Financement des ONG : Actrices ou désoeuvrées face à la néolibéralisation du développement?

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Financement des ONG : Actrices ou désoeuvrées face à la néolibéralisation du développement?
Opinions
| par Annie-Claude Veilleux |

Certains événements marquent parfois l’imaginaire collectif. En 2012, deux événements en particulier sont venus influencer l’idée faite des ONG et de leur financement ;  le constat fait sur les millions de dollars de l’aide internationale perdus pour la reconstruction d’Haïti à la suite du tremblement de terre, et le cyberphénomène Kony 2012, aujourd’hui relayé comme symbole d’un nouveau slacktivism*. L’opinion populaire face aux ONG est très vacillante ; le premier cas venu de fraude est rapidement médiatisé, et le scepticisme envers les « humanitaires » grandissant. Que savons-nous, et qu’est-il possible de savoir vis-à-vis des rouages financiers de ces organismes, parfois petits et localisés, parfois immenses et présents sur toute la surface du globe?

En 2012, un an après le tremblement de terre, on découvre que des millions de dollars ramassés aux quatre coins du monde pour aider à la reconstruction d’Haïti ont été perdus, mal investis, ou tout simplement accaparés. Des 2,4 milliards de dollars acheminés par le gouvernement américain pour l’aide internationale, par exemple, seulement 1% a été destinés au gouvernement haïtien lui-même et 0,4% à des ONG haïtiennes, alors que plus de 486 millions avaient été remis à la Croix-Rouge américaine, pour ne nommer que ces chiffres (1). On connaît aujourd’hui les déboires qu’a connus Haïti suite au tremblement de terre et toutes les critiques qui furent formulées aux projets de secours et de développement déployés. « Kony 2012 » est quant à lui un événement international organisé par l’ONG américaine Invisible Children. Cet événement visait, via une solide vidéo publiée sur le web appelant à une cybermobilisation de masse et à l’accrochage de tags, l’arrestation d’un seigneur de guerre ougandais connu pour ses massacres commis par l’enrôlement d’enfants soldats, Joseph Kony.

La campagne fut fortement critiquée, comme quoi le scénario hollywoodien de la vidéo présentait une vision faussement dramatique de la réelle situation politique et sécuritaire de l’Ouganda et passait sous silence les actions du dictateur ougandais Yoweri Musevini. La gestion des finances de l’ONG fut aussi mise à mal : l’argent récolté par la campagne aurait servi d’abord et avant tout à rembourser la production très onéreuse, et uniquement 32% des dépenses réalisées par l’ONG durant l’année 2011 auraient véritablement servi sur le terrain (2). La plupart d’entres nous avons également ressenti ce sentiment de scepticisme ; il semble par exemple grandissant vis-à-vis des jeunes gens à dossard coloré bloquant le chemin des métros ou des grandes artères urbaines pour nous convaincre de donner pour telle ou telle organisation (ou que nous devrions nous sentir coupables de ne pas le faire, selon la réaction). Qui n’a jamais demandé à l’un ou l’une de ceux-ci ou celles-ci la légendaire question « [m]ais quel pourcentage de mon don se rend réellement aux populations visées?! » ? Au vu et au su de ces suspicions parfois partagées à l’égard des finances des organisations caritatives et autres ONG de ce monde, cet article ne cherchera pas à ausculter les faits et méfaits d’Invisible Children ou des déboires d’USAID en Haïti (puisque vous pouvez déjà trouver pour tous les goûts sur le sujet), mais peut-être un peu plus simplement d’analyser l’environnement et l’univers dans lequel les ONG évoluent avant de porter un jugement certain sur la moralité de leur financement et de leur applicabilité sur le « terrain ». Qu’est-ce qui distingue l’action des ONG d’autres organisations? Comment opèrent-elles pour mener à bien leurs actions, dans leur pays d’origine et ailleurs?

ONG, OSI, OI, ONGI…

 

Il faut d’abord se mettre d’accord sur ce dont on parle lorsqu’il s’agit « des ONG ». Première grande division, les ONG vis-à-vis des organisations internationales (OI) ou des fondations. Les ONG se définissent par le fait qu’elles sont des organisations indépendantes de leur gouvernement ou de tout gouvernement, dont les membres sont des individus ayant foi en la mission poursuivie par celles-ci. Les membres d’organisations internationales, quant à eux, sont essentiellement les représentant-es d’États, regroupé-es selon divers critères. En cela, l’ONU ni aucun de ses organes n’est une ONG, pas plus qu’USAID ou l’Agence canadienne de développement international : la gestion de leurs actions et de leurs finances relève du pouvoir public (3). Les fondations, ensuite, se définissent comme une masse de biens individualisée mise au service d’une cause fixée par la donatrice ou le donateur. La fondation, de plus, ne comporte pas vraiment de membres, mais un conseil d’administration. Par exemple, les fondations Paul-Gérin Lajoie et David Suzuki fonctionnent selon les fonds alloués par M. Lajoie et M. Suzuki (4).

Plusieurs subdivisions peuvent ensuite exister à l’intérieur des ONG. En 2012, l’union des associations internationales estime qu’il existe environ 38 000 ONG à travers le monde (5). Toutes ces ONG peuvent être classées par divers critères, mais le principal relevé par Marie-Pierre Goisis, auteure de nombreux essais sur l’action des ONG et des mouvements sociaux, est la nature des actions menées par l’organisation. De ce critère, on relève trois principales catégories. Il y a d’abord les ONG se disant d’appui humanitaire, les plus célèbres étant l’organisation de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, Médecins sans Frontières ou encore Médecins du Monde, qui apportent chacune une aide urgente et nécessaire aux populations victimes de catastrophes ou de crises.

Ces organisations n’orientent donc pas l’essentiel de leur programme sur des projets à long terme au sein des populations touchées ; c’est là davantage l’œuvre des organisations de développement, ou d’appui au développement local, qui font des interventions d’ordre économique, social ou culturel au niveau micro et local, comme le fait Oxfam, Action contre la Faim ou, plus près de nous, des ONG comme SUCO ou Développement et Paix. Nous avons enfin les ONG disant mener des actions d’appui aux luttes sociales, qu’elles soient de nature politique, écologique, religieuse ou autres, via un appui financier ou organisationnel, des pressions politiques, de la recherche et des analyses, ou encore de la formation et de la représentation internationale. On peut compter dans ces organisations Greenpeace, Alternatives, Amnistie Internationale, etc.

De cette subdivision peuvent s’en créer encore deux autres, soit d’abord les ONG d’appui aux luttes sociales qui se définissent comme faisant de la solidarité internationale, et préférant s’appeler OSI (Organisation de solidarité internationale) plutôt qu’ONG. Cette appellation vient préciser l’origine des actions soutenues dans les Suds ou au Nord, comme quoi elles viennent soulever des initiatives ou des enjeux du bas vers le haut, à partir de revendications populaires (6). Autre subdivision : les ONGI, ou les organisations non-gouvernementales internationales. Celles-ci se définissent par leur caractère transnational et leur présence véritablement internationale. Non qu’elles soient simplement présentes à l’étranger, de nombreuses ONG le sont aussi. Mais bien qu’elles possèdent une présence, une réputation ou encore un statut plus lourd et plus internationalisé que d’autres organisations. Une comparaison simple serait celle à faire avec les compagnies multinationales : les ONGI sont présentes presque partout, avec différents sièges dans le monde, et des filiales tout aussi répandues. Oxfam International, Médecins sans Frontières, Caritas, Croix et Croissant-Rouge : ONGI (7). Ces distinctions faites, on pourrait se dire qu’il reste de nombreux groupes à classer, comme le Forum Social Mondial, le mouvement Occupy ou BDS. Ceux-ci ne sont pas des organisations à proprement parler, mais bien des mouvements. Les mouvements se distinguent des ONG de par leur organisation beaucoup moins définie et leur spontanéité, faisant d’eux des représentants plus directs de la société civile selon certains experts (8).

Concurrence, bailleurs, marketing direct : écosystème du financement caritatif

 

Le financement de chaque ONG est devenu, année après année, plus complexe et ardu avec leur multiplication. Si elles sont aujourd’hui 38 000, elles n’étaient que 45 à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’augmentation de ce nombre est substantielle durant la période post-guerre froide ; les efforts nécessaires à la reconstruction de l’Europe de l’Est, l’après-décolonisation, l’émergence de nombreux conflits armés complexes dans les Suds et les glorieuses années de l’interventionnisme américain sont tous des vecteurs de cette multiplication (9). Cela place donc les ONG d’aujourd’hui dans un marché du développement et de l’humanitaire saturé et hautement concurrentiel. Elles sont en constante compétition les unes avec les autres pour capter les diverses sources de financement à leur portée ; et cela avec toutes les contradictions que leurs démarches peuvent amener. Mme Goisis, encore une fois, présente le public, l’État et les autres ONG comme ces principales sources de financement (10).

Le financement recueilli par les ONG auprès du public consiste, en résumé, aux dons perçus auprès d’individus ou d’entreprises. Le nombre croissant d’ONG les pousse donc à développer des outils de plus en plus performants afin de convaincre leur public cible que leur cause défendue est aussi la leur. Pour en arriver là, il s’est d’abord construit un véritable marché de la collecte de fonds. Le tout commence au milieu des années soixante-dix avec les fundraisers américains, dont le modèle de marketing direct se généralise à l’ensemble de l’Occident au cours des années quatre-vingt. Leur organisation était très simple : elle se limitait à l’idée d’avoir à l’intérieur de l’organisation un certain (petit) nombre de salarié-es permanent-es spécialisé-es en collecte de fonds et en marketing en milieu caritatif. C’était là une véritable révolution, puisqu’à l’époque, le salariat à l’intérieur des milieux militants et humanitaires n’en était qu’à ses balbutiements. Quelques organisations reprirent les premières l’idée, voyant l’indépendance financière d’une ONG comme nécessaire à l’atteinte d’une véritable indépendance politique. L’argument fut fortement appuyé à l’époque par l’efficacité de la chose : dès la première année de sa fondation, en 1980, Médecins du Monde récolte 20 millions de fonds en collecte, puis 40 millions, puis 60 millions la troisième année en levée de fonds (11)! C’était le début du marketing direct et de tous ses outils ; mailing, phoning, e-marketing à l’arrivée d’internet. Bref, la naissance du Charity Business.

C’était également le début d’un nouveau débat éthique très lourd à l’intérieur des ONG et de la société civile : quelle place accorder aux salarié-es professionnel-les dans une organisation qui se veut en tout premier lieu militante, politisée et dont le fonctionnement est basé sur un processus démocratique où chacun se doit d’avoir une voix égale? La segmentation de celle-ci entre salarié-es professionnel-les et bénévoles convaincu-es avant tout par la mission de l’organisation ne vient-elle pas briser celle-ci au cœur même de ses idéologies et valeurs? Débat qui a pris encore de l’ampleur avec le temps. Aujourd’hui, le scepticisme grandissant du public à l’égard du financement des ONG les pousse à se professionnaliser davantage afin de montrer patte blanche et de répondre à toujours plus d’exigences au niveau de la transparence. À titre d’exemple, Oxfam-Québec s’est récemment doté d’un code de conduite basé sur des valeurs de solidarité, de partenariat et de transparence. Tous les chiffres sur les opérations de l’organisation sont disponibles. Mais toutes ces démarches déployées pour convaincre les donateurs-trices de la bonne gestion de l’organisation et du bien-fondé de sa mission nécessite de nouveaux professionnels, autrefois étrangers au milieu militant de l’organisation : comptables, gestionnaires, agent-es de communication, analystes. Ce sont là toutes et tous des professionnel-les qui exigent un salaire décent pour leur travail ; rien ne les empêche d’aller voir ailleurs sur le marché du travail, puisque ceux-ci et celles-ci sont recruté-es pour leurs compétences, et non plus uniquement sur la base de leur militantisme. Les ONG se doivent alors également de devenir plus compétitives sur le marché de l’emploi (12). La logique de la fameuse question « est-ce que mon don va directement sur le terrain » est donc plutôt malheureuse, puisque pour prouver à tout un chacun que c’est bien le cas, une organisation doit augmenter ses dépenses à l’interne. Sur ce sujet, le tollé provoqué par Kony 2012 en est un excellent exemple. L’une des critiques adressées à l’ONG Invisible Children après les événements porta sur les dépenses de l’organisation. On lui reprocha d’avoir dépensé 1,7 millions de dollars américains, dans l’année précédent la publication de la vidéo, en salaires pour ses 115 employé-es, ce qui fait environ 14 800$ en salaire annuel (13) (soit environ le seuil de pauvreté en 2011 aux États-Unis pour un couple) (14). C’est un caractère important du débat entourant la professionnalisation des ONG : comment reprocher à une organisation caritative de vouloir être compétitive dans un marché qui est résolument compétitif? Les exigences et les critiques sont grandes, mais les moyens ne le sont pas. On voudrait une ONG efficace et transparente, aux missions et projets concrets, mais elle ne devrait pas payer ses employé-es plus qu’un salaire de misère. Comment, de cette façon, attirer des femmes et des hommes compétent-es qui sauront donner une telle image au travail de l’organisation?

Sous-traitance de l’État et néolibéralisme : la fin de l’indépendance politique?

 

Le deuxième bailleur de fonds des ONG (et probablement le plus important pour la majorité d’entre elles) est l’État. Alors que dans la deuxième moitié du XXe siècle se sont créées les différentes agences étatiques d’aide publique au développement (USAid aux États-Unis, ECHOS pour l’Union européenne, l’ACDI au Canada), elles subissent une métamorphose importante au cours des années quatre-vingt-dix sous l’impulsion du projet néolibéral, matérialisé par les exigences des politiques d’ajustement structurel (PAS) dans les pays du Sud (15). L’État cherche alors à privatiser de plus en plus ses politiques d’aide publique au développement, soit l’ensemble des transferts en argent, techniques et savoirs se faisant d’un État à un autre pour en favoriser le développement social. Si autrefois, ces transferts étaient mis en branle par des fonctionnaires de l’État, ces opérations sont aujourd’hui privatisées et sous-traitées à des entreprises ou des organismes spécialisés en développement. Les ONG de développement, les ONG humanitaires et autres OSIs, puisqu’elles possèdent une expertise et une expérience de longue date sur le terrain et le réseau de contacts nécessaires à l’accomplissement de telles tâches, se sont vues naturellement visées par cette nouvelle sous-traitance de l’État. Ce revirement de situation est intervenu au bon moment, puisqu’il coïncidait avec une certaine forme de saturation au niveau de la collecte de fonds auprès du public (le concept n’était plus aussi nouveau, les individus étaient sur-sollicités et donnaient moins) (16). Les fonds en provenance de l’État et de ses institutions étaient donc plus que bienvenus. Cette nouvelle façon de faire a toutefois aussi apporté son lot de complications au niveau fonctionnel d’abord, et politique ensuite.

Au niveau fonctionnel puisque, d’un coup, les ONG se devaient de rapporter leurs moindres faits et gestes auprès de leur nouveau bailleur public, l’État devant s’assurer que les fonds publics mis à leur disposition étaient utilisés adéquatement. Les organisations doivent donc maintenir une courroie de communication permanente en son sein entre le terrain et l’État, par la rédaction standardisée de rapports de missions, de correspondances officielles avec les partenaires sur le terrain, de documents présentant les divers projets demandant subventions, etc. Nécessairement, les ONG se sont mises à compétitionner entre elles pour obtenir les fonds, tout comme elles le font pour les dons issus du public, d’autant plus qu’année après année les budgets alloués au développement international sont réduits. Pour mettre toutes les chances de leur côté, la plupart des organisations engagent de nouveaux professionnels pour faire le travail de rédaction, de communication, de gestion, autant de nouveaux salaires à payer! Cette façon de faire est relayée par une certaine forme de pragmatisme encouragée par le bailleur de fonds publics, au détriment d’une innovation peut-être un peu plus naturelle aux ONG. Ce pragmatisme les pousse à toujours se spécialiser davantage d’un point de vue technique, afin de répondre plus adéquatement à certaines demandes et à certains créneaux du bailleur en matière de projets de développement (17). C’est pourquoi, dans certaines organisations, se propage de plus en plus un attrait pour un management de type entrepreunarial au détriment de la mission et des idéaux démocratiques et solidaires qui les firent naître.

Complications au niveau politique ensuite, puisqu’une certaine forme de standardisation des projets de développement est maintenant demandée par le bailleur. Comme l’attribution des subventions de l’État ressemble de plus en plus à une sorte d’appel d’offres où chaque organisation présente et vend ses divers projets, une forme plus standard de projet est devenue nécessaire pour favoriser l’obtention de fonds. Par exemple, il est plus profitable pour le bailleur que le projet soit d’une durée favorisant un retour rapide des actions menées ou d’une forme permettant une évaluation constante, puisque celui-ci peut alors plus rapidement juger de la pertinence de celui-ci, et décider d’un budget à l’autre si la subvention est maintenue ou pas. Les ONG sont donc indirectement forcées d’abandonner des projets à long-terme, qu’ils soient nouveaux ou déjà en cours, au profit de projets à court terme pour capter davantage de subventions (18). Ce qui vient contredire leur volonté d’assurer un réel développement, qui serait plus durable et plus adapté aux besoins d’une population que des projets plus éphémères. La pression exercée par le bailleur année après année vient aussi nuire au fonctionnement même des ONG, et par-delà les complications politiques rejoignent les complications fonctionnelles : comment planifier des projets ou gérer une équipe de travail qualifiée si d’une année à l’autre, on peut couper les vivres?

L’indépendance politique des organisations est également mise à mal : lorsque les fonds sont alloués au bon gré de l’État, le choix fait est forcément politique. Les années Harper fournissent à ce sujet un cas d’école. En 2012, Stephen Harper allouait un budget spécial de 13,4 millions de dollars à l’Agence du revenu du Canada pour faire des vérifications auprès des organismes de bienfaisance. Ces vérifications cherchaient notamment à ausculter l’application de la règle du10 %, voulant que pas plus de 10% des ressources d’une organisation ne servent à l’activisme politique, auquel cas ces organisations se verraient couper leurs fonds. Il en retourna finalement que les enquêtes menées visaient plus clairement des organisations se présentant en défaveur des politiques conservatrices : organisations écologistes, de défense des droits des Palestinien-nes, de plaidoyer syndical. Bref, les organisations les plus progressistes (19), (20). Comme quoi la position des ONG vis-à-vis de cette source de financement, faisant d’elles de réelles sous-traitantes de l’État, fragilise leur position par rapport à ce dernier puisque les projets développés outre-mer doivent dorénavant s’aligner sur la politique étrangère de l’État et parce que la sécurité d’emploi des militant-es salarié-es est maintenue sous tension à chaque nouveau budget.

Les multinationales de l’humanitaire

 

Troisième et dernière principale source de financement, un peu moins importante que les deux autres, les autres ONG. Cette relation d’ONG à ONG s’apparente un peu à la relation entretenue entre une ONG et l’État, puisque dans cette situation, une ONG plus grande et plus vaste sous-traite ses projets à une autre ONG. Cela se produit plus fréquemment d’une ONGI à une ONG plus petite, mais qui sera peut-être plus spécialisée en un certain domaine ou mieux implantée dans une région. Dans le cas d’ONG locales, c’est le plus souvent une ONG du Nord qui sous-traite ou appuie, via un appui monétaire ou matériel et technique, un projet à une ONG du Sud bien implantée sur le terrain. Façon de faire parfois mieux vue et reçue par les communautés locales, puisqu’elles développent alors elles-mêmes les projets destinés à leur propre développement social ou économique. Toutefois, un effet pervers de ce genre d’appui (et il est le même dans une situation de sous-traitance d’une ONGI du nord à une autre ONG du nord) est le système quelque peu hiérarchique qui se crée alors entre une organisation plus grande et plus vaste, capable de lever des fonds plus importants à moindres frais, et l’organisation plus petite choisie par la première qui se voit parfois sans détour assigner des projets (21). Les ONGI dominent et sous-traitent aux plus petites, l’ONG-mère dicte aux ONG cadettes le chemin à suivre. On peut toutefois garder en tête que d’une organisation solidaire et démocratique à une autre, les projets visent peut-être les mêmes idéaux et les mêmes valeurs.

Les alternatives en présence

 

Ces constatations et analyses faites, nous sommes maintenant mieux capables de saisir les contradictions qui peuvent influencer le financement et l’organisation des ONG selon leur source. Que ce soit la segmentation entre salarié-es et militant-es bénévoles ou la tendance à opter pour un mode de gestion se rapprochant davantage de l’entreprise privée que de l’organisation politisée, certaines façons de faire éloignent peut-être aujourd’hui ces organisations de leur mission de base. L’effritement de leur indépendance politique vis-à-vis du bailleur de fonds étatique vient également jouer sur ces valeurs pourtant intrinsèques à la définition même des ONG. Tout cela nous amène toutefois aussi à saisir la complexité de l’action de ces organisations, et à réfléchir à cette question : ces organisations sont-elles des actrices coopératives d’un système leur induisant ces contradictions, ou des démunies sans alternative réelle pour continuer leur travail? La réflexion appartiendra à chacun-e la prochaine fois qu’il ou elle croisera « la fille de l’ONG » sur la rue. La décision n’a pas non plus à être unilatérale ; comme n’importe quoi dans la vie, il n’y a pas que du blanc ou du noir, il suffit de s’informer, de gratter, d’aller voir.

Face à cela, on serait aussi tenté-e d’observer les alternatives en présence. Quels autres acteurs de développement ou de secours humanitaire peut-il exister? Nous en avons déjà parlé, il y a les organisations internationales, l’État, les mouvements sociaux. Les organisations internationales sont assurées de la dépendance politique, puisqu’elles représentent les intérêts des États. Elles peuvent toutefois servir d’importants forums, d’importants espaces d’échanges et de communications uniques pour assurer une coopération multilatérale efficiente. L’État, quant à lui, peut voir son action modulée au gré des gouvernements et des politiques, et il est loin d’être à l’abri du gaspillage et du néo-colonialisme, s’il n’est pas le mieux placé pour l’être (à ce sujet certain-es voudront peut-être lire Le gaspillage de l’aide publique de Sylvie Brunel, ancienne tête d’Action contre la Faim, pour un portrait tout à fait déprimant de l’action publique française en Afrique, notamment). Les mouvements sociaux, finalement, peuvent présenter une alternative plus solide, en ce qu’ils présentent une forme résolument politique (moins de chichis sur l’indépendance), préférant l’action directe et concrète et la concertation citoyenne, mais qui peut s’avérer moins efficace à l’échelle plus globale. Il faut concéder quelque chose : les ONGs sont là, concrètement, et agissent. Un rapide tour d’Internet nous donne les chiffres sur l’action du Secours islamique, de Human Rights Watch, du Mouvement des Sans-Terre, d’ATTAC, d’Amnistie et des autres. Dans l’état actuel du monde, une autre question est de savoir si l’on peut réellement faire l’économie de ces organisations.

 

* : Activisme considéré comme paresseux relayé par l’action superficielle des individus sur les réseaux sociaux et sur le Web

(1) Bill Quigley, Amber Ramanauskas. « Haïti : Mais où diable est passé l’argent de la reconstruction? » Courrier International (En-ligne) 12 janvier 2012 http://www.courrierinternational.com/article/2012/01/12/mais-ou-diable-e...

(2) Nick Thompson. « ‘’ Kony 2012 ‘’ viral video raises questions about filmmakers » CNN (En-ligne) 12 mars 2012 ttp://www.cnn.com/2012/03/09/world/africa/kony-2012-q-and-a/

(3) Diane Éthier. « Introduction aux relations internationales » Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 2010, p.90 et 130

(4) Agence du revenu du Canada. « Types d’organismes de bienfaisance enregistrés (désignations) » Agence du revenu du Canada (En-ligne) http://www.cra-arc.gc.ca/chrts-gvng/chrts/pplyng/trcd-fra.html consulté le 26 juillet 2016

Desbornes, Anouk. « L’argent donné aux ONGs est-il bien utilisé ? » Exigence partielle pour mémoire de maîtrise, Université de Genève, mai 2012, p.15

(5) Sadagattoulla Sarifa. « Oxfam-Québec : une Organisation Non Gouvernementale d’aide au développement ou l’expression d’un pouvoir politique transnational » Mémoire de maîtrise, Université de Montréal, mai 2012, p.16

(6) Marie-Pierre Goisis. « Les ONG : instruments du projet néolibéral ou base solidaire des alternatives populaires? » chap. in Les ONG : Instruments du néo-libéralisme ou alternatives populaires? Sous la dir. François Houtard. Paris : L’Harmattan, p.8-9

(7) Samy Cohen. « Les ONG sont-elles altermondialistes ? » In Les mobilisations altermondialistes (rapport de colloque)(Paris, 3-5 décembre 2003) sous la dir. GERMM-AFSP. Archives ouvertes Science Po Paris, 2004

(8) Ibid no.7

(9) Ibid no.7

(10) Ibid no.6, p.8-9

(11) Sylvain Lefèvre. « Mobiliser les gens, mobiliser l’argent » Paris : Presses universitaires de France, 2011, p.30-36

(12) Ibid no.5, p.44

(13) Simon Rogers. « Kony 2012 : The numbers behind Invisible Children » The Gardian (En-ligne) 12 mars 2012 http://www.theguardian.com/news/datablog/2012/mar/12/kony-2012-infographic

(14) United States Census Bureau. « Poverty Tresholds by size of Family and Number of Children – 2011 » En-ligne http://www.census.gov/data/tables/time-series/demo/income-poverty/histor...

(15) Anne Le Naëlou « Pour comprendre la professionnalisation dans les ONG : quelques apports d’une sociologie des professions » Revue Tiers-Monde no.180, oct.-déc. 2004, p.773-774

(16) Ibid no.110, p.53

(17) Ibid no.154, p.773-774

(18) Ibid no.6, p.25-26

(19) La Presse canadienne. « Le gouvernement Trudeau met fin aux vérifications politiques des organismes de bienfaisance » Radio-Canada (En-ligne) 20 janvier 2016 http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2016/01/20/003-gouverneme...

(20) Nafi Alibert. « L’aide canadienne au développement sous les feux de la critique » Le Journal des Alternatives (En-ligne) 1er février 2013 http://journal.alternatives.ca/spip.php?article7145

(21) Ibid no.6, p.25-26

CRÉDIT PHOTO: Hervé Cheuzeville

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