo sustentable. Construcción de un enfoque multidisciplinario, Siglo XXI-UANL, Mexico.

                Serge Latouche, 2004, Survivre au développement, Fayard, Paris.

                Wolfgang Sachs, 2010 [1992], The development dictionnaryA guide to knowledge as power, 2e édition, Zed                                Books, Londres et New York.

[xii]    Loi sur l’Office national de l’énergie, LRC, 1985, ch. N-7. Dernière modification le 29 mars 2018. https://laws-lois.justice.gc.ca/fra/lois/n-7/

[xiii]   Laurence Brière, 2014, « De la responsabilité de la « gouvernance » à la responsabilité écopolitique », Éthique publique, vol. 16, no. 1, pp. 159-179.
https://journals.openedition.org/ethiquepublique/1384

[xiv] La définition que donne Jérôme Lamy de cette forme de savoirs m’apparait éclairante : « Les savoirs militants rassemblent une large gamme de connaissances élaborées, mobilisées et diffusées pour contrarier et combattre des processus de domination. (...) L’enjeu est la solidification de discours et de pratiques légitimant des connaissances ignorées, méprisées, refoulées par les instances scientifiques académiques ou les institutions politiques ». Référence : Jérôme Lamy, 2018, Savoirs militants. Essai de définition historique et sociologique. Cahiers d’histoire, no 138, pp. 15-39. https://journals.openedition.org/chrhc/6773

[xv] Arturo Escobar, 2018, Sentir-penser avec la Terre. Une écologie au-delà de l’Occident, Seuil, Paris.

           Enrique Leff, 2004, Racionalidad ambiental. La reapropiación social de la naturaleza, Siglo XXI, Mexico..

[xvi]  Nicole Roelens, 1991, « Le métabolisme de l'expérience en réalité et en identité », dans Bertrand Courtois et Gaston Pineau (dirs.), La formation expérientielle des adultes, La Documentation française, Paris, pp. 219-241.

                 À la page 220, Nicole Roelens définit ainsi le concept : « L’enculturation d’empiètement consiste à remplir l’espace                       potentiel de découverte de quelqu’un en lui injectant des représentations qui l’encombrent et diminue d’autant sa                         capacité à produire ces propres représentations à partir de l’expérience. Cet empiètement s’organise au niveau                             social par l’attribution à certains du pouvoir de définir "la réalité" pour les autres. »

[xvii]  Richard Desjardins, 2019, « Les Algonquins de Val d’Or », Liberté, no 322, pp. 59-66, Montréal.

[xviii] Any-Pier Dionne, 14 avril 2016, « Communautés autochtones et projets pétroliers », L’Esprit libre. https://revuelespritlibre.org/communautes-autochtones-et-projets-petroliers

CRÉDIT PHOTO: FLIKCR - Igbario

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