En attendant la prochaine vague : démocratie et militantisme étudiant au Québec

J.Lee, Unsplash.
Québec
En attendant la prochaine vague : démocratie et militantisme étudiant au Québec
Analyses
| par Adèle Surprenant |

 

Il y a neuf ans commençaient à apparaître les premiers signes de ce qui deviendrait le mouvement des carrés rouges. Des manifestations quotidiennes à la grève générale illimitée (GGI) qui a touché près de 50 % de la communauté postsecondaire1, le mouvement étudiant devenu social est, à ce jour, encore considéré comme l’un des plus importants de l’histoire du Québec. Depuis les mouvements de 2012 et de 2015, les quelques revendications portées par diverses associations et regroupements d’associations étudiantes font peu de vagues. Quel est l’état de la démocratie et du militantisme étudiant aujourd’hui, près d’une décennie après le « printemps érable », alors que la pandémie de COVID-19 célèbre son premier anniversaire?

« Comme chaque grève étudiante, 2012 a été une formidable expérience de démocratie, ouvrant à l’idée qu’il est possible d’être autre chose qu’un électeur aux quatre ans et un consommateur », affirme à L’Esprit libre le professeur de philosophie Arnaud Theurillat-Cloutier. Depuis 1968, l’expérience de la GGI s’est reproduite neuf fois dans les universités et les cégeps du Québec2, en plus des grèves à durée limitée ponctuelles et des autres moyens de pression déployés par les associations étudiantes de la province. On peut penser au mouvement de 2015 contre les mesures d’austérité du gouvernement libéral de Philippe Couillard ou, plus récemment, à la grève pour réclamer la rémunération des stages et de la formation professionnelle à l’université3. Ces mobilisations n’ont toutefois jamais atteint l’ampleur du mouvement des carrés rouges.

Essoufflement

Pour le professeur4, la force de la mobilisation de 2012 s’est en partie construite grâce à « la persistance d’une infrastructure de la dissidence dans le mouvement étudiant, c’est-à-dire l’existence de structures et de pratiques de démocratie directe et d’actions de masse dans les associations étudiantes, en particulier autour de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante [ASSÉ] ». La coalition large de l’ASSÉ, fondée en 2012, soit la CLASSE, s’est imposée comme acteur dominant du syndicalisme étudiant en 20125. Sa collaboration avec la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) et la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), deux entités de représentation étudiante moins radicales, a accordé au mouvement une certaine unité et a favorisé le rapport de force dans les négociations avec le gouvernement.

« Il y a une expérience accumulée des luttes étudiantes entre la grève de 2005 et [de] 2012, ce qui s’est traduit par une meilleure et [une] plus grande capacité d’organisation », explique M. Theurillat-Cloutier, qui rappelle l’importance des grandes sommes d’argent, du savoir-faire ainsi que du nombre plus important de militant·e·s et de savoir théoriques que permet la multiplication des mobilisations. Le transfert de connaissances entre militantes et militants s’effectue entre autres par l’organisation d’assemblées générales comme l’organisation de grèves. L’expérience qui a émané de la mobilisation sur les campus en 2012 peut donc expliquer la proximité dans le temps avec laquelle s’est déclenchée la grève contre les mesures d’austérité de 2015. L’ampleur et l’adhésion populaire n’ont cependant jamais atteint les sommets du mouvement des carrés rouges et la population québécoise était pourtant défavorable à la grève6. Le mouvement des carrés rouges a lui-même été perçu comme un échec par plusieurs, puisque la revendication au cœur du soulèvement, soit l’annulation de la hausse des frais de scolarité de 75 % sur cinq ans prévue par le gouvernement de Jean Charest, a finalement été remplacée par une indexation et non par une annulation intégrale de la hausse. « Bref, il n’y a eu aucun gagnant et, comme dans les tragédies, tous sont morts », écrit le sociologue et chercheur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Benoit Coutu, qui soutient qu’« en 2015, l’échec fut plus profond, disloquant le mouvement étudiant jusqu’à nos jours7».

Défauts d’organisation, revendications trop larges, épuisement militant et répression policière accrue8... Les raisons de cet échec sont difficiles à déterminer, mais la désillusion qu’il entraîne et ses conséquences sont claires pour le politologue Alain Savard : « Si aucune grève n’a lieu pendant une période prolongée sur un campus, le noyau militant perdra progressivement les connaissances liées à l’organisation de grèves et aura de la difficulté à recruter une relève, écrit-il. La participation aux assemblées chutera et l’association étudiante perdra son rôle politique. […] La plupart du temps, lorsque cela arrive, l’association étudiante glisse vers l’organisation d’activités sociales comme les partys et s’oriente vers les clubs d’appartenances9 ». La grève du printemps 2015 serait également à la base de la dissolution de l’ASSÉ en mai 2019. « À la suite de celle-ci, plusieurs critiques avaient été formulées comme un manque de transparence et de confiance envers les personnes élues, résultant en un désinvestissement progressif de la structure10 », peut-on lire sur le site du défunt regroupement d’associations.

Aujourd’hui, les associations étudiantes font face à un nouvel obstacle : la pandémie de COVID-19 et les mesures sanitaires qui en ont découlé forcent les acteur·trice·s de la démocratie étudiante à transformer profondément leurs pratiques.

De nouveaux défis

« J’avais l’impression qu’il se passait quelque chose au Québec et qu’enfin je n’étais plus seul à me battre de mon bord, raconte Vincent Boisclair au Huffpost alors qu’il était confiné dans le domicile de ses parents à Victoriaville11. Quand j’ai appris qu’il y avait un mouvement de grève qui s’annonçait, c’était ça ma vie. […] Depuis un an je préparais ça. Ça s’est juste effondré du jour au lendemain », se souvient l’étudiant en environnement de 25 ans, dont les activités militantes écologistes ont pris fin avec l’annonce du confinement en mars 2020. Les manifestations et les actions pour lutter contre les changements climatiques étaient fréquentes depuis quelques mois avec l’avènement de groupes comme Extinction Rebellion Québec. La marche pour le climat de septembre 2019, qui a attiré des milliers de personnes dont la militante écologiste Greta Thunberg, n’est qu’un exemple de la mobilisation multiforme des militant·e·s étudiant·e·s qui s’organisent autour de la question environnementale, du secondaire à l’université12. La pandémie a mis un frein à cet élan.

Les établissements scolaires postsecondaires offrent, depuis la session d’hiver, la majorité de leurs cours exclusivement en ligne afin de ralentir la propagation du virus. Outre les activités académiques, le travail des associations étudiantes est également perturbé par le passage des salles de classe aux visioconférences. « La pandémie affecte beaucoup nos activités étant donné que nous n’avons plus de contact direct avec nos membres », nous confirme Ariane Monzerolle, exécutante à la vie étudiante de l’Association étudiante du cégep de Saint-Laurent (AECSL). Même si l’AECSL réussit à maintenir ses activités régulières et la majorité de ses assemblées générales — celles-ci ne pouvant avoir lieu que lorsqu’est atteint le quorum déterminé par les membres de l’association —, Ariane redoute que les activités militantes ne soient profondément perturbées. « Je ne pense pas que l’association pourrait présentement prendre des actions provinciales comme dans le passé », affirme-t-elle, citant à titre d’exemples les mouvements de 2012 et de 2015 et expliquant que « c’est difficile [de] rassembler des personnes et [d’]avoir des contacts avec elles et eux [qui soient] organiques ».

Alexandra Henkélé, elle, semble plus optimiste. Jointe par téléphone, la responsable aux affaires externes et aux affaires étudiantes du Mouvement des associations générales étudiantes de l’Université du Québec à Chicoutimi (MAGE-UQAC), en poste depuis septembre 2020, admet « que ce sont de nouveaux défis et toute une approche différente, parce que là il faut parler avec les étudiants et les solliciter à distance, mais je pense que [ce sont] de bons défis et de nouvelles façons de faire qu’il faut apprendre, et c’est l’occasion en ce moment de développer de nouvelles stratégies, de nouvelles façons de penser et de mobiliser ».

Parmi ces défis, on compte le fait que les élections du MAGE-UQAC qui devaient avoir lieu à l’été ont été reportées en septembre. Pendant plusieurs mois, la charge de travail a ainsi reposé sur les épaules de trois personnes, alors qu’elle est normalement répartie entre les membres d’une équipe de dix. Alexandra craint également une baisse progressive de la participation aux assemblées générales (AG), tenues via la plateforme Zoom jusqu’à nouvel ordre : « nos AG avant avaient lieu le midi, dans la cantine, et on distribuait de la pizza gratuite, se souvient-elle. Donc c’est sûr que c’était vraiment facile pour [les étudiantes et les étudiants] d’aller manger à la cantine comme tous les jours, de prendre une pizza gratuite et d’être au courant de tout ce qui se passe à l’université! »

La première assemblée générale de la session d’automne 2020 a, contre toute attente, attiré beaucoup de participant·e·s. Un succès qu’Alexandra explique par l’engouement entourant l’un des enjeux y ayant été abordés, soit la lutte contre le projet Énergie Saguenay de GNL Québec. À l’UQAC, l’opposition au projet de construction d’une usine de liquéfaction de gaz naturel remonte à plus de trois ans. Depuis 2017, le MAGE-UQAC a mené de nombreuses actions, des journées de grève, a formé des partenariats avec plusieurs groupes de défense de l’environnement et, surtout, a réussi à mobiliser le corps étudiant et la population de Chicoutimi autour d’enjeux environnementaux. Un engouement qu’elle explique par la portée majeure du projet de GNL Québec, dont le président a d’ailleurs démissionné à la mi-novembre13. « Le projet de loi 21, ça touche beaucoup les étudiants en droit ou en éducation, donc c’est vraiment plus cette communauté-là qui va être mobilisée, alors que l’environnement, ça touche vraiment n’importe qui », soutient la militante et étudiante en intervention plein-air, dont l’association a même participé aux audiences du BAPE cet automne, et ce, malgré la pandémie.

En plus d’avoir rédigé et présenté un mémoire en son nom, le MAGE-UQAC a invité ses membres à envoyer des lettres personnalisées aux autorités du BAPE pour faire valoir leur désaccord face au projet Énergie Saguenay. Alors que la mobilisation étudiante était au plus bas, Alexandra confie que l’association a réussi à relancer le débat et à susciter l’intérêt de ses membres autour du BAPE en utilisant les réseaux sociaux.

Arnaud Theurillat-Cloutier laisse entendre plus de réserve quant au tournant numérique de la démocratie étudiante : « jamais les réseaux sociaux ne pourront nous donner la qualité de ces liens qui émergent dans et à la suite des assemblées générales étudiantes », se désole-t-il, insistant sur le fait qu’il s’agit d’« une perte importante, car nous avons besoin de lieux physiques pour se rassembler, se reconnaître, débattre de vive voix, confronter véritablement nos perspectives en sortant du confort de nos certitudes, développer notre confiance mutuelle, se reconnaître entre allié·e·s ».

En attendant la fin de la crise sanitaire et le retour aux modes d’exercices de la démocratie étudiante pré-COVID, toutes et tous s’entendent sur le fait qu’il leur faudra se surpasser d’ingéniosité pour redéfinir leur fonctionnement, mais également pour s’attarder à de nouveaux enjeux. Avec la pandémie, l’isolement social et la précarité économique qui n’épargnent pas la population étudiante du Québec, les préoccupations des associations étudiantes, dont le mandat principal demeure la représentation et la défense de ses membres, sont également amenées à changer. Problèmes de santé mentale, dégradation de la qualité des cours et frais de scolarités jugés trop élevés, sans accès aux locaux et aux services réguliers des établissements d’enseignement : tous ces problèmes remplacent, pour l’instant, d’autres luttes politiques et sociales qui étaient prévues à l’agenda des associations étudiantes, avant que l’année qui s’achève n’impose son propre ordre du jour.

 

Révision de fond: Léandre St-Laurent et Any-Pier Dionne; 

Révision linguistique: Laurence Marion-Pariseau

Alain Savard. « Comment le mouvement étudiant démocratise les structures du militantisme » dans Nouveaux cahiers du socialisme. Hiver 2017. https://www.erudit.org/en/journals/ncs/2017-n17-ncs02920/84472ac.pdf

2 Ibid.

Isabelle Maltais. « Une grève étudiante générale est lancée pour la rémunération des stages » dans Radio-Canada. 18 mars 2019. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1159013/greve-etudiante-generale-remuneration-stages

Il était également engagé dans les mouvements étudiants de 2005 et 2012, et a contribué aux ouvrages collectifs À force d’imagination, Lux, 2013 et Un printemps rouge et noir, Écosociété, 2014).

5 Xavier Lafrance. « La route que nous suivons » dans À bâbord!. Octobre-novembre 2012. https://www.ababord.org/La-route-que-nous-suivons

Marco Fortier. « Les Québécois condamnent la grève étudiante ». Le Devoir, 11 avril 2015. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/436957/sondage-leger-le-devoir-les-quebecois-condamnent-la-greve-etudiante

Benoit Coutu. « Le mouvement étudiant de 2015 : retour sur un échec » dans Nouveaux Cahiers du socialisme. Automne 2017. https://www.cahiersdusocialisme.org/mouvement-etudiant-de-2015-retour-echec/

Cassandra Harbour et Christophe Tremblay. « Les effets de la répression policière visant les manifestants dans le contexte du "printemps érable" ». Rapport final présenté à la Ligue des droits et libertés - section Québec, avril 2013. http://liguedesdroitsqc.org/wp-content/uploads/2013/08/rapport_final_harbour_et_tremblay.pdf

Savard, Op.cit.

10 Association pour une solidarité syndicale étudiante. Congrès annuel 2018-2019 : les membres de l’ASSÉ votent en faveur de la dissolution. 29 avril 2019. https://nouveau.asse-solidarite.qc.ca/index.html%3Fp=3788.html

11 Florence Breton. « Militantisme et pandémie : “le momentum de nos actions a été perdu” », Huffpost, 1er septembre 2020. https://quebec.huffingtonpost.ca/entry/militantisme-pandemie-momentum-perdu_qc_5f4d1af4c5b64f17e140f4e8

12 Ibid.

13 Alexandre Shields. « Le président de GNL Québec quitte son poste » dans Le Devoir. 11 novembre 2020. https://www.ledevoir.com/societe/environnement/589527/le-president-de-gnl-quebec-quitte-son-poste

 

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