Éthiopie : lumière sur le conflit au Tigré

Paul Kagame, Flickr.
International
Éthiopie : lumière sur le conflit au Tigré
Analyses
| par Adèle Surprenant |

 

Plus de deux mois après le début des affrontements au Tigré, la situation sécuritaire en Éthiopie est incertaine. Le premier ministre Abiy Ahmed a déclaré avoir repris le contrôle de la zone rebelle, proclamant une victoire militaire après avoir mené une opération qui, selon ses dires, n’a pas fait de victimes civiles. Rien n’est moins sûr, alors que la région du Tigré est plongée dans le noir : l’accès aux télécommunications y est restreint, les journalistes ne sont pas autorisé·e·s à se rendre sur place et le travail des ONG est limité, faisant craindre aux Nations Unies une crise humanitaire à grande échelle1. Même s’il est difficile de savoir ce qui s’y passe réellement, ce qui s’est passé permet de mettre en lumière une partie du conflit actuel. 

Le 4 novembre dernier, Abiy Ahmed a accusé le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) d’avoir mené des attaques contre une base militaire située à Mekele, la capitale tigréenne, et dans la ville de Dansha, à l’ouest de la région2. Par la même occasion, le dirigeant a annoncé une riposte militaire immédiate contre les forces rebelles, opération qui serait officiellement terminée depuis le 28 novembre, date de la prise de Mekele par l’armée fédérale3

Les tensions sont au plus fort entre le TPLF et Addis Abeba depuis l’annonce du report des élections générales prévues en août 2020, pour cause de crise sanitaire4. Une décision qui a été jugée antidémocratique par le parti tigréen, qui considère qu’Abiy Ahmed a utilisé la pandémie comme prétexte pour s’accrocher au pouvoir et manquer à la Constitution5. À titre de protestation, les tigréen·ne·s ont décidé unilatéralement de mener des élections à l’échelle régionale en septembre, suite à quoi le gouvernement a coupé tout financement et toutes relations avec le Tigré6, qui héberge environ 6 % de la population du pays de 110 millions d’habitant·e·s7

Les troupes du TPLF pourraient atteindre un effectif de 250 000 personnes8, et possèdent une expérience militaire historique : elles ont pris le pouvoir d’entre les mains du dictateur Mengitsu Haile Mariam par les armes et ont mené une guerre contre l’Érythrée (1998-2000) qui a fait 80 000 mort·e·s9

Aux racines du conflit

Afin de situer le conflit dans l’histoire récente, il faut remonter à l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en avril 2018, désigné au poste de premier ministre suite à un processus d’arbitrage interne à la coalition du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF). À la tête du pays depuis 1991, l’EPRDF est une coalition de partis partageant la même ligne politique d’inspiration marxiste-léniniste et dominée par le TPLF. Avec la mort du fondateur de la coalition Meles Zenawi (1955-2012), l’EPRDF « commence à craquer sous la pression des disparités régionales10 », notamment économiques. En 2015, le maintien au pouvoir sans opposition de la coalition est contesté par une frange de la population et en particulier par la communauté oromo, ethnie majoritaire d’un pays qui en compte 8011. Alors que l’Éthiopie traversait une période de croissance économique et industrielle importante perçue comme le « miracle éthiopien », la jeunesse oromo se sent délaissée et ne bénéficie pas suffisamment à son goût des retombées de ce développement. Des manifestations éclatent partout en Oromia, un mouvement populaire auquel se rallie l’Organisation démocratique des peuples Oromo (OPDO), qui siège au sein de la coalition gouvernementale. 

« Il y a eu une dynamique interne de reconfiguration des équilibres du pouvoir où le parti — le front tigréen qui avait dominé et exercé un contrôle absolu sur la politique éthiopienne depuis près de trente ans — considérait que se maintenir au pouvoir mettait en danger la stabilité de la fédération éthiopienne, et donc il était temps de passer la main à une nouvelle élite dirigeante issue des Oromos », explique Éloi Ficquet, anthropologue, historien et maître de conférence à l’EHESS. Abiy Ahmed est nommé, lui qui n’est jusqu’alors qu’une figure politique secondaire. La coalition « croyant sans doute qu’en le plaçant au pouvoir fédéral, ils pourraient continuer à en tenir les ficelles », poursuit M. Ficquet, rappelant qu’Abiy Ahmed est relativement jeune et peu expérimenté au moment de sa nomination. 

La transition que devait assurer le nouveau premier ministre jusqu’aux élections ne s’est pas déroulée comme prévu. Abiy Ahmed a entrepris une série de réformes, à la fois sur le plan national et international, plutôt que d’assumer passivement le pouvoir transitionnel. C’est dans ce cadre que s’est déroulée la réconciliation avec l’Éthiopie voisine, qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 201912. Une réconciliation à double tranchant selon Patrick Ferras, qui soutient que « lors de la guerre, l’Érythrée a reçu une leçon militaire sur le terrain et ne l’a toujours pas digérée. Aujourd’hui, affirme le président de l’association Stratégies africaines et docteur en géopolitique, les Tigréens reprochent à Abiy Ahmed sa proximité avec l’Érythrée, et notamment avec son dirigeant Isaias Afwerk, qui n’a pas eu l’occasion de se venger des Tigréens et laisse Abiy Ahmed le faire13 ». 

En parallèle, les réformes mises en place par le nouveau dirigeant ont permis le retour de l’opposition politique, contrainte à l’exil par l’autoritarisme du précédent gouvernement. Mais, d’autre part, la scène politique se polarise de plus en plus : « la difficulté de l’Éthiopie depuis quelques années, c’est que tous les foyers de tension se sont rallumés en même temps parce qu’on est entré dans une sorte de compétition politique généralisée, où tous les acteurs régionaux — avec ces nouveaux acteurs politiques revenant au pays après l’exil — avaient intérêt à faire monter les enchères et à mobiliser leurs partisans avant les échéances électorales qui, en quelque sorte, siffleraient la fin de la partie », explique M. Ficquet. Abiy Ahmed consomme sa rupture avec l’EPRDF en créant le Parti de la prospérité en décembre 2019, délaissant la démocratie révolutionnaire pour un libéralisme économique teinté de religiosité14

Vers une régionalisation du conflit? 

À l’automne 2020, les tensions sont multiples et d’assez haute intensité lorsque la crise se déclenche. Déjà, en juin dernier, l’assassinat du chanteur populaire oromo Hachalu Hundessa a entraîné des émeutes et violences communautaires qui ont fait plus de 230 mort·e·s15. Ces violences sont symptomatiques de la fragilité de l’équilibre démocratique et intercommunautaire que prétend assurer Abiy Ahmed, soutenu par la communauté internationale. Le fédéralisme ethnique à la base du système politique éthiopien était déjà pipé depuis les années 1990 par la domination de la minorité tigréenne, alors qu’il doit plutôt garantir une certaine autonomie aux différentes communautés. En théorie, chaque région peut s’auto-administrer, souvent en fonction des critères de l’ethnie régionale dominante : les Oromos en Oromia ou les Amharas en Amhara, par exemple16. Mis en place pour faciliter l’intégration des multiples ethnies au projet national éthiopien, le fédéralisme ethnique permet peu à peu la montée des revendications et groupes ethno-nationalistes, qui alimentent les foyers de tensions. Le règne d’Abiy Ahmed semble accélérer la déliquescence de cet équilibre de façade17.

Ce fragile équilibre s'effondre donc avec l’annonce du report des élections, fixées au 5 juin 202118, très mal reçue par l’élite politique tigréenne qui y voit une atteinte à la constitution dont elle-même fut l’instigatrice, nous explique Éloi Ficquet. La décision du TPLF d’organiser ses propres élections au Tigré provoque l’ire du pouvoir central et légitime l’opération militaire, entreprise début novembre par Addis Abeba. 

À la fin du mois de décembre, le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) estimait à 50 000 le nombre d’Éthiopien·ne·s parti·e·s se réfugier au Soudan19. À l’intérieur des frontières de l’Éthiopie, les plus de 63 000 déplacé·e·s internes et autres civils touché·e·s par le conflit sont à risques, selon l’ONU, d’être privé d’accès aux ressources fournies par les organisations humanitaires20

L’implication de l’armée érythréenne aux côtés d’Abiy Ahmed a également été confirmée par une source gouvernementale américaine21, alors que l’accès à l’information sur la situation au Tigré est toujours limité. Plus de 95 000 Érythréen·e·s résident pourtant dans des camps de réfugié·e·s au Tigré, dont l’accès aurait été refusé à l’ONU et dont certain·e·s résident·e·s auraient été rapatrié·e·s de force, rapporte RFI22

L’Éthiopie, considérée comme un pôle de stabilité dans la Corne de l’Afrique, pourrait-elle être le nouveau brasier de la région? La question reste en suspens, alors que la victoire autoproclamée d’Addis Abeba reste à confirmer et que l’implication érythréenne n’a pas pleinement été mise en lumière. Les autorités soudanaises s’inquiètent quant à elles que la présence supplémentaire de réfugié·e·s sur leur territoire ne vienne déstabiliser l’équilibre politique nouvellement acquis suite au mouvement social, qui a chassé le président Omar el-Béchir en avril 2019. 

David Ambrosetti, chercheur au CNRS, met en garde contre ce qui pourrait apparaître comme une fausse solution au conflit : « les travaux sur les questions de conflits armés ont quand même souvent montré que l’organisation de scrutins en situation de conflit pouvait conduire non pas à la pacification, non pas à la stabilisation, mais à la radicalisation d’une scène politique23 ».

Organisation des Nations Unies (ONU), « Une crise humanitaire à grande échelle se déroule en Éthiopie, prévient le HCR », 17 novembre 2020. https://news.un.org/fr/story/2020/11/1082472

Le Monde avec AFP, « Ethiopie : le premier ministre annonce une riposte après l’attaque d’un camp militaire dans le Tigré », 4 novembre 2020. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/11/04/ethiopie-le-premier-ministre-annonce-une-riposte-apres-l-attaque-d-un-camp-militaire-dans-le-tigre_6058436_3212.html

Romain Gras, « Éthiopie : après la prise de Mekele, l’avenir incertain du conflit dans le Tigré », Jeune Afrique, 1er décembre 2020. https://www.jeuneafrique.com/1083405/politique/ethiopie-apres-la-prise-de-mekele-lavenir-incertain-du-conflit-dans-le-tigre/

Nina Soyez, « Éthiopie : les racines du conflit au Tigré », TV5 Monde, 16 novembre 2020. https://information.tv5monde.com/afrique/ethiopie-les-racines-du-conflit-avec-le-tigre-383788

Ibid. 

Le Monde avec AFP, op.cit. 

7 France 24, « Éthiopie : la poudrière du Tigré », Le monde dans tous ses états, 7 décembre 2020. https://www.france24.com/fr/%C3%A9missions/le-monde-dans-tous-ses-%C3%A9tats/20201207-%C3%A9thiopie-la-poudri%C3%A8re-du-tigr%C3%A9.

8 Ibid.

Soyez, op.cit. 

10 Gérard Prunier, « Éthiopie-Érythrée, fin des hostilités », Le Monde diplomatique, novembre 2018. https://www.monde-diplomatique.fr/2018/11/PRUNIER/59209

11 Les Oromos représentent environ un tiers de la population de l’Éthiopie. France 24, op.cit

12 Soyez, op.cit. 

13 Ibid. 

14 Abiy Ahmed s’auto-attribuerait une figure quasi-messianique, d’après Éloi Ficquet. 

15 Le Monde avec AFP, « Éthiopie : “les émeutes après le meurtre d’un chanteur oromo ont fait plus de 230 morts », Le Monde, 8 juin 2020. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/07/08/ethiopie-les-emeutes-apres-le-meurtre-d-un-chanteur-oromo-ont-fait-plus-de-230-morts_6045608_3212.html

16 Ecofin Hebdo, « Ethiopie : l’échec d’un système politique basé sur le fédéralisme ethnique », 28 juin 2019. https://www.agenceecofin.com/la-une-de-lhebdo/2806-67379-ethiopie-l-echec-d-un-systeme-politique-base-sur-le-federalisme-ethnique. 

17 Prunier, op.cit. 

18 France 24, « L’Ethiopie fixe la date du 5 juin 2021 pour ses élections », 25 décembre 2020. https://www.france24.com/fr/afrique/20201225-l-%C3%A9thiopie-fixe-la-date-du-5-juin-2021-pour-ses-%C3%A9lections.
 

19 Ibid.

20 UNHCR, « Ethiopian refugee numbers in Sudan cross the 40, 000 mark », 24 novembre 2020. https://www.unhcr.org/news/briefing/2020/11/5fbcccbf4/ethiopian-refugee-numbers-sudan-cross-40000-mark.html

21 Léonard Vincent, « Éthiopie : l’implication des Érythréens dans le conflit au Tigré se confirme », RFI, 10 décembre 2020.  https://www.rfi.fr/fr/afrique/20201210-%C3%A9thiopie-l-implication-des-%C3%A9rythr%C3%A9ens-dans-le-conflit-au-tigr%C3%A9-se-confirme

22 Ibid. 

23 David Ambrosetti interrogé par Julie Gascon, « La guerre en Éthiopie est-elle vraiment finie? », France Culture, 9 décembre 2020. https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/les-enjeux-internationaux-emission-du-mercredi-09-decembre-2020.

 

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