Kinder Surprise

Omar Sotillo Franco, Unsplash
Société
Kinder Surprise
| par Laïka Othello |

 

Ma sœur entre dans ma chambre. 

« Est-ce que je suis correcte? », m’interroge-t-elle en pointant son pantalon propre et son chandail à l’effigie d’un événement caritatif.

Ma soeur me demande mon avis pour ses habits pour son entrevue d’embauche.

Je la regarde, un peu blasée par notre prochaine discussion. Je vais devoir lui expliquer pourquoi ses habits vont être inadéquats pour sa première expérience d’entrevue professionnelle.

Méganne a 16 ans. Elle est passionnée par les animaux, elle se classe parmi les meilleures élèves de sa classe. Méganne adore le « cheerleading », est arachnophobe, sensible, a la larme facile, est susceptible, adore les mangues, a des pieds creux, fait de la physio. Méganne est une femme, Méganne est une Québécoise afrodescendante des Caraïbes...

Méganne est noire.

Nous avions une conversation troublante sur le racisme qu’elle va subir, particulièrement celui qui se concentre dans les milieux professionnels. Je dois lui expliquer pourquoi elle ne pourra pas se permettre de faire des erreurs, de perdre son calme, de perdre patience; pourquoi elle doit s’efforcer de sourire le plus souvent possible, d’adoucir son ton, de vouvoyer, même si ce n’est pas nécessaire à mon avis; ne pas crier, ne pas s’offusquer, ne pas se plaindre; pourquoi il faut avoir l’attitude qui démontre le plus de gratitude possible, faire un travail qui frôle la perfection et s’habiller d’une façon ultra-professionnelle, faute de paraître comme « pauvre » ou de se faire « guetto-iser ».

La réalité afrodescendante fait qu’un habit, un geste, une phrase de trop, peut faire toute une différence entre l’obtention d’un emploi et un refus clair et net.

Elle me répond « je sais ». Je ne sais pas si son ton est morne pour soutenir la conversation qui ne donne aucune envie d’être une personne racisée à la recherche d’un gagne-pain. Je continue à lui donner la sinistre liste des obstacles qu’elle devra surmonter. Je sens qu’elle m’écoute attentivement, même si ce que je lui dis l’affecte, visiblement. Elle finit par grommeler qu’elle doit se changer. C’est seulement quand les dernières mèches de ses cheveux crépus quittent mon champ de vision que je me rends compte de mon propre étourdissement. 

Entre le fameux discours que ma famille m’a tenu et celui, presque verbatim, que j’ai récité à ma sœur, je n’ai jamais pris le temps de regarder mes propres traumatismes en tant que femme noire, travaillant depuis déjà six ans dans le milieu du travail étudiant.

Quand j’avais cinq ans, j’ai volé un KinderSurprise. Ma mère m’avait interdit de prendre des objets sans sa permission, mais l’entêtement que j’avais pour les surprises avait eu raison de moi; je l’ai pris. 

 Je n’aime même pas le chocolat.

Arrivée dans la voiture, ma mère m’a surprise avec l’œuf dans la main. Je me rappelle encore de sa réaction que je trouvais, à mon jeune âge, très disproportionnée. J’avais volé dans le lieu de travail à ma mère, et je crois qu’elle a surtout eu peur d’être elle-même accusée d’un crime qu’une enfant naïve avait commis.

Encore aujourd’hui, je me demande si j’aurais pu être l’enfant de #IeshaHarper

Quand j’avais 16 ans, j’ai obtenu ma première job en restauration. J’avais une table de clients assez réguliers qui m’appréciaient particulièrement. Je recevais des bons tips, des tips généreux, des tips « faciles ». Un jour, un client de la table, appréciant particulièrement mon service, m’avait tapé les fesses en me disant « que j’étais une belle négresse qui faisait bien sa job ». Il m’avait donné un généreux pourboire. Je suis allée immédiatement en parler à mon gérant, qui m’avait conseillé « d’encaisser et d’ignorer ».

J’ai gagné beaucoup de pourboire, cet été-là.

Deux ans plus tard, je travaille dans la vente au détail. Je me débrouille bien, je me sens vraiment mieux dans mon milieu. Mes gérant·e·s m’adorent, mes collègues et moi formons une véritable équipe, et je me sens dans un endroit que l’on veut « inclusif ».  Je reçois des critiques passives-agressives des client·e·s qui trouvent que j’ai un ton brutal, j’adoucis mon grain de voix, je ris à toutes les blagues, qu’elles soient déplacées ou non, je me permets d’en faire moi-même. Parce que je veux absolument me sentir à ma place, parce que je veux avoir des augmentations, parce que si je prends ça pour de « l’autodérision », c’est peut-être ce que ça va finir par devenir. Je finis par avoir une augmentation, j’ai une place plus importante dans l’équipe, j’entends des insultes sur mes cheveux crépus, sur « notre façon de marcher » sur « notre ressemblance avec nos cousins hominidés ». Sur « nos bouches » sur « notre teint ». Je pense avoir répliqué une ou deux fois, mais je me souviens beaucoup plus des sourires complices que j’échangeais, des rires qui apaisaient la conscience de celles et ceux qui m’oppressaient.

Entre les directives maladroites sur la coiffure la plus appropriée à la job, entre les regards solidaires que les employé·e·s racisé·e·s et moi échangions, entre une clientèle incroyablement condescendante ou incroyablement raciste, je ne me suis jamais arrêtée pour craquer. Pour décompresser. Prendre le temps de me permettre de gérer tout ce qui m’arrivait. Pour m’occuper de moi et prendre conscience de mes propres comportements.

Il y a un an, quand j’ai eu le pouvoir de choisir ma propre équipe, j’ai milité pour une diversité ethnique et raciale. Je crois que j’ai essayé, subconsciemment, de réparer les erreurs que j’avais moi-même commises par le passé en ne m’imposant pas assez. Honnêtement, ça n’a pas vraiment fait tomber ma culpabilité. Mais je crois que chacun·e des employé·e·s s’est senti·e à sa place, quelque part dans tout ça. Je pense avoir fait de mon mieux, avec les responsabilités que j’avais. 

Je repense souvent à la colère, à la peur et à l’anxiété qui suintaient du corps de ma mère pendant qu’elle me ramenait à l’endroit où j’avais volé mon KinderSurprise. La frustration qu’elle dégageait pendant qu’elle m’expliquait à quel point c’était mal, surtout POUR NOUS, de voler. Ce qu’elle a dû expliquer à son gérant, le lendemain. Je pense que mon traumatisme est venu beaucoup plus tard, quand j’ai compris que j’aurais pu nous mettre en danger, ou donner un bon prétexte au gérant de renvoyer ma mère. Parce que je trouvais ça cool, à cinq ans, un œuf en chocolat. Même si je n’aime pas le goût. 

J’entends le bruit de la porte qui s’ouvre. Ma sœur revient de son entrevue, elle me dit qu’elle ne pense pas être admise. En observant ses traits, je réalise qu’elle semble… soulagée. Probablement parce qu’elle vient de gagner du temps avant de s’engager dans ses premières expériences professionnelles. 

Je pousse un long soupir de contentement.

 

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