Faut-il abolir les partis politiques ?

Société
Faut-il abolir les partis politiques ?
Opinions
| par Jonathan Durand-Folco |

Toute personne qui souhaite changer le monde sera confrontée tôt ou tard à l’épineuse question du pouvoir politique, c’est-à-dire à la réflexion sur les meilleurs moyens pour transformer les institutions de la société. Se posera alors le problème complexe de l’État et des instruments démocratiques susceptibles de le contester, l’orienter, le transformer radicalement ou même l’abolir tout simplement. Si les mouvements sociaux tels que les grèves sont généralement privilégiés par les organisations politiques qui souhaitent attaquer le pouvoir établi de l’extérieur (altermondialistes, anarchistes, etc.) les courants associés à la social-démocratie et au socialisme révolutionnaire insistent sur la nécessité d’articuler les luttes sociales extra-parlementaires et l’organisation d’un parti qui serait en mesure de porter les revendications de la rue aux urnes afin de changer fondamentalement le rôle de l’État.

Or, la profonde crise de légitimité de la démocratie représentative alimente le sentiment d’aliénation politique et ses diverses manifestations: séparation croissante des élus et du peuple, perte de confiance, cynisme, corruption, apathie, abstentionnisme, populisme conservateur, etc. Ces facteurs affectent lourdement l’avenir de tout parti de gauche digne de ce nom, et donc la possibilité même de changer le système par la voie démocratique. De nouvelles perspectives radicales, comme celle de Roméo Bouchard, proposent même d’établir une « véritable démocratie » en associant l’abolition des partis, le tirage au sort des représentants et l’assemblée constituante. Cette famille politique, que nous pouvons nommer rapidement « souveraineté populaire », remet ainsi en question le principe même du parti en tant qu’élément essentiel d’une stratégie de transformation sociale.

Les inquiétudes de l’anti-partisme

L’« anti-partisme » propre aux théories de la souveraineté populaire considère généralement que les partis agissent comme des factions qui séparent les citoyens du pouvoir politique en détenant un monopole radical sur la représentation démocratique. Même si leur objectif est de favoriser la participation citoyenne et la coordination d’intérêts sociaux au sein de l’État, leur comportement effectif amène une confiscation du pouvoir qui empêche les individus d’exercer leur citoyenneté, témoignant ainsi de leur contre-productivité (1). Pour Roméo Bouchard, « [n]otre système politique repose sur des partis qui se battent entre eux pour le pouvoir. En principe, ils sont censés permettre l’expression de la diversité des attentes de la population par rapport à son gouvernement; dans les faits, ce sont des machines de guerre dont l’objectif premier est de permettre à un groupe de s’emparer du pouvoir. Intermédiaires quasi obligés entre le citoyen et ses institutions démocratiques, les partis politiques sont les grands responsables du détournement de notre démocratie et de l’usurpation du pouvoir par les groupes d’intérêts privés. » (2) Comment s’opère ce revirement de situation, dans lequel le moyen se substitue à la finalité?  Roméo Bouchard énumère quelques mécanismes, dont la proximité entre la politique et l’argent, la ligne de parti, la dictature de l’image et le financement électoral. Or, il semble mettre parfois l’ensemble des partis dans le même panier en omettant des différences de taille essentielles pour comprendre l’organisation réelle des formations politiques. En effet, les phénomènes de corruption liée à l’argent, à la ligne de parti et à l’électoralisme caractérisent avant tout les « grands partis » qui sont historiquement proches du milieu des affaires, contrôlés par une tête dirigeante, faiblement démocratiques, et peu soucieux de développer un projet de société centré sur la participation citoyenne, l’écologie et la justice sociale. En va-t-il de même pour un « petit parti » comme Québec solidaire, qui n’aspire pas à gouverner à tout prix mais à transformer la société? Le fait qu’il soit appuyé sur les mouvements sociaux et les milieux populaires, et qu’il soit majoritairement composé d’hommes et de femmes qui n’ont pas du tout les traits de carriéristes, de technocrates et de politiciens professionnels, contrairement aux autres partis, amène-t-il une différence qualitative, une dynamique spécifique qui le prémunirait contre certaines dérives? S’agit-il plutôt d’une question de temps et de taille, tout parti, aussi bien démocratique et intentionné soit-il à sa naissance, devant inéluctablement devenir une organisation bureaucratique qui imitera le comportement des « grands partis » ? Autrement dit, y a-t-il une différence de degré ou de nature, une distinction relative ou essentielle entre ces deux types d’organisations politiques? Roméo Bouchard semble pencher pour la première option, reprenant l’argument de René Lévesque selon lequel tout parti serait appelé à se pervertir des suites de l’usure du temps et du pouvoir. « Encore faudrait-il que les partis politiques aient une vision. De nos jours, leurs programmes consistent avant tout en une salade de mesures populaires plus ou moins incontournables, calquées sur les sondages d’opinion. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle tous les partis en viennent à se ressembler. Une fois au pouvoir, ils sont prêts à tous les compromis pour y rester. Même le PQ a fini par diluer son objectif politique, et ce serait sans doute le cas de Québec solidaire s’il devenait un concurrent sérieux. René Lévesque croyait que tout parti politique n’était au fond qu’un mal nécessaire, un de ces instruments dont une société démocratique a besoin lorsque vient le moment de déléguer à des élus la responsabilité de ses intérêts collectifs. Mais les partis appelés à durer vieillissent généralement assez mal... Tout parti naissant devrait inscrire dans ses statuts une clause prévoyant qu’il disparaitra au bout d’un certain temps. Une génération? Guère davantage » (3).

 La loi d’airain de l’oligarchie

Avant de sauter aux conclusions, il faut replacer l’analyse critique du fonctionnement des partis politiques à l’intérieur d’une sociologie générale des organisations. Tout d’abord, le mal qui semble propre à la sphère politique concerne en fait l’ensemble des organisations sociales (ONG, syndicats, écoles, hôpitaux, Églises, entreprises privées, sociétés d’État, etc.) qui dépassent une certaine taille. Ce phénomène semble même se retrouver dans le monde animal, comme le démontre le biologiste J.B.S Haldane dans son essai intitulé Être de la bonne taille. Il y souligne, entre autres, que la taille d’un animal détermine largement l’équipement qu’il doit posséder. Par exemple, vu la petite taille des insectes, ils n’ont pas besoin d’un système circulatoire pour acheminer l’oxygène jusqu’aux cellules : ils peuvent l’absorber par diffusion. Les animaux de plus grande taille doivent eux être munis d’un système pour pomper l’oxygène et le distribuer dans les cellules. […] Haldane nous présente un principe intéressant : les animaux ne sont pas gros parce qu’ils sont complexes ; ils doivent plutôt être complexes parce qu’ils sont gros. Ce principe, semble-t-il, s’applique aussi aux établissements, administrations publiques, entreprises et autres organisations de toutes sortes. » (4) La croissance semble donc porter en elle-même le besoin d’une division du travail nécessaire au bon fonctionnement d’organisations de plus en plus grosses et complexes. Mais cette dynamique circulaire de complexification progressive nécessaire à la gestion de la croissance qui alimente à son tour la complexification ne se produit pas de manière continue. La complexification ne découle pas d’une lente transformation graduelle ; elle « saute » par paliers et survient par des effets de seuil, c’est-à-dire lorsqu’un changement quantitatif amène subitement une différence qualitative ou de nouvelles propriétés insoupçonnées. La rationalité organisationnelle a toujours existé à différents degrés à travers les sociétés et les âges, mais elle n’est devenue le principe structurant de la vie sociale et politique qu’à un moment relativement récent de l’histoire de l’humanité. Max Weber analyse à ce titre le processus de modernisation, à savoir la rationalisation générale de la société découlant de l’organisation du travail et l’apparition de la bureaucratie, celle-ci étant caractérisée par des règles strictes, une division des responsabilités et une forte hiérarchie. L’un de ses élèves, Robert Michels, étudia le fonctionnement des partis politiques au début du XXe siècle et leur forte tendance à la bureaucratisation, qu’il baptisa « loi d’airain de l’oligarchie ». « Qui dit organisation dit tendance à l’oligarchie. Dans chaque organisation, qu’il s’agisse d’un parti, d’une union de métier, etc., le penchant aristocratique se manifeste d’une façon très prononcée. Le mécanisme de l’organisation, en même temps qu’il donne à celle-ci une structure solide, provoque dans la masse organisée de graves changements. Il intervertit complètement les positions respectives des chefs et de la masse. L’organisation a pour effet de diviser tout parti ou tout syndicat professionnel en une minorité dirigeante et une majorité dirigée. » (5) Il y aurait ainsi une sorte de « loi naturelle » s’appliquant à toute organisation qui devrait tôt ou tard se professionnaliser, assurer une division technique du travail et favoriser la centralisation du pouvoir, minant ainsi de l’intérieur toute tentative de démocratisation. Néanmoins, nous pouvons douter de la pertinence explicative de ce concept, qui met l’accent sur la destination supposée de toute organisation (l’oligarchie) sans montrer comment s’opère concrètement la transition vers l’« état final » du système. En d’autres termes, la loi d’airain présuppose ce qu’il s’agit d’expliquer, à savoir comment la bureaucratisation devient possible, à quel moment, par quels mécanismes et quelles contradictions. La bureaucratie est un fait social, institutionnel et historique, et non un phénomène naturel et universel. La loi d’airain de l’oligarchie revient ainsi à ériger un principe métaphysique qui occulte le fonctionnement pratique des organisations, en considérant celles-ci comme des forces impersonnelles et objectives qui nous dominent de l’extérieur. La critique du fétichisme des partis se transforme en fétichisme de la bureaucratie, qui apparaît dès lors comme un pouvoir mystérieux et supra-humain qui serait hors de notre portée. S’il existe assurément des tendances lourdes favorisant la bureaucratisation, existe-t-il tout de même des contradictions, des contre-tendances et d’autres facteurs qui relativiseraient l’inéluctabilité de ce phénomène social? En reprenant l’attitude de Karl Marx vis-à-vis de la mystification de la « loi d’airain des salaires » de Lasalle dans la critique du Programme de Gotha, pourrions-nous essayer d’aller plus loin que le simple constat dogmatique selon lequel les partis sont tous voués à devenir identiques? « De la loi d'airain des salaires, rien, comme on sait, n'appartient à Lasalle, si ce n'est le mot « d'airain », emprunté aux « lois éternelles, aux grandes lois d'airain » de Goethe. Le mot « airain » est le signe auquel se reconnaissent les croyants orthodoxes. » (6)

Le système partisan comme isomorphisme institutionnel

Si la vision classique inspirée par les travaux de Max Weber et Robert Michels expliquait la bureaucratisation comme étant le résultat direct de la rationalisation et de l’efficacité des organisations, les théories néo-institutionnalistes apparues dans les années 1980 mettent de l’avant les multiples processus par lesquels les organisations deviennent de plus en plus similaires (isomorphisme), sans toutefois devenir plus efficaces. Pour comprendre la dynamique des organisations, il faut toujours les situer à l’intérieur d’un espace institutionnel constitué d’éléments culturels comme des valeurs, des normes, des règles, des croyances, etc. La théorie proposée par Di Maggio et Powell (7), l’isomorphisme institutionnel, cherche à expliquer comment différentes organisations finissent par se ressembler et à se comporter de la même manière. Le concept central est celui de champ organisationnel, celui-ci étant défini comme l’ensemble des organisations faisant partie d’une même sphère de la vie institutionnelle. Si nous prenons l’exemple du système partisan, les organisations qui opèrent à l’intérieur de ce champ se composent de personnes particulièrement intéressées par la vie politique (militants, politiciens, intellectuels, organisateurs), elles partagent des ressources similaires (financement public par les élections, campagnes de recrutement et de dons, outils de communication, etc.) et elles visent un même public (les électeurs d’une communauté politique donnée). Les partis opèrent donc dans un même champ, ils sont interconnectés par la vie parlementaire et l’actualité politique, ce qui contribue à augmenter l’homogénéité dans la structure, la culture et les activités de ces organisations. Ainsi, ce qui explique le processus de convergence dans le mode de fonctionnement des partis, ce n’est pas d’abord des caractéristiques internes à l’organisation (comme la bureaucratisation liée à la taille du parti), mais des propriétés externes ou relationnelles découlant du fait qu’ils opèrent dans un même champ organisationnel (le système parlementaire). Si la démocratie interne est un facteur qu’il ne faut pas négliger, il est important de comprendre les multiples mécanismes responsables de l’isomorphisme institutionnel pour éviter que le pouvoir politique corrompe les partis avant même qu’ils aient pu réaliser leur projet. Di Maggio et Powell distinguent trois types d’isomorphisme : normatif, mimétique et coercitif.  

1)      L’isomorphisme normatif se développe via la professionnalisation des membres du parti, la standardisation des cursus éducatifs (sciences sociales et politiques, communication, administration, marketing, finance, etc.) et des réseaux professionnels (militants, économiques, associatifs, politiques, médiatiques, etc.). Comme les membres qui aspirent à la direction du parti doivent se conformer aux règles de l’organisation, cela a tendance à augmenter l’homogénéité de la tête dirigeante, d’autant plus que celle-ci doit garder une unité d’action. Si celle-ci cherche à gagner une certaine crédibilité publique, elle aura tendance à recruter des experts, ce qui renforcera l’isomorphisme par la diffusion de valeurs et de normes similaires.

2)      L’isomorphisme mimétique survient dans un contexte d’incertitude et de rationalité limitée, les différentes organisations ayant tendance à s’imiter mutuellement pour être perçues comme étant plus légitimes. L’utilisation d’autobus lors de campagnes électorales, le recours à des agences de marketing ou l’utilisation de notions vagues et de signifiants vides (gouvernance, développement durable, création d’emplois) sont autant de manifestations de ce phénomène. Si le pôle communicationnel représente un élément névralgique de ce type d’organisation, sa croissance rapide par rapport aux autres instances du parti aura tendance à favoriser le mimétisme propre à la sphère médiatique. L’isomorphisme mimétique concerne moins la composition sociale de l’organisation que l’espace public ou le champ discursif à travers lequel le parti cherche à se faire entendre.

 3)      L’isomorphisme coercitif renvoie à la pression exercée par l’État (via les règles parlementaires et le financement public des partis politiques), aux attentes culturelles de l’électorat (opinion publique) et aux pressions de différentes organisations (patronales, syndicales ou autres) qui tentent d’imposer leurs revendications. L’isomorphisme coercitif repose sur l’influence politique, les promesses et les menaces, les rapports de forces et les stratégies mises en place pour gagner ou se maintenir au pouvoir. Di Maggio et Powell notent que des organisations initialement participatives peuvent rapidement se hiérarchiser pour obtenir davantage de fonds, la forte pression de l’environnement institutionnel représentant un obstacle majeur au maintien de structures égalitaires et démocratiques.

Un exemple d’isomorphisme coercitif se retrouve dans la nouvelle loi sur le financement public des partis politique. Celle-ci augmente le montant versé par chaque vote de 1,50$ à 2,50$, donnant ainsi un incitatif financier à maximiser le nombre de voix lors des élections. Le rôle d’un parti est évidemment de gagner toujours plus d’appuis dans la population, mais il aura maintenant une récompense matérielle directe pour cette participation. La quête d’un appui moral pour un projet de société fait place à la recherche de gains financiers découlant du vote populaire ; voting is money. Les partis gagnants seront ceux qui auront atteint un certain seuil de viabilité financière, les autres ne pouvant même pas se faire rembourser la moitié de leurs dépenses électorales s’ils ne remportent pas 15% des suffrages. L’accroissement des inégalités entre la ligue des grands et des petits sera ainsi accentué, récompensant mécaniquement les partis puissants et pénalisant les plus faibles. Pour les partis de grande ou moyenne taille, la loi permettra d’obtenir davantage de ressources financières pour faire croître l’organisation, ce qui exercera une pression pour financer une structure de fonctionnement toujours plus coûteuse et performante. Comme la loi autorise aujourd’hui un montant maximal de 100$ par membre, elle crée un incitatif économique à augmenter la quantité de membres sans égard à la qualité de ceux-ci. La croissance de militant(e)s devient facultative, la pression financière amenant des objectifs quantitatifs de croissance qui ne font pas de différences entre les membres actifs et passifs. La loi favorise donc l’émergence de partis de masse (contrairement aux partis de notables qui seront pénalisés en partie), qui demandera davantage de ressources en termes d’énergie et de temps pour assurer le recrutement et la rétention des membres. Cette dynamique organisationnelle engendrée par l’isomorphisme coercitif de la loi électorale fera apparaître une classe salariée autour du pôle parlementaire et communicationnel qui disposera de davantage de ressources, et d’une classe de membres ordinaires et bénévoles dans les associations locales et consultatives du parti. La séparation entre la tête dirigeante et la base ne vient donc pas de la mauvaise volonté de certaines personnes mais d’une logique structurelle et financière qui impose certaines contraintes au parti. Il s’agit évidemment d’une tendance et non d’un fait accompli, et c’est pourquoi il est crucial d’examiner ces pressions normatives, mimétiques et coercitives qui poussent un parti à devenir, souvent malgré lui, un peu plus comme les autres.

Prédictions et stratégies de démocratisation

La théorie de l’isomorphisme institutionnel amène une série de prédictions quant au comportement des organisations situées dans un même champ. Il s’agit évidemment de tendances sociales et non de lois mécaniques, à la manière du champ magnétique, c’est pourquoi il est possible d’envisager des mécanismes de neutralisation visant à limiter les effets de l’isomorphisme normatif, mimétique et coercitif. La compréhension des règles qui nous déterminent permet ainsi de nous rendre plus libres, non pas au sens d’une acceptation passive du champ organisationnel, mais d’une stratégie active de démocratisation interne de l’organisation en vue d’une transformation des institutions. Si nous acceptons l’hypothèse qu’une insurrection ou une révolte armée ne permettrait pas de conquérir ou d’abolir l’État ni d’instaurer une société juste et démocratique et qu’il s’avère impossible de gagner une majorité parlementaire par la présentation de candidatures indépendantes, ce qui ferait abstraction du système des partis et des diverses contraintes de l’action politique, alors nous devons nécessairement repenser la forme institutionnelle d’un parti réellement démocratique devant opérer dans un champ organisationnel hostile à la démocratie. Autrement dit, même si nous voulons fonder un nouvel État basé sur la démocratie directe, le tirage au sort et une assemblée constituante, il faut encore un parti pour gagner la légitimité politique nécessaire à un changement institutionnel d’une telle ampleur.

a)      Plus une organisation est dépendante d’une autre, plus elle tendra à lui ressembler dans sa structure, son climat et ses comportements. Si la loi électorale sur le financement des partis politiques vise à limiter la dépendance du parti vis-à-vis des gros bailleurs de fonds (milieux d’affaires, syndicaux, etc.), il faut s’interroger sur l’articulation entre les composantes internes de l’organisation. Par exemple, le parti ne doit pas devenir dépendant des ressources de l’aile parlementaire ou d’organisations externes, car dans ce cas l’expertise et les orientations stratégiques deviennent l’apanage de professionnels non élus dissociés du travail des militant(e)s et des autres membres du parti (isomorphisme normatif).

b)      Plus la centralisation de l’approvisionnement en ressources est grande, plus l’organisation tendra à ressembler à celles dont elle dépend. La centralisation du financement, des communications et de la stratégie est une caractéristique très répandue dans les partis politiques. Plus l’organisation devient présente dans l’arène parlementaire, plus la tête dirigeante a tendance à suivre les impératifs de ce champ organisationnel et à concentrer ses ressources pour être capable d’agir dans un contexte d’incertitude et l’urgence de l’action. Même s’il est nécessaire de préserver un certain degré de centralisation pour assurer la coordination des activités du parti (unité d’action), il faut établir de nombreux dispositifs de décentralisation des décisions, du financement et des communications locales afin que les associations de la base ne soient pas systématiquement dépendantes du comité central.

c)      Plus la relation entre les fins et les moyens est incertaine, plus l’organisation tendra à ressembler aux autres organisations qui lui paraissent prospères. Il en va ainsi des outils communicationnels qui permettent de promouvoir le projet politique dans l’espace public, notamment dans le cadre d’une campagne électorale. Le marketing et l’utilisation de méthodes visant à donner une crédibilité à l’organisation en imitant le comportement des « grands partis » viennent parfois remplacer l’objectif de l’action politique, à savoir la transformation de la société.

d)     Plus les buts de l’organisation sont ambigus, plus l’organisation tendra à ressembler aux autres organisations qui lui semblent prospères. C’est pourquoi il est primordial de définir clairement les contours du projet politique afin d’éviter les formules floues de « projet de société » ou de « pays de projets ». Il s’agit évidemment d’une tâche complexe, mais les grands axes du projet à long terme ne peuvent pas se réduire à des plans de communication de campagnes électorales ou à la somme des propositions adoptées dans le programme. Si le parti n’a pas une conscience claire de son rôle historique, de ses objectifs et de sa stratégie, la population pourra encore moins comprendre ce qu’il en ressort. Il en découlera la tentation d’imiter les autres formations afin de gagner une légitimité analogue, notamment sur le plan économique.

e)      Plus l’organisation fait appel à des collaborateurs issus d’un cursus académique pour les fonctions dirigeantes, plus l’organisation tendra à ressembler aux autres organisations du même champ. L’isomorphisme normatif découlant de la professionnalisation peut être limité par la concertation entre différents types d’expertise : professionnelles et profanes, savoirs experts et savoirs citoyens. Le recours à des experts de la société civile ne doit pas se faire en vase clos et parallèlement au travail de membres bénévoles, qui représentent en quelque sorte les « experts internes, amateurs et citoyens du parti ». La démocratie participative découle d’une capacité à articuler les initiatives de la base et les actions du centre par la combinaison des logiques bottom-up et top-down. Si la tête dirigeante a toujours plus de pouvoir que la base, c’est justement la raison pour laquelle il faut reconnaître des pouvoirs réels à celle-ci afin que le processus bidirectionnel ne devienne pas unidirectionnel.

f)       Moins il y a de modèles organisationnels alternatifs qui semblent possibles, plus le champ organisationnel aura un taux élevé d’isomorphisme. La relative homogénéité des structures et formes organisationnelles des partis politiques québécois augmente la probabilité de ressemblance dans leur mode de fonctionnement. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de différences importantes dans le degré de bureaucratisation des divers partis, mais il serait préférable d’observer des exemples de mouvements sociaux, de réseaux de mobilisation et de formations politiques à l’échelle internationale pour s’inspirer de nouvelles pratiques démocratiques et méthodes d’organisation. Des modèles innovants sur la scène politique espagnole et catalane (Podemos, Guanyem Barcelona, Canditatura Unitat Popular) pourraient servir à renouveler l’action politique hors du cadre partisan traditionnel.

Somme toute, si l’isomorphisme institutionnel représente une tendance lourde, la présence d’alternatives de nouvelle génération témoigne du fait que la bureaucratisation n’est pas une fatalité de l’univers politique et que la question de la légitimité pouvoir étatique tel que nous le connaissons reste ouverte. Il ne s’agit pas de savoir s’il faut ou non abolir les partis, mais de déterminer quel genre d’organisation politique permettrait de transformer les institutions de telle sorte que les partis traditionnels deviendraient obsolètes. La réflexion sur le projet politique doit donc laisser place à celle sur la méthode comme tremplin du dépassement de l'éternelle opposition entre l'espace politique et la sphère citoyenne, l'État et les mouvements sociaux, le parti et l'auto-organisation.

(1)   Les concepts de monopole radical et de contre-productivité ont été inventés par le philosophe Ivan Illich pour décrire et critiquer le fonctionnement des outils et des organisations de la société industrielle. Lorsqu'un moyen technique devient trop efficace, il crée un monopole et empêche l'accès aux moyens plus lents. Lorsque les grandes institutions des sociétés industrielles atteignent un seuil critique, elles s'érigent parfois en obstacles à leur propre fonctionnement.
(2)   Roméo Bouchard, Constituer le Québec. Pistes de solution pour une véritable démocratie, Atelier 10, Montréal, 2014, p.39
(3)   Ibid., p.45
(4)   Jane Jacobs, La question du séparatisme. Le combat du Québec pour la souveraineté, VLB éditeur, Montréal, 2012, p.121
(5)   Robert Michels, Les Partis Politiques, Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, Flammarion, Paris 1914, p. 23-24
(6)   Karl Marx, Critique du programme de Gotha, Les Classiques des sciences sociales, 1875, p.38 http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_Marx/critique_progr_gotha/pr...
(7)   Paul J. Di Maggio, W. W. Powell, « The Iron Cage Revisited: Institutional Isomorphism and Collective Rationality in Organizational Fields ». American Sociological Review, vol. 48, no.2, p.147–160

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