Extinction de voix de Marie-Ève Martel, un état des lieux des médias régionaux au Québec

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Extinction de voix de Marie-Ève Martel, un état des lieux des médias régionaux au Québec
Analyses
| par Marine Caleb |

Malgré son bilan accablant de la presse régionale, Marie-Ève Martel,  journaliste fidèle à La Voix de l’Est, propose dans son essai une vision gorgée d’espoir pour la sauvegarde des journaux de proximité. Elle invite tout un chacun à se responsabiliser : journalistes, citoyen·ne·s, politicien·ne·s, acteurs et actrices économiques.

Le constat établi par Marie-Ève Martel n’est pas un scoop. Lire le titre et la quatrième de couverture de son essai pourrait inspirer une lassitude, tant le sujet est connu. Pourtant, Extinction de voix : plaidoyer pour la sauvegarde de l’information régionale  paru le 2 octobre 2018, appartient aux rares ouvrages à traiter de la presse régionale. Depuis plusieurs années au Québec, les fermetures de journaux font les manchettes et politicien·ne·s comme citoyen·ne·s regardent sans mot dire la lente et inévitable disparition des journalistes régionaux.

Au-delà de ses collègues, la journaliste de La Voix de l’Est entend sensibiliser tout le monde à l’importance du combat pour la sauvegarde des titres de presse régionaux. Le maintien des journaux locaux est une responsabilité commune, selon elle. Elle estime que l’information est un bien public et qu’il est de la responsabilité de toutes et tous de la valoriser et de protéger les titres de presse, régionaux et aussi nationaux. Il revient au gouvernement de protéger la liberté de presse, à la population de demander des médias plus forts, et à ces derniers de redéfinir leur mission et leurs valeurs.

Marie-Ève Martel reconnaît aisément qu’elle idéalise le métier, acceptant que ses pair·e·s et ami·e·s lui reprochent de voir le monde en rose. Elle leur rétorque pratiquer le journalisme qu’elle aime, nous a-t-elle précisé lors du lancement de son ouvrage à Montréal. Car c’est par passion qu’elle travaille au quotidien de Granby, mais aussi qu’elle fait cet état des lieux des médias régionaux.

 « Acteurs de changements »

Le mot « plaidoyer » a été bien choisi dans le sous-titre tant le ton de l’essai est engagé et résolu. Avant de dresser un état des lieux des titres régionaux, Marie-Ève Martel a en effet estimé crucial d’expliquer les différents rôles social, politique, démocratique, culturel, économique, mémoriel, humanitaire et utilitaire des journalistes de l’information locale.

À travers des exemples concrets et de nombreuses sources, elle explique qu’elles et ils donnent une voix aux inaudibles, surveillent les pouvoirs, sont les historien·ne·s de l’instant et une vitrine des petites entreprises locales, et aident à la formation d’une « opinion plus éclairée » ainsi qu’à la mobilisation autour de projets communs. L’information locale encourage indirectement les citoyen·ne·s à voter, défend-elle en s’appuyant de plusieurs sources et études. Elle a aussi une fonction d’agenda. Parmi le flot d’évènements, les journalistes sélectionnent ceux qui feront les nouvelles et ceux qui seront oubliés.

Lac-Mégantic, juillet 2013. Les médias ont été de véritables « partenaires » dans la reconstruction de la communauté, en tant que présence rassurante et porte-voix des élu·e·s, selon la citation[i] de Colette Roy-Laroche, alors mairesse de la ville. Un exemple qui démontre l’importance des médias régionaux.

 « Les journalistes sont des acteurs [et actrices] de changement, a-t-elle déclaré durant la soirée de lancement à Montréal. [Elles et ils sont] le miroir des communautés qu’[elles et] ils desservent » et des garants de leur identité, prône ainsi Marie-Ève Martel dans son ouvrage[ii]. Par son travail, la journaliste est convaincue de participer au sentiment d’inclusion de la population à la vie politique, économique et culturelle. Diminuer le nombre de journalistes en région, c’est diminuer l’esprit de communauté et faire en sorte que la population ne sait plus ce qui se passe là où elle vit, a-t-elle expliqué lors de son lancement à Montréal.

L’une des conséquences visibles et alarmantes de cette situation est l’affaiblissement de la couverture des conseils municipaux et autres instances démocratiques. Au Canada, elle aurait diminué de plus du tiers en dix ans, selon un rapport[iii] du Forum des politiques publiques intitulé Attention aux espaces vides — Quantification du déclin de la couverture médiatique au Canada publié le 2 septembre 2018. Une réalité qui menace la démocratie et favorise non seulement la méconnaissance des citoyen·ne·s quant aux actions des élu·e·s, mais aussi les manœuvres et abus de pouvoir.

Dérives journalistiques et entraves aux médias

Espoir et passion n’ont pas enlevé tout sens des réalités à Marie-Ève Martel. Avec presque une dizaine d’années passées dans le métier, elle n’a pu échapper aux restrictions budgétaires, aux différentes formes de complaisances et de pressions ou à la précarité. Cette expérience offre au lecteur un essai complet ponctué d’exemples concrets et précis, donnant ainsi un panorama du quotidien d’un·e journaliste régional·e.

Le chapitre consacré aux entraves aux médias permet de comprendre en détail comment elles peuvent être volontaires ou non, totalement arbitraires, administratives ou institutionnelles, commerciales, mais aussi médiatiques. Les journalistes de presse locale sont soumis·es aux mêmes diktats de rapidité, d’ubiquité et souffrent des mêmes pressions économiques que leurs collègues des grands médias.

Dans sa préface, le journaliste Michel Nadeau rappelle d’ailleurs que les médias ne garantissent pas la démocratie, ils y participent et la favorisent. La corruption et les échanges de services sont inévitables. Le nombre réduit de journalistes ainsi que la proximité des rédactions et des patron·ne·s de presse avec les différent·e·s acteurs et actrices économiques et politiques en région amènent régulièrement à travailler avec ses ami·e·s[iv].

À l’inverse, il existe aussi un rapport de force entre journalistes et responsables politiques. Les élu·e·s locaux et locales méconnaissent le travail des journalistes et estiment que leur travail est de rendre compte positivement des actions et de la ville. Pots-de-vin, pressions et censure en découlent. En témoigne l’expérience personnelle de Marie-Ève Martel, sans doute la plus marquante, tant la journaliste a été blessée : « Ce jour-là, j’ai eu mal à ma liberté de presse », a-t-elle écrit. En décembre 2013, les pressions du maire de Granby, soutenues par le vote des présents, ont fini par l’exclure d’une rencontre publique mensuelle avec les citoyens.

Parmi les autres exemples d’entraves et de dérives abordés dans l’essai : les problèmes d’accès à l’information, les censures injustifiées, les réglementations municipales, les manipulations par le financement, la méconnaissance des acteurs et actrices politiques et des acteurs et actrices privé·e·s vis-à-vis des médias et des journalistes, la corruption des patron·ne·s de presse, les conflits d’intérêts. Sans oublier un système législatif à revoir pour empêcher ces dérives, garantir la liberté de la presse, imposer une transparence des institutions, le libre accès aux informations et la protection des sources.

Car au-delà des journalistes et des titres de presse, ce sont les sources ainsi que les  informateurs et informatrices qui en pâtissent. Dans une importante partie du livre, la journaliste déplore en effet les attaques des acteurs et actrices politiques et commerciaux envers les sources. Ces dernières affaiblissent la confiance entre les journalistes et leurs informateurs et informatrices en plus d’effrayer les sources potentielles, pourtant cruciales.

L’attrait du web

Si dans le livre le progrès technologique et l’avènement d’Internet sont dépeints comme catalyseurs de la crise des médias, il a été démontré que cette dernière a débuté bien avant. La baisse de confiance de la population et la pression économique et politique opéraient déjà dans le secteur avant que les réseaux sociaux se démocratisent[v].

Selon les recensements de 2005 et de 2015 de Statistique Canada[vi], le nombre de journalistes a baissé de 10 % en 10 ans. En retirant Montréal des données, la diminution atteint 16 %, dénonce la journaliste. Les premiers touchés ont été les salles de nouvelles locales, mais aussi, et surtout, les correspondant·e·s et collaborateurs·trices basé·e·s dans les régions et travaillant pour les grands médias tels que Le Soleil.

D’après l’enquête NETendances 2017[vii] du Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations (CEFRIO), Internet serait le principal médium d’information pour 90 % des 18-34 ans. Le lectorat vieillit, les jeunes délaissent le format imprimé, entre autres à cause de la gratuité et de la rapidité de l’information produite et diffusée sur le web. Plus qu’Internet, ce sont les médias sociaux qui happent[viii] publicité et public, la consommation de l’information étant en grande mutation. « 43 % des adultes québécois consultent les nouvelles sur les médias sociaux », rapporte l’autrice[ix]. En 2017, les publicités fédérales sur Facebook et Twitter ont plus de triplé en un an pour atteindre 6,5 millions de dollars, quand seulement 1,9 million était versé aux quotidiens[x].

Comme le souligne Marie-Ève Martel, les titres régionaux souffrent d’une baisse d’intérêt du public. Attiré par les médias sociaux, dont les algorithmes contribuent à cibler les informations visibles et à conforter les croyances de chacun·e à travers des bulles informationnelles, un individu n’aura plus d’intérêt à payer pour une information qu’il peut obtenir gratuitement et qui le touchera plus. Cette migration dévalorise l’image des journalistes et de l’information traitée, mais aussi pousse de plus en plus à écrire pour attirer des lecteurs et lectrices et faire du profit. Cette quête du scoop et des titres racoleurs pousse à bâcler le travail journalistique et entraîne la publication de fausses nouvelles. Un phénomène encore aggravé par les médias numériques comme Google et Facebook[xi].

Que la population délaisse les journaux pour les médias numériques diminue l’attrait des annonceurs pour la presse[xii]. Moins il y a de lecteurs, moins il y a de consommateurs, moins la publicité rapporte[xiii]. La migration du public vers le numérique entraîne avec elle le marché de la publicité. La presse est le médium souffrant le plus de cette migration des annonceurs : entre 2005 et 2014, les revenus publicitaires des journaux quotidiens et communautaires canadiens ont baissé de 29,5 %, selon Médias d’info Canada[xiv].

Outre les acteurs privés et les lecteurs et lectrices, les gouvernements provincial et fédéral et autres instances démocratiques ont leur part de responsabilité dans la chute des revenus publicitaires. Municipalités, institutions et autres acteurs privés délaissent l’imprimé pour le numérique. Marie-Ève Martel rapporte que la publicité du gouvernement a baissé de plus du trois quarts dans les médias imprimés, alors qu’elle a triplé dans le secteur numérique.

La crise de la presse prend toute sa dimension lorsque l’on considère que la publicité représente 80 à 90 % des revenus de la presse écrite, rapporte la journaliste dans son ouvrage. L’étude du Forum des politiques publiques citée précédemment met en avant la coïncidence entre la fermeture des titres, la baisse de la couverture journalistique et la chute des revenus publicitaires et issus des abonnements.

« Comment espérer poursuivre la mission d’informer quand celle-ci est constamment compromise par les résultats financiers? », se demande[xv] Marie-Ève Martel en avouant que toutes les stratégies sont bonnes pour survivre. En effet, si le fondement du journalisme est d’informer la population, la variable économique a ajouté une dépendance supplémentaire au lectorat : il faut plaire pour vendre et survivre.

Quelles solutions?

Début 2018, le gouvernement de Justin Trudeau annonçait l’octroi de 50 millions de dollars sur cinq ans à la presse locale. Peu de détails ont été dévoilés, mais la Fédération nationale des communications (FNC-CSN) et la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) expliquaient dans un communiqué de février 2018 redouter que cet argent soit inaccessible aux médias les plus fragiles.

Une déception partagée par Marie-Ève Martel. Elle déplore aussi l’inaction du gouvernement fédéral dans la régulation des activités des GAFAM[xvi] qui engrangent les profits. Il manque une aide concrète pour soutenir les médias qui en ont besoin. Un soutien, ne serait-ce que temporaire, le temps que le titre trouve une solution à long terme. Mais sous quelle forme? 

Dure et exigeante, la journaliste de La Voix de l’Est estime aussi que les gouvernements fédéral et provincial doivent faire plus d’efforts quant à la publicité et la revalorisation de l’imprimé. Parmi les idées émises dans le dernier chapitre du livre, elle propose un fonds québécois des médias et un crédit d’impôt remboursable en fonction des coûts investis à la production de l’information, faisant des petites publications les égales des géants.

Les médias doivent aussi être les propres acteurs de leur sauvegarde. La presse régionale a besoin de retourner aux fondements du journalisme, loin de la seule recherche du profit. Ce serait pour elle un moyen de susciter l’intérêt populaire et donc de ramener les annonceurs privés et publics. En témoignent les collaborations internationales de journalistes telles que le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) qui a révélé les scandaleux Panama Papers en 2016 et les Paradise Papers l’année suivante.

Une partie importante des idées détaillées par Marie-Ève Martel pour aider la presse régionale et in extenso la presse dans sa totalité concerne l’éducation. Non seulement éduquer les citoyen·ne·s, mais aussi les autorités, maires et conseillers et conseillères au rôle des médias, à la communication avec les journalistes et au décèlement des vraies et des fausses nouvelles. Si de telles formations existent déjà (le programme Actufuté, des ateliers pour le 2e cycle du secondaire, ou les formations de la Fédération québécoise des municipalités [FQM]), elles doivent être démocratisées.

Une meilleure connaissance du rôle des médias et du travail des journalistes amène de meilleures relations avec les autres acteurs et actrices, ainsi qu’une plus grande confiance. Avec une telle valorisation, la qualité de l’information sera améliorée et la démocratie, mieux défendue. Tel est le plaidoyer de Marie-Ève Martel. La presse est nécessaire, clame-t-elle à travers cette recension détaillée avec révolte et espoir. Deux mots qui ont définitivement mû chacune de ses phrases.

CRÉDIT PHOTO: https://pixabay.com/fr/journaux-kiosque-journal-1654012/

 

[i] Martel, M.-E. 2018. Extinction de voix. Pages 34-35.  

[ii] Ibidi. Page 31

[iii] Forum des politiques publiques. 2018. Attention aux espaces vides — Quantification du déclin de la couverture médiatique au Canada. Paru le 2 septembre 2018.

[iv] Martel, M.-E. 2018. Extinction de voix. Page 89.

[v] Pour en savoir plus : lire sur le journalisme de marché et la marchandisation de l’information dépeints dans les travaux de Pierre Bourdieu et de Julia Cagé, notamment.

Bourdieu, P. 1997. Sur la télévision. Paris, Liber-Raisons d’agir.

Cagé, J. 2015. Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie. Paris, Seuil. Coll. La république des idées. 128 p.

[vi] Martel, M.-E. 2018. Extinction de voix. Annexe B, page 201.

[vii] CEFRIO. 25 juillet 2018. Enquête NETendances 2017. Lien consulté le 3 octobre 2018 < https://cefrio.qc.ca/fr/enquetes-et-donnees/netendances2017-fiches-gener...

[viii]       Cette migration impacte aussi l’État, qui récupère par l’argent en impôts et taxes que les GAFAM produisent pourtant au sein du pays.

[ix] Martel, M.-E. 2018 Extinction de voix. Page 65.

[x] Ibidi. Page 69.

[xi] Ibid. Pages 82-83. 

[xii] Cabrolié, S. 2009. « La double vente du journal quotidien ». Dans Vatin, F. (dir.). Évaluer et valoriser : une sociologie économique de la mesure. Toulouse, Presses universitaires du Mirail. Coll. Socio-logiques. 306 p.

[xiii] Débute alors un cercle des plus vicieux : la migration des annonceurs motivée par celle du public affaiblit les titres de presse. Ils ont de moins en moins d’argent pour fonctionner, payer leurs journalistes et l’information perd en qualité. Ce qui conforte le public dans son choix du numérique.

[xiv] Médias d’infos Canada. 2015. Page consultée le 19 octobre 2018 :  

<https://nmc-mic.ca/sites/default/files/Net%20Advertising%20Volume%20Repo...

[xv] Martel, M.-E. 2018. Extinction de voix. Page 71.

[xvi] GAFAM est un acronyme formé par les initiales des « géants du web » Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft.

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