Société
La culture du militantisme étudiant au Québec
Analyses
| par Any-Pier Dionne |

La culture du militantisme étudiant au Québec tel qu’on la connaît aujourd’hui remonte aux années 1960. Au fil des décennies, les luttes étudiantes ont été nombreuses, menant à une grève générale à neuf reprises entre 1968 et 2012. Toutefois, la participation des universités anglophones à ces mouvements sociaux d’envergure n’a pas été soulignée avant 1996, et depuis, tant les médias que les étudiants francophones ont banalisé leur implication. Les étudiants.es anglophones sont-ils plus attachés à leurs cours qu’aux enjeux québécois, comme on l’entend souvent ? Il semblerait plutôt que les enjeux et les moyens préconisés pour mener les luttes étudiantes sont différents dans les associations anglophones et francophones, ce qui représente parfois un obstacle pour l’unité du mouvement, mais ce qui permet également d’enrichir le militantisme étudiant dans la province. En 2015 notamment, l’influence des étudiants.es anglophones a été déterminante : c’est l’Association étudiante de l’École des affaires publiques et communautaires (AÉÉAPC) de l’Université Concordia qui a fait pression pour inclure un volet environnemental dans la campagne contre l’austérité, un enjeu devenu central dans le mouvement Printemps 2015.

Histoire du mouvement étudiant au Québec

Le mouvement étudiant québécois moderne est né dans les années 1960, en pleine Révolution tranquille. Deux décennies plus tôt, en France, l’adoption de la Charte de Grenoble en 1946 (1) avait ouvert la porte au syndicalisme étudiant, qui représentait l’étudiant comme une « force de changement social au même titre que les ouvriers et les ouvrières (2)», justifiant ainsi des luttes touchant divers enjeux sociaux. Influencées par leurs homologues français, les associations étudiantes québécoises se sont, elles aussi, redéfinies et se sont donné un rôle politique plus important.

D’ailleurs, ce syndicalisme se fait sentir encore aujourd’hui dans le mouvement étudiant francophone au Québec, notamment dans les moyens employés et la structure des associations qui diffèrent des traditions anglophones. Dans un échange de courriel, Benjamin Gingras, qui était alors secrétaire aux finances par intérim de l'ASSÉ et ancien co-porte-parole, affirme que « la culture de grève est certainement mieux implantée dans le mouvement étudiant au Québec qu'ailleurs au Canada ». Bilan Arte, vice-présidente nationale de la Fédération Canadienne des Étudiantes et Étudiants (FCÉÉ), confirme en entrevue téléphonique qu’« il n’y a pas d’histoire récente où on a vu beaucoup de grèves au Canada ». Selon elle, les autres provinces privilégient plutôt une « diversité des tactiques », puisque chaque province et chaque revendication étudiante s’inscrit dans un contexte différent. Si la grève n’est pas un moyen couramment utilisé, il n’empêche qu’on emploie « d’autres manières de mobiliser les gens », poursuit-elle.

Jusqu’aux années 1960 au Québec, les associations étudiantes « s'occupaient essentiellement d'activités parascolaires et sportives (3) », une vision qui semble encore dominer à l’Université McGill. Dans un article publié dans le McGill Daily le 2 février 2015, Amina Moustaqim-Barrette, alors vice-présidente aux affaires externes de l’Association Étudiante de l’Université McGill, dénonçait qu’à McGill, on voit les associations étudiantes comme des organisations responsables d’événements et de clubs plutôt que comme lieux d’action politique (4).

Malgré la redéfinition du mouvement étudiant et le virage politique entrepris dans les années 1960, jusqu’en 2012, les principales luttes étudiantes s’en sont tenues aux enjeux touchant directement les frais de scolarité ou les régimes de prêts et bourses. Le printemps 2012, la plus longue grève générale étudiante de l’histoire du Québec, a toutefois élargi le débat pour déborder du théâtre étudiant, en dénonçant entre autres « la marchandisation du bien commun et la privatisation du financement des services publics (5) ». Ce mouvement social a en quelque sorte préparé le terrain pour le Printemps 2015, qui rejoint pour la première fois les véritables principes du syndicalisme étudiant militant en incluant des enjeux qui débordent la sphère étudiante.

Le mouvement étudiant en 2012 se démarque également par l’implication des étudiants.es anglophones aux côtés de leurs homologues francophones. Deux occupations ont eu lieu à l’Université McGill, et des étudiants.es ont empêché l’accès aux salles de cours tant à McGill qu’à Concordia (6), les deux universités anglophones de Montréal. De plus, les proportions d’étudiants.es en grève à l’Université de Montréal et à l’Université Concordia ont été sensiblement les mêmes (7). Toutefois, malgré la mobilisation de plus en plus forte des communautés étudiantes anglophones à Montréal, les défis que représentent les différences culturelles et linguistiques demeurent.

Une voix balbutiante

L’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), la plus militante des fédérations étudiantes québécoises qui rejoint plus de 70 000 membres, compte beaucoup sur les tracts et les journaux pour diffuser son information et mobiliser la population étudiante dans ses différentes luttes (8), ce qui comporte un défi linguistique majeur pour rejoindre les étudiants.es anglophones, admet Benjamin Gingras : « Beaucoup de recherches, de documentation et de matériel d’information sont uniquement en langue française, mais de plus en plus l’ASSÉ tend vers le bilinguisme et traduit systématiquement ses publications. »

Anthony Garoufalis-Auger, vice-président aux affaires externes et à la mobilisation de la Concordia Student Union (CSU) en 2014-1015, soulignait en entrevue la difficulté des anglophones à s’exprimer lors des assemblées de la Coalition large pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE), qui se déroulaient en français, lors du printemps 2012. Le fait de devoir prendre la parole en français pour des étudiants dont ce n’est pas la langue maternelle constituait un obstacle, et on peut présumer que les choses se seraient déroulées autrement, n’eût été cet aspect.

Malgré la présence d’à peine trois associations de l’Université Concordia et une association de l’Université McGill dans les rangs de l’ASSÉ l’an dernier, les étudiants.es anglophones sont parvenus à faire entendre leur voix. La demande de l’Association étudiante de l’École des affaires publiques et communautaires (AÉÉAPC) de l’Université Concordia pour inclure un volet environnemental dans la campagne Printemps 2015 a été adoptée, et le mouvement est devenu la campagne contre l’austérité et les hydrocarbures, menée conjointement par les étudiants.es anglophones et francophones.

Au Canada et aux États-Unis, les luttes reliées aux enjeux environnementaux sont au centre des préoccupations de nombreuses associations étudiantes. Bien que « les associations étudiantes à Concordia [sont …] celles qui ont été les plus avant-gardistes pour les enjeux environnementaux » au Québec, comme l’affirme Benjamin Gingras, « plusieurs cégeps et associations départementales ou facultaires des universités francophones emboîtent [maintenant] le pas ». En novembre 2014 par exemple, une conférence pancanadienne s’est déroulée aux universités McGill et Concordia, réunissant les militants.es étudiants.es de toutes les provinces pour encourager les échanges et « renforcer les liens (9) » entre les associations étudiantes qui font campagne pour défendre des enjeux environnementaux dans les différentes provinces.

La majorité des présentations de cette conférence portaient sur le désinvestissement des combustibles fossiles, un enjeu qui se trouve au cœur de la lutte d’un grand nombre d’associations étudiantes canadiennes, mais un volet important de la programmation se penchait sur l’organisation de campagnes de grande ampleur, en s’inspirant de l’expérience des étudiants québécois. Bilan Arte soulignait en entrevue que les grèves du printemps 2012 ont beaucoup inspiré le mouvement étudiant dans les autres provinces canadiennes. Selon elle, chaque victoire étudiante remportée au Canada devient source d’inspiration et de motivation pour les autres étudiants.es canadiens.nes. Ainsi, la conférence sur le désinvestissement des combustibles fossiles s’inspirait pour organiser le mouvement étudiant canadien des réussites des étudiants.es québécois.es qui ont bloqué une hausse de 75 % des frais de scolarité en 2012 grâce à leur mobilisation (10).

Finalement, les différences culturelles et linguistiques entre les associations étudiantes anglophones et francophones au Québec apportent leurs lots d’obstacles, mais les deux groupes étudiants se complètent et tirent leur force d’un dialogue entre les « deux solitudes ». Le printemps 2015, qui a fait place à des enjeux sociaux ne se limitant pas à des aspects qui touchent directement les étudiants, démontre un retour aux bases du syndicalisme étudiant, à l’origine du mouvement étudiant québécois.

 

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