Garou et le problème de la réalité

Société
Garou et le problème de la réalité
Feuilletons
| par Barbara Thériault |

Réflexion inspirée du succès du chanteur en Pologne

 

Vous avez peut-être déjà ressenti cette impression un peu bizarre : vous vous trouvez à l’étranger, vous vous croyez au bout du monde, disons à Chemnitz en ex-Allemagne de l’Est, et vous voyez une publicité d’un DJ de la ville de Québec pour un party du nouvel an. Ça arrive plus souvent qu’on le pense. Ça m’est souvent arrivé à moi. En Pologne, par exemple, où le chanteur Garou connaît un incroyable succès. Au-delà de la simple curiosité, il y a l’énigme : pourquoi un tel succès, si loin ?

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« Sa voix et son talent sont uniques », dit Beata. « Il m’émeut », écrit Joanna. « J’aime sa sincérité, il chante avec son cœur », ajoute Małgorzata. On aime Garou. C’est sérieux. Les seuls signes d’ironie, exprimés par des smileys sur les forums de discussion, font référence à la bouche du chanteur, à son physique.

Point d’énigme entourant Garou pour Beata, une femme dans la quarantaine, enseignante dans un collège de Jelenia Góra, à qui j’ai posé quelques questions. Elle était fort surprise d’entendre que je n’étais pas une admiratrice de Garou et qu’il n’était pas un des chanteurs les plus populaires à Montréal. Pourquoi alors s’y intéresser ? Malgré une petite déception, Beata a quand même accepté de m’aider à comprendre la popularité du chanteur.

Tout commence en 2002 lorsqu’il connaît un grand succès au festival international de musique de Sopot. Depuis, il revient pour des « récitals », me dit-elle ; et ses chansons tournent tout le temps à la radio. Beata a raison, Garou a vendu des centaines de milliers de CD ; les chansons « Sous le vent » (2001), « Seul » (2002), « Gitan » (2002), « Reviens » (2003), « Passe ta route » (2004) et « Burning » (2008) ont toutes été numéro un au palmarès, les pièces les plus jouées à la radio ; ses concerts — il sera de nouveau en tournée dans plusieurs villes polonaises à l’automne 2018 — font salle comble. Beata a encore ajouté qu’il existait une édition spéciale de l’album du chanteur, « Au milieu de la vie » (2013), pour le marché polonais. Il s’ouvre avec un duo avec une chanteuse polonaise, Paulla.

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Le succès de Garou est indéniable. Pourquoi précisément en Pologne ? Après avoir consulté les sites de discussion, les pages des fan-clubs et m’être entretenue avec des admiratrices, il m’est possible de faire l’observation suivante : Garou est populaire parce qu’il est proche et lointain. Il est les deux, à la fois.

Garou est proche. Ses fans parlent de lui sur les forums de discussion polonais avec une grande familiarité ; elles lui donnent un petit nom, l’appellent « Gar ». Garou est proche, mais il est aussi loin, notamment parce qu’il chante en français, une langue peu comprise, exotique, réputée romantique et moins quelconque que l’anglais. Anna dit qu’elle ne l’écouterait pas si ses chansons étaient en anglais : « […] the words in French are definitely a plus. I think French is the most musical language, all songs sound better... ». En fait, Garou a enregistré un album en anglais, « Piece of my soul ». En entrevue, il dit lui-même qu’il est un peu déçu que cet album, qu’il voulait faire depuis longtemps, n’ait pas connu le succès de ses albums en français.

Garou est aussi loin parce qu’il provient d’un lieu méconnu : on sait qu’il est canadien, c’est tout. Les fans en savent très peu sur lui. Sur le forum de discussion — c’est magnifique —, elles voient dans la rareté de l’information qu’elles peuvent glaner sur leur idole une grande qualité, un gage de son intégrité, son authenticité, son écoute ; on dit aussi que « Gar » aime la Pologne et qu’il y revient — il a appris à dire dziękuję bardzo et do widzenia, « merci beaucoup » et au « revoir ».

Si les admiratrices connaissaient davantage Garou, leur serait-il aussi proche ? J’en doute. Il suffit de regarder le cas d’un autre chanteur qui connaît un certain succès en Pologne : Bruno Pelletier. Lorsque je lis que le chanteur vient de Charlesbourg, ça ne me fait pas rêver, moi qui ai grandi à Lévis. Charlesbourg, c’est trop près de la réalité, d’une vie quotidienne qui ne m’inspire rien.

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En réfléchissant à Garou, je comprends un peu mieux pourquoi j’apprends le polonais. La langue me plonge dans un monde parallèle, qui n’existe fort probablement qu’en dehors de la Pologne.

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Écouter Garou, pour ses admiratrices polonaises, c’est prendre le large, une possibilité de transcender l’espace et le temps tout en restant chez soi. Le monde de Garou se définit par opposition au monde de la réalité, par un autre langage ; c’est une enclave dans la réalité, celle de la vie quotidienne. « Lorsqu’il sourit, écrit une fan, j’oublie tous mes problèmes » ; une autre ajoute : « je ferme les yeux, et il est là ».

Les sociologues savent que les réalités sont multiples, même si l’une d’entre elles nous paraît primordiale, plus vraie que toutes les autres, celle de la vie quotidienne. La musique de Garou, l’idée de sa personne aussi, transporte ses admiratrices. On dit qu’il ne travaille pas pour l’argent, qu’il ne veut pas être populaire à tout prix, qu’il est sincère et authentique. Il est fort à penser que cette perception contraste avec ce que les admiratrices conçoivent de leur réalité quotidienne, quelque chose à laquelle elles échappent dans le « monde Garou ».

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En attendant mon café à Montréal, je repensais à Beata, à son étonnement face à la relative indifférence du Québec envers Garou. La dame qui travaillait au comptoir du café écoutait distraitement la radio. J’ai reconnu Mario Pelchat, un autre chanteur ayant vécu le phénomène Garou – au Liban, cette fois. Je lui ai demandé si Garou tournait toujours à la radio. Sur un ton assez neutre, elle a répondu que c’était rare et que, s’il voulait redevenir populaire au Québec, il faudrait qu’il refasse des concerts ici. Vraiment ? Peut-être est-il trop proche de la réalité pour nous transporter dans un monde parallèle.

 

 

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