Être traversé·e : réflexions écologiques dans l’œuvre de Caroline Lamarche

crédit photo : flickr/phil fiddyment
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Être traversé·e : réflexions écologiques dans l’œuvre de Caroline Lamarche
Analyses
| par Louise Van Brabant |

À travers son œuvre polymorphe, Caroline Lamarche interroge en filigrane la place que les êtres humains accordent aux animaux dans leur vie quotidienne. Elle nourrit les réflexions de notre époque en élaborant des récits tout en nuances, dans lesquels se découvre un espace où tombent les conventions régissant les sociétés humaines autant que celles attribuées au monde animal.

 

Autrice belge d’expression française née à Liège en 1955, Caroline Lamarche construit des récits aux formes multiples où s’entremêlent l’amour et la douleur pour tracer un portrait vibrant de notre époque. Le Jour du chien (Les Éditions de Minuit, 1996) et Nous sommes à la lisière (Gallimard, 2019), respectivement ses premier et dernier ouvrages en date, se font écho tant par le fond que par la forme et balisent une production littéraire où la sensibilité à l’être vivant dans toute sa diversité occupe une place de premier plan. En novembre 2019, Caroline Lamarche nous a accordé un entretien1 paru dans le numéro d’hiver de la Revue générale, dont le dossier avait pour sujet Des animaux et des hommes. Lamarche y livre des réflexions et des anecdotes personnelles ayant trait à son enfance, à ses croyances, aux livres marquants de sa jeunesse et plus encore Tous ces évènements et ces ouvrages ont nourri son rapport au monde et, corollairement, son œuvre littéraire, en ce sens qu’elle vise à atteindre une certaine universalité par l’utilisation d’une matière personnelle, qui reflète une dimension plus politique de notre relation aux éléments extérieurs. Nous pouvons ainsi lier ces réflexions globales sur l’état du monde à une œuvre qui, si elle n’est certainement pas une version romancée d’un message politique, manifeste un rapport au monde qui nous apparaît particulièrement conscient de l’interdépendance fondamentale des êtres qui peuplent la Terre.

Notre époque se situe sous le signe du paradoxe : à l’heure où les disparitions et les saccages irréversibles dont font les frais les mondes animal et végétal, ceux-ci ont des répercussions de plus en plus étendues et catastrophiques. L’urgence climatique devient (enfin) visible et audible, et l’on commence (enfin) à percevoir, dans l’espace public et scientifique, la sensibilité animale. La conceptualisation du monde qui prédomine dans nombre de sociétés humaines contemporaines veut que notre monde  soit divisé en deux : d’un côté l’humanité, de l’autre ce que celle-ci qualifie d’« environnement ». Cette conception est éminemment problématique à plusieurs niveaux : d’une part, elle suppose une séparation essentielle entre les humains et les autres êtres qui peuplent la terre; d’autre part, elle réduit la « nature » à un tout homogène, niant l’hétérogénéité et la complexité de ce qui n’est pas humain. Or, l’impact global de la destruction de ce que l’on qualifie hâtivement d’« environnement » sur l’humanité remet en question la séparation entre ces deux entités qui, en vérité, ne sont pas séparées : l’humanité fait partie intégrante de cette « nature » à bout de souffle, qui ne l’entoure pas, mais dans laquelle elle se fond. C’est ici qu’interviennent les arts et, dans le cas qui nous intéresse, la littérature. Les œuvres littéraires construisent un rapport au monde que la fluidité de la narration participe à « faire aller de soi ». Ainsi, les romans, comme les films, en dépit de leur caractère fictionnel, participent à construire ou à déconstruire des codes et des visions du monde. Cette façon « d’aller de soi » tient pour beaucoup à la manière dont sont transcrits les sujets abordés, c’est-à-dire à la narration. Bien sûr, on ne peut rechercher dans une œuvre de fiction le portrait de son auteur ou de son autrice et de ses convictions : cette personne n’est pas là pour transmettre un message, et Lamarche soutient d’ailleurs que la littérature n’a aucun « rôle » à jouer : « L’écrivain[·e] n’écrit pas “pour” (délivrer un message ou sauver le monde), [il ou elle] écrit “traversé[·e]” et ce qui le [ou la] traverse saute de son époque sur la page. » La littérature de fiction ne peut prendre la forme d’un manifeste – ce n’est pas sa fonction –, mais elle peut ouvrir de nouvelles voies. Ce sont ces voies que nous allons analyser, sous l’angle de la transcription de la sensibilité animale. Pour ce faire, nous nous baserons sur l’entretien que nous a accordé l’autrice, mais nous emprunterons également une approche comparative en convoquant principalement le roman Anima de Wajdi Mouawad (Leméac / Actes Sud, 2012), que nous mettrons en parallèle avec les deux ouvrages précédemment évoqués, Le Jour du chien et Nous sommes à la lisière, dont nous analyserons les thèmes, la structure et les choix narratologiques, pour découvrir d’autres voies possibles et les confronter entre elles.

 

Une égalité de nature : l’animal (ou l’humain) qui cache le bestiaire

Le Jour du chien est un roman composé de six chapitres où différents personnages évoquent, à la première personne, ce moment particulier qui les a rassemblés : lorsqu’ils ont aperçu un chien courant sur l’autoroute. Nous sommes à la lisière2 est un recueil composé de neuf nouvelles qui ont chacune pour titre un prénom – presque systématiquement celui d’un animal – et qui donnent, toujours, un rôle central à un personnage animal. Anima est un récit complexe qui retrace le parcours d’un homme à la recherche de l’assassin de son épouse et, plus viscéralement, à la recherche de sa propre identité. Divisé en quatre parties, le récit est successivement pris en charge par des bestiae verae, des bestiae fabulosae, un canis lupus lupus (loup gris commun) et un homo sapiens sapiens (humain moderne). Les bêtes vraies et fabuleuses se confondent (il s’agit, dans les deux parties, d’animaux empruntés au monde réel et non d’animaux fantastiques). Elles apparaissent dans autant de chapitres qui portent le nom latin de l’espèce à laquelle appartient le narrateur animalier, tandis que l’Homo sapiens sapiens de la dernière partie révèle que ce qui précède est un manuscrit écrit par Waahch Debch, l’homme dont l’histoire est racontée au travers de ces dizaines de voix.

Des parallèles s’établissent ainsi naturellement entre ces trois œuvres, tant dans la place centrale accordée aux personnages non humains que dans la structure et les voix narratives employées. Le Jour du chien et Anima sont composés de plusieurs voix liées à un seul évènement; La Lisière et Anima jouent avec le lectorat en ne lui indiquant pas clairement la nature de l’animal dont il est question : les noms latins des deux premières parties d’Anima constituent parfois des indices, parfois pas du tout, tout comme les descriptions de La Lisière peuvent être, ou non, directement évocatrices de l’espèce dont il est question. Mais s’il s’agit, dans les deux cas, de laisser en suspens l’identité de l’animal, la démarche apparaît, a priori, différente : dans Anima, deviner l’animal semble participer au genre auquel appartient le roman, portant à la fois sur une enquête policière et une quête d’identité. Dans ce contexte, préférer le nom latin à son expression francisée, plus commune, renvoie autant à une certaine rigueur scientifique (les dénominations latines autorisent des nuances qui n’apparaissent pas en français) qu’à un caractère générique. L’animal, bien qu’omniprésent, y est le plus souvent un narrateur extradiégétique ou, du moins, un personnage secondaire. Cette affirmation reste cependant à nuancer, car Mouawad procède fréquemment à de légers décadrages, qui laissent entrevoir le monde animal sans qu’il soit plus question de Waahch Debch. Donnons par exemple un papillon qui évoque la destinée du narrateur précédent : « Une bête traverse le grand espace où vibrent les voitures. Elle hésite, s’arrête, s’engage, recule et explose dans un éclair de sang3. »

En comparaison, dans le cas de Lamarche, laisser au lectorat le soin de deviner l’espèce témoignerait d’une forme de désintérêt pour l’appellation générique de l’animal, à laquelle l’autrice préfère la familiarité suggérée par un prénom : dans La Lisière, tous les animaux sont des individus aux personnalités singulières dont l’histoire est intrinsèquement liée à celle de l’humain·e qui la raconte, et tous ont un prénom4. Même si cette notion pourrait être problématique et pourrait vite prendre la forme d’une appropriation (pente glissante que n’emprunte jamais Lamarche), il s’agit bien là, avant tout et dans ce contexte, d’une tentative d’aller vers quelque chose : vers l’altérité, vers la construction d’une première passerelle entre les mondes en reconnaissant comme personnages, au même titre que les humain·e·s, ces êtres avec qui nous partageons notre quotidien sans toujours les voir.

 

Mes personnages, du reste, lorsqu’ils parlent d’un animal dont ils prennent soin, l’évoquent comme un autrui qui les séduit, les console, les accompagne un temps, et qu’il faut laisser libre de repartir, de rejoindre son territoire et la vie qui l’appelle. Ce n’est pas une appropriation. C’est un compagnonnage. Un échange. Ce qu’il y a de plus proche de l’amour.

 

À nouveau, un parallèle, plus discret mais aussi plus fondamental, s’établit dans Anima : dans la troisième partie du roman de Mouawad, il s’agit, de manière similaire mais inverse, de raconter un compagnonnage : celui de Waahch Debch et de Mason-Dixon Line, chien sauvage qui narre l’histoire de l’humain dont il a, de sa propre initiative, fait son compagnon. Certes, plus on avance dans la lecture, plus on se dirige vers l’humain (des bestiae à homo sapiens sapiens), mais plus les différentes parties s’éclairent à la lumière des révélations des suivantes. Bien que l’animalité tourne autour de Waahch, qui reste au centre de l’histoire, le chapitre final renverse cette conception : sous couvert de raconter sa propre histoire, c’est l’humain qui parlait, assez attentif pour voir les animaux à côté de lui et leur offrir un temps de parole qui ne soit pas basé sur des clichés5. Tout compte fait, la fin de l’histoire révèle que tous ces animaux étaient des personnages à part entière.

La différence entre Lamarche et Mouawad se situe ainsi davantage sur le plan de la stratégie narrative que sur celui du fond : tous deux font preuve d’une attention profonde à l’égard de toutes les formes du vivant et ignorent les hiérarchies. Cela apparaît simplement de manière plus directe chez Lamarche, qui place d’emblée les personnages humains et non humains sur le même plan. Ainsi, une narratrice de La Lisière affirme à propos d’un hérisson :

 

Je pense à lui avec inquiétude – tant de dangers le menacent! – comme à un frère, le petit frère de la femme que je suis, hérissée d’objections silencieuses. Je décide de l’appeler Ulysse6.

 

Un autre, à propos d’une cane, raconte :

 

Voilà moins de six mois que je la connais et c’est ma plus belle love story [histoire d’amour]. […] Frou-Frou est le miroir de mes pensées. C’est bouleversant pour moi et peut-être aussi pour elle, même si je veille à rester discret à son égard7.

 

Chez Lamarche, l’humain n’est jamais au-dessus de l’animal. Le traitement du religieux dans la production de l’autrice en est particulièrement révélateur en ce qu’à de nombreuses reprises, le sacré est mis à la portée des animaux. « [E]n poussant le raisonnement à l’extrême, en quoi un estomac de poule est-il plus indigne de recevoir le corps du Christ qu’un estomac humain8? » s’indigne un narrateur de La Lisière, comme ce prêtre du Jour du chien qui ne doute pas, malgré l’enseignement de l’Église, que les bêtes aient  une âme, et ce camionneur végétarien qui se fait le porte-voix de cette position antihiérarchique :

 

Et combien j’aimerais dire au monde que négliger les bêtes, c’est comme d’encourager l’esclavagisme, c’est aussi grave, simplement les chiens et les chevaux, les vaches et les poulets ont remplacé les esclaves9.

 

Il s’agit là de concepts qui animent Lamarche de longue date : élevée « en ville, sans chien ni chat, mais au contact de la nature dès que possible », elle a très vite « consid[éré] la forêt comme son milieu vital et les animaux, sauvages ou non, comme ses compagnons ». Ce socle forgé par une éducation où l’animal apparaît, sinon comme un égal, en tout cas comme un voisin dont on considère l’existence avec attention, est identifiable dans l’œuvre de l’autrice par le rejet systématique de l’essentialisation de « l’animal » : l’animalité qui parsème ses ouvrages est plurielle. Le chien du Jour du chien est l’occasion pour les narrateurs et narratrices  humain·e·s d’évoquer leur quotidien, qui se trouve peuplé de bêtes. Le chien est au croisement de toutes ces manières d’êtres vivants dans la mesure où il s’agit de l’un des animaux les plus présents dans le quotidien des êtres humains; il est donc ici, l’animal qui cache le bestiaire – comme Waahch masquait, tout en le révélant, celui de Anima. Au-delà des animaux domestiques (ceux que l’on a décidé de ne pas manger) et exotiques (ceux dont l’existence revêt presque un caractère mythique à force d’être mis en scène dans des aventures rocambolesques), animaux de ferme, animaux de la forêt ou encore invertébrés trouvent leur place dans le quotidien des humains qui peuplent le roman :

 

L’araignée de cette nuit était belle : un corps étroit, légèrement allongé, des pattes très fines, démesurées, qui tâtaient l’air vers le bas, avec délicatesse, comme pour en mesurer le poids, la température et les courants infimes, y dessiner à l’avance le tracé de la toile, avec respect, et une sorte de conscience des bornes mystérieuses dont la vie – toute la vie, celle qui inclut la mort – est saturée10.

 

Cette aptitude à représenter des formes de vue multiples et à leur porter une attention quotidienne rappelle inévitablement les propos de Marguerite Yourcenar que rapporte Lamarche : l’autrice plaidait pour « une éducation où l’enfant apprendrait qu’il dépend de tous les êtres vivants », car « c’est un gain immense de s’apercevoir que la vie n’est pas incluse seulement dans la forme en laquelle nous sommes accoutumé[·e]s à vivre »11. C’est cette possibilité que l’on entrevoit dans les récits de Lamarche, celle d’un monde où l’humain·e et la ou le non-humain·e évoluent de manière complémentaire et respectueuse et tissent (inspiré·e·s par de jolies araignées) des ponts entre les mondes pour en créer un commun.

 

Questionner l’altérité : méthodes classiques et chemins de traverse

La présence polymorphe de l’animalité dans les récits de Caroline Lamarche est ainsi établie. La question est maintenant de traduire la sensibilité animale sans s’approprier une pensée qui, par essence, nous demeure étrangère. Dans bien des cas, dès que des animaux occupent un rôle important dans l’histoire, il s’agit de mettre en scène leur sensibilité telle que romancée par les humain·e·s, et non transcrite. L’anthropomorphisme n’est évidemment pas un travers, c’est un usage comme un autre des outils de la fiction. Le problème est que ces approches anthropocentrées sont prépondérantes et laissent peu de place à la variation; en conséquence, c’est toujours plus ou moins la même vision qui est ressassée: celle d’un monde divisé en deux, d’un côté l’humanité, de l’autre l’« environnement ». Il est pourtant possible d’écrire des contes ou des fables et de se placer en narrateur ou en narratrice omniscient·e sans pour autant établir de hiérarchies entre les règnes (animaux, végétaux) ni se conformer à des stéréotypes. Eugène Savitzkaya l’a bien montré :

 

Tous les bouleaux se ressemblaient mais n’étaient pas semblables. Pour les sapins, c’était pareil; il suffisait de bien observer. Et les rivières ne transportaient pas les mêmes alluvions, hébergeant toutefois des animaux de mêmes espèces. Nous voulons parler par exemple, tout en passant, de l’esturgeon, ce roi des eaux dont l’échine était couronnée et les œufs infiniment vénérés12.

 

Il est également envisageable d’emprunter la voix des animaux sans forcément trahir leur individualité, mais il faut, pour cela, emprunter un chemin de traverse. Cette dernière possibilité transparaît dans le roman de Mouawad, bien que certains aspects auraient tendance à indiquer le contraire, comme retrouver, dans la structure du roman, des réminiscences de la traditionnelle séparation interespèces ainsi qu’une idée de hiérarchie (des bêtes à l’humain, rappelons-nous). Vu sous cet angle, Mouawad emprunte le chemin classique, celui que l’on retrouve dans les contes et fables d’anthologie, celui qui va de l’animal vers l’être humain, lorsqu’il s’agit de faire parler les animaux pour dire quelque chose de l’humain. Hormis le fait que le roman représente, dans les deux premières parties de l’ouvrage, quantité d’espèces auxquelles on ne prête guère grande attention et qu’il introduit des variations dans leurs discours, cette remarque rejoint toutefois l’idée qu’il est impossible de « donner la parole » à des êtres qui en sont dépourvus puisque la subjectivité humaine est toujours derrière les narrations animales, comme le révèle la fin de l’ouvrage. Comment traduire la sensibilité animale? La réponse se situe dans la tentative : il ne s’agit pas de réaliser l’impossibilité fondamentale de traduire ce qui nous est étranger13, mais d’aller vers ce qui la traduirait au mieux.

L’originalité de Caroline Lamarche est de ne pas cacher qu’elle emprunte le chemin le moins fréquenté : celui qui part de l’humain à l’animal. Nous avons déjà évoqué la présence plurielle de l’animal dans sa production : d’entrée de jeu, Lamarche montre tous ceux qui se cachent derrière le chien-totem. Baptiste Morizot, dans Manières d’être vivant (Actes Sud, 2020), pose le caractère intraduisible de la sensibilité animale et de sa reconfiguration dans l’espace littéraire, qui est sans cesse à retraduire, car il existe autant d’approches qu’il y a d’individus. Cette idée se concrétise dans la présence des multiples personnages, humains et non humains, qui peuplent Le Jour du chien et Nous sommes à la lisière. Plutôt que d’emprunter les voix animales, de parler à leur place ou en qualité de narrateur ou de narratrice omniscient·e, qui connaîtrait les pensées de chaque vivant, Lamarche choisit d’exposer les sensibilités à travers le regard d’un personnage humain qui, le plus souvent, s’exprime au je : « On tourne autour, on observe […] et peu à peu on apprivoise les mystères de la vie animale. On ne peut prétendre à plus. » Cette approche colle au plus près la réalité et, comme donner un prénom, participe à reconnaître l’existence des animaux sans empiéter sur leur territoire. Le choix de cette voix narrative humaine, le plus souvent autodiégétique (dans les deux livres qui nous occupent en priorité, mais aussi dans le reste de sa production), permet de s’éloigner de la focalisation omnisciente, apanage d’une certaine littérature classique et traditionnelle qui convient difficilement à la représentation équilibrée de vivants de natures distinctes.

C’est ainsi que Lamarche partage, dès son premier ouvrage, des imaginaires alternatifs qui dépassent les catégories et les clichés. Dans La Lisière, c’est un imaginaire des relations interespèces vierge de tout a priori qui est pensé en filigrane : ces relations ne se présentent ni sous la forme d’une servitude ni d’un sauvetage, mais sous celle d’un compagnonnage. Lamarche et Mouawad ont l’audace de bouleverser la dichotomie humanité-bestialité entendue au sens premier, lorsque l’animal figure la sauvagerie ou la pureté de la nature, par opposition à la sagesse ou à l’intelligence de la culture humaine. Dans les ouvrages que nous avons analysés, être « humain » n’est pas forcément synonyme d’être sensible et à l’écoute, bien au contraire : à l’intérieur du héros de Anima gronde « une bête », et c’est la raison pour laquelle ce héros parvient à voir et à entrer en résonance avec les êtres qui l’entourent, là où les autres humains sont d’une cruauté et d’une indifférence insupportables. Ces récits déploient des imaginaires fertiles, riches en possibilités, car ils écrivent les contours d’une humanité et d’une animalité interchangeables. Si, dans l’ouvrage de Mouawad, l’humain se confond avec la bête pour le meilleur et non pour le pire, chez Lamarche, l’humain·e et l’animal sont tou·te·s deux des créatures.

C’est dans un ouvrage de 2012, La Chienne de Naha14 (Gallimard), que Lamarche adopte le plus clairement ce parti pris, tel qu’on peut le constater dans l’exergue : « toute femme est femme ET chienne, humaine ET animale à la fois ». Il n’est pas rare que femmes et animaux se fondent et se confondent dans les récits de Lamarche  par leurs « yeux de bête », leurs prénoms, leurs aptitudes… Le mal fait aux animaux et celui fait aux femmes apparaissent comme des thèmes récurrents de son œuvre, ce qui fait inévitablement écho à l’écoféminisme. L’autrice se défend cependant d’une quelconque appartenance à un courant de pensée, car, dit-elle :

 

La réponse genrée face à la destruction me semble insuffisante. Elle gomme le fait que ce sont avant tout les possédant[·e·]s qui consomment et détruisent, et que ce seront eux encore qui monteront dans l’arche salvatrice qui les transportera au-delà de l’effondrement.

 

C’est pour cette raison qu’elle accorde une telle importance aux histoires individuelles, car « tout cela charrie du politique et de l’universel ». Chez Lamarche, la voix narrative se révèle un puissant outil d’invention, d’innovation, sans pour autant participer d’une démarche ouvertement militante. Le motif de la nature saccagée, qu’elle dit observer depuis des décennies, n’est pas central mais traversant. Véhiculer des idées sans s’inscrire dans un mouvement ou un courant de pensée particulier, mais les fédérer (écologie et féminisme), partager une vision du monde en l’inscrivant dans des histoires individuelles, c’est ainsi que Lamarche transmet au lectorat « à la fois l’émerveillement et l’épouvante » ressentis dans son enfance face aux autres vivants et à la manière dont les (mal)traitent les humains. Lamarche a cette aptitude à semer le trouble dans les idées reçues, à montrer de nouvelles voies en osant quelques pas de côté. Cela tient à des procédés aussi simples que le choix d’une voix narrative singulière, la mise en scène de vivants de diverses espèces sans pour autant prétendre parler pour eux, l’omniprésence de tous ces êtres non pas autour des humains, mais dans leur quotidien : laisser à tous de la place pour s’épanouir dans l’espace du récit et, au-delà, dans la vie. 

 

Conclusion : un nouvel espace possible

Les récits de Caroline Lamarche et Wajdi Mouawad dépassent la notion de concept en refusant l’essentialisation de la « nature » : elle et il montrent ce qui est caché par le mot, c’est-à-dire des vivants, des individus. Par leurs choix narratologiques et leur capacité à déplacer le curseur du centre autoproclamé de l’humanité, l’auteur et l’autrice étudié·e·s signalent que l’être humain fait partie intégrante de la biosphère, avec une simplicité telle qu’on en vient à se demander comment il pourrait seulement en être autrement. Lamarche et Mouawad tracent de leurs mots de nouvelles voies à emprunter pour promouvoir l’inclusion des animaux non humains dans les sociétés modernes. Reconnaître leur existence est le premier pas à effectuer afin d’envisager la mise en place d’une société qui ne soit pas anthropocentrée. Lamarche déplie ainsi la possibilité d’un nouvel espace, qui se cristallise sous la forme de la « lisière » : un lieu où se répare la séparation entre l’être humain et la nature, un espace indéterminé où tombent les conventions qui régissent les sociétés humaines autant que celles que l’on attribue au monde animal. Aux dires de l’autrice, cette réparation s’effectue tous les jours : « Des gens disent, écrivent, jouent, enregistrent les bruits de la nature pour garder une mémoire de ce que nous avons connu : un silence habité. » Voilà ce qui se déploie dans les fictions de Caroline Lamarche : écrire pour partager un imaginaire conscient de l’interdépendance des êtres, écrire pour se souvenir des forêts primaires et des rossignols, écrire pour replacer toutes les créatures sur le même sol.

 

Crédit photo : flickr/phil fiddyment

RÉFÉRENCES

1 Sauf mention contraire, toutes les citations de cet article réfèrent à Louise Van Brabant, « Entretien avec Caroline Lamarche », Revue générale, Presses de l’Université de Louvain, 2, 2019, 27-38.

2 Qui sera par la suite réduit à l’abréviation La Lisière.

3 Wajdi Mouawad, Anima, Paris : Actes Sud, 2012, p. 177.

Et pas seulement les animaux dits de compagnie, comme on peut le constater dans Anima.

5 Certes, le chien occupe, dans ce roman, une place centrale, mais ce temps de parole reflète la place qu’occupe aujourd’hui cet animal dans les foyers.

6 Caroline Lamarche, Nous sommes à la lisière, Paris : Gallimard, 2019, p. 104.

7 Lamarche, ibid., p. 13.

8 Lamarche, ibid., p. 76.

9 Caroline Lamarche, Le jour du chien, Paris : Éditions de Minuit, 1996, p. 15.

10 Lamarche, ibid., p. 77.

11 Louise Van Brabant, op. cit., p. 36.

12 Eugène Savitzkaya, Au Pays des poules aux œufs d’or, Paris : Éditions de Minuit, 2020, p. 19.

13 Voir Elisabeth de Fontenay, Le silence des bêtes, Paris : Seuil, 1998. Référencé à la fin de Anima.

14 Caroline Lamarche, La Chienne de Naha, Paris : Gallimard, 2012.

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