Coupe du Monde de football ou la commercialisation de la paix

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Coupe du Monde de football ou la commercialisation de la paix
Analyses
| par Simon Bernier |

« Clairement, le football représente l'espoir, le football représente la joie, le football représente la réussite, le football représente le progrès pour beaucoup de gens sur ce continent »  - Danny Jordaan, président du comité d’organisation de la Coupe du Monde 2010 et ancien militant anti-apartheid

La Coupe du Monde 2014 est maintenant chose du passé. Sur tous les continents, des millions d'individus ont observé les prouesses de ces joueurs d’élites. Cet événement se démarque dans le paysage médiatique par sa popularité : le football est le sport le plus répandu et populaire sur la planète. La Fédération internationale de football association (FIFA), organisatrice de l'événement, le promeut comme un symbole d'union mondiale, comme un vecteur de paix. Le « lâché des colombes », symbole de paix universellement connu, en début de tournoi en est une démonstration évidente. Autre indice significatif : le logo de la Coupe du Monde 2014 représente trois mains unies autour d'un ballon de football. Le slogan choisi pour le tournoi? ''Juntos num só ritmo'' (Tous sur le même rythme). En plus d'être un symbole de paix, le tournoi serait aussi une opportunité de prospérité économique pour les pays hôtes. Selon les organisateurs, le tournoi est donc bénéfique pour la stabilité et l’épanouissement de la planète entière, tout en créant des retombées économiques qui vont profiter à tous-tes les citoyen-ne-s du pays hôte.

Cette vision de la Coupe du Monde est cependant critiquée par nombre d'observateurs pour qui les compétitions mondiales sportives n'améliorent aucunement les relations internationales ou infranationales. D’autres considèrent que les retombées économiques se retrouvent surtout dans les poches de la FIFA, des sponsors et de grandes compagnies nationales. Nous y reviendrons plus tard.

Coupe du Monde de la FIFA : vecteur de paix et de prospérité

Pour la FIFA et le gouvernement brésilien, la Coupe du Monde est une occasion d' « appeler les gouvernements, la société civile, la communauté du football, les participants et les supporters à réaffirmer l'importance de la promotion de la paix et de la lutte contre toutes les formes de discrimination durant la compétition et au-delà ».  (1) Maria Nazareth Farani, représentante permanente du Brésil auprès de l’ONU, considère que la Coupe du Monde peut contribuer « de façon significative à l’économie du pays ainsi qu’aux objectifs du Millénaire pour le développement » (réduction de la pauvreté, de la mortalité infantile etc.). (2) Comme mentionné précédemment, la campagne publicitaire mise de l'avant invoque régulièrement ce désir de créer un monde plus juste et plus tolérant. D'ailleurs, cette Coupe du Monde innove par rapport aux éditions précédentes par l’introduction d’une poignée de main de paix entre les capitaines des deux équipes adverses au début  ainsi qu’à la fin de chaque match.

Certes, il est un peu paradoxal qu’un événement qui invite les pays à s’affronter entre eux soit promu comme un vecteur de tolérance et de paix. Pierre de Coubertin, le père des jeux Olympiques modernes, croyait que le sport pouvait canaliser ce nationalisme dans le cadre d’une compétition pacifique afin de réduire les violences entre les états. (3) Le politicologue américain Andrew Bertoli avance que cette idée est basée sur la « théorie du catharisme », théorie qui proviendrait originellement de Sigmund Freud dont l’idée fondamentale est qu’il existe chez l’humain des pulsions agressives qui doivent être exprimées de façons contrôlées. Autrement dit, les compétitions sportives permettent aux participant-e-s et à leurs compatriotes d’évacuer leurs pulsions agressives dans un environnement contrôlé. Cette « idée que les sports peuvent canaliser l’agressivité est régulièrement affirmée par des reporters, par des académiciens et par politiciens. » (4)  

Une autre théorie, qui se base en partie sur le néofonctionalisme, défendue par la classe académique est l'idée que lorsque les pays se réunissent dans le cadre d’une compétition mondiale, ils développent une capacité de collaboration sur d’autres facettes de leurs relations internationales. (5) Malgré la nature antagoniste de la compétition sportive, une reconnaissance mutuelle des règles d’engagement est nécessaire entre les participants. Plusieurs rencontres sportives entre pays ennemis ont eu lieu au courant du 20e siècle dans le but d’harmoniser les relations, comme les parties de ping-pong entre la Chine et les États-Unis dans les années 1970, la Série du Siècle entre l’URSS et le Canada, etc. C’est à travers ce paradigme que la FIFA se perçoit comme un agent actif pour la paix : en confrontant les pays dans un environnement sain, elle permet un contact direct entre les nations. Comme le disait Barack Obama en 2009 : « La compétition pacifique entre les nations représente ce qu’il y a de meilleur à propos de l'humanité. Elle nous rassemble, ne serait ce que pour quelques semaines, face à face. Elle nous aide à comprendre l'autre un peu mieux. C'est un très puissant point de départ pour le progrès. (Traduction libre) » (6) Six organisations continentales et 209 organisations nationales de football font partie de la FIFA, qui se positionne ainsi comme un modèle de gouvernance mondiale. L'ancien directeur des relations internationales de la FIFA, Jérôme Champagne, n'hésitait pas en 2010 à faire un parallèle entre les problèmes socio-économiques de la planète et ceux avec lesquels doit composer la FIFA : « Le football pose des questions qui ne sont pas moins importantes que celles qui se posent pour le monde en matière de gouvernance. La crise financière de 2008, l'échec de Copenhague sur l'environnement […] sont les preuves que le monde doit se doter d'organes de gouvernance centralisés ». M. Champagne renchérit en déclarant que « s'il y avait une FIFA de l'eau [...] le problème des puits et de l'eau en Afrique aurait été réglé depuis longtemps! ». La FIFA considère ainsi qu’elle joue un rôle important pour l’avenir de la société mondiale. (7)

Aussi, l’impact positif des retombées économiques sur les pays hôtes est souvent vanté par les organisateurs comme un bienfait de la tenue de la Coupe du Monde. L’événement attire un grand nombre de touristes, provoquant un influx de capitaux dans le pays. Itau Unibanco, l'une des principales banques brésiliennes, avait prédit dans un rapport publié en juillet 2011 que le PIB du Brésil augmenterait de 1,5% pour l'année 2014 en plus de créer 250,000 emplois. (8) L'impact économique se répercuterait également dans les investissements dans les grandes infrastructures du pays qui vont profiter aux Brésilien-ne-s pour les prochaines décennies. Bref, il s’agirait d’un enrichissement collectif qui peut aider à l’augmentation du niveau de vie des citoyen-ne-s du pays.

Nationalisme et sport : un cocktail explosif ?

Cette vision idéaliste de la Coupe du Monde est-elle réaliste ?

Plusieurs académicien-ne-s contestent l'idée que les rencontres sportives mondiales peuvent influencer de manière positive les relations internationales. Nombre d’études et de recherches ont établi une corrélation entre la tenue d’une rencontre sportive et l’augmentation d’actes de violence ou encore la promotion d’un discours public haineux. L'écrivain Georges Orwell, après avoir constaté la conduite antisportive des joueurs impliqués en 1945 dans une série de matchs entre l'Angleterre et l'URSS, déclara que : «  sur le terrain du village, où l'on choisit son équipe et où il n'existe pas de sentiment de patriotisme local, il est possible de jouer pour le simple plaisir de la chose : mais lorsqu'il est question de prestige, lorsque vous sentez que vous et quelque chose de plus que soi pourrait être humilié par une défaite, les sentiments combatifs les plus sauvages apparaissent ». Orwell réfute l'idée de Pierre de Coubertin : le sport ne canalise pas le nationalisme, il l'exacerbe. Lorsqu’un-e membre d’une nation craint la défaite, crainte ressentie par tous-tes ses compatriotes, le jeu prend des allures de guerre. Le football dépasse ainsi les limites du stade et peut avoir des répercussions à l’extérieur du terrain de jeu. Il sera par exemple l’élément déclencheur d’un conflit armée entre deux pays d’Amérique centrale. (9)

Entre 1900 et 1966, un nombre croissant de Salvadorien-ne-s ont émigré vers le Honduras à la recherche de terres agricoles (le Honduras ayant un plus grand territoire avec une population moindre). Cela créa une concurrence entre les paysan-ne-s pour l’accès à la terre. Une collaboration entre la compagnie américaine United Fruit Company et des paysan-ne-s Hondurien-ne-s va naitre dans le but de faire pression sur le gouvernement local afin de récupérer les terres sous le contrôle de paysan-ne-s Salvadorien-ne-s. C’est pourquoi en 1967 le gouvernement du Honduras commence à retirer des terrains aux Salvadorien-ne-s pour les donner à des citoyen-ne-s né-e-s au Honduras. Cette politique provoque une crise diplomatique et une augmentation de gestes racistes entre Salvadorien-ne-s et Hondurien-ne-s. C’est dans ce contexte particulier qu’a eu lieu une série de matchs de qualifications pour la Coupe du monde 1970 opposant les deux pays. Au cours de la nuit précédant le premier match, une foule de Hondurien-ne-s encercla l’hôtel où dormaient les joueurs de la sélection salvadorienne. Ils firent du bruit durant toute la nuit afin d’empêcher les joueurs de dormir, influençant probablement le score de la partie (le Salvador perdit 1-0). Lors du match retour, maintenant au Salvador, les partisans de l’équipe nationale ont renchérit en imitant leurs voisins, pour ensuite s’attaquer à des partisans Hondurien-ne-s présents dans le stade. La pression augmente sur les deux gouvernements à mesure que les actes de violences s’intensifient. Le 14 juillet 1969, le Salvador envoie sa force aérienne bombarder des cibles militaires honduriennes, marquant le début du conflit armé. « La guerra del fútbol » n’aura duré que quelques jours, le Salvador ayant accepté le cessez-le-feu suite aux menaces de sanctions par l’Organisation des États américains. Elle aura toutefois conduit à la perte de 3000 vies humaines et au brusque retour de dizaines de milliers de Salvadorien-ne-s au pays, déstabilisant l’économie locale et s’établissant comme une cause de la guerre civile salvadorienne (1979-1992). (10) (11) Certes, les affrontements entre les deux équipes nationales ne sont pas la véritable raison de la guerre, mais ils ont été  un catalyseur qui a permis aux deux nations de canaliser leur haine, provoquant une augmentation dramatique d’actes de violence qui ont dégénéré en conflit armé. Plus récemment, les matchs de qualifications pour la Coupe du Monde 2010 entre l’Algérie et l’Égypte ont également donné lieu à de violents affrontements sur le terrain et dans les rues. Ceux-ci seront repris par les politicien-ne-s locaux-ales en mal de popularité, jetant la responsabilité des violences sur le pays rival. (12) Chaque match entre les deux équipes sera accompagné d’émeutes et d’actes de violence entre partisan-ne-s opposé-e-s. Et ce ne sont que quelques exemples de matchs internationaux ayant mené à des conflits. (13) (14)

Au final, il est souvent difficile d’évaluer l’impact politique de ce type d’événement. Par exemple, il est impossible de savoir si la « guerre du foot » entre le Salvador et le Honduras aurait quand même eu lieu sans la tenue des matchs de qualification, considérant que le contexte politique entre les deux pays était propice au conflit politique ou armé. Mais si les agissements des partisan-ne-s durant ces matchs reflétaient la situation politique entre les pays et dans ces conditions, les rencontres sportives n’aidaient pas au rapprochement entre partis opposés : ils ont plutôt provoqué l’effet l’inverse. C’est sans doute ce qui explique pourquoi certaines fédérations sportives, dont la FIFA, interviennent dans le choix des équipes lors de compétition mondiale afin d’éviter un affrontement entre deux pays en conflit (Russie et Georgie, Inde et Pakistan, Armenie et Azerbaijan). (15) Sans pour autant conclure que les évènements sportifs ont fatalement une influence négative sur les relations internationales, ces recherches mettent toutefois un important bémol à la rhétorique simpliste de la FIFA.

Soit. Mais peut-être que l’on peut quand même considérer la FIFA, techniquement un organisme à but non lucratif, comme étant sincère dans sa démarche cherchant activement à resserrer les liens entre les pays, à établir de meilleures conditions sociales pour les citoyen-ne-s des pays membres. Que sa démarche n’est pas optimale, que l’utilisation du sport comme vecteur de paix rencontre plusieurs difficultés, mais que l’intention soit réelle. Malheureusement, derrière le discours pacifique de la FIFA se cache une réalité plus sombre.

La Coupe du monde comme symbole du capitalisme millénaire

A la lumière des reportages et analyses faites des deux dernières Coupes du Monde, on peut établir que les infrastructures, héritage direct de l’événement, sont inadéquates pour les pays hôtes et que les retombées économiques sont bien en deçà des attentes alors que la FIFA accumule les profits. Les critiques avancent que ces profits sont gonflés par le fait que la FIFA n’a pas à gérer les grandes dépenses complexes liées à l’organisation de l’événement. Les profits (2,4 milliards en dollars canadiens) accumulés lors de la Coupe du Monde 2010 par la FIFA contrastent avec les impacts socio-économiques pour la communauté sud-africaine. Voici une liste établie par l’OSEO (Œuvre suisse d’entraide ouvrière) des conséquences concrètes pour le pays:

  • Augmentation des coûts d’organisation pour le gouvernement sud-africain de 1709 % par rapport aux estimations initiales. (environ 5,5 milliards au lieu de 330 millions)
  • La collusion dans le secteur de la construction a artificiellement fait grimper les coûts des stades et des infrastructures de 400 millions (des amendes totalisant 150 millions ont ensuite été imposées aux compagnies coupables).
  • Construction d’un stade au coût d’un milliard de dollars (Cape Town Stadium) exigée par la FIFA, qui ne voulait diffuser des matchs en provenance du Newlands de Cape Town, puisque selon un délégué de l’organisation, les « spectateurs ne veulent pas voir des taudis et de la pauvreté. ». Ce stade, comme la majorité des stades construits ou rénovés pour le Mondial, est déficitaire et devient ainsi un poids financier pour les gouvernements locaux.
  • 15,000 évictions de citoyen-ne-s de Cape Town qui ont été forcés à rester dans un nouveau quartier « temporaire » (Blikkiesdorp) afin de permettre la construction du Cape Town Stadium, quartier maintenant reconnu en Afrique du Sud pour son haut taux de criminalité. Ce quartier temporaire existe encore aujourd’hui.
  • Perte financière de 2,8 milliards pour l’état sud-africain, loin des gains de 700 millions projetés par le gouvernement. Cette perte s’explique en partie par les concessions fiscales exigées par la FIFA
  • Les emplois créés par la construction des stades et la tenue de l’évènement ont disparu. Contrairement aux prévisions, pratiquement aucun emploi permanent n’a été créé. (16)

Il est encore trop tôt pour avoir un portait global de l’impact du Mondial 2014 sur le Brésil. Par contre, nous savons déjà qu’il y a beaucoup de similitudes avec l’édition 2010. Déjà plusieurs stades, comme ceux de Manaus, Natal et de Brasilia, sont considérés comme des éléphants blancs, puisque ces villes n’ont aucune équipe de football de renom et qu’il faudrait un nombre irréaliste de spectacles et d’événements afin de les rentabiliser. Comme en Afrique du Sud, les coûts de l’organisation ont largement dépassé les prévisions initiales et la FIFA a eu encore droit à des exemptions de taxes exceptionnelles. Aussi, des dizaines de milliers de citoyen-ne-s ont été expulsé-e-s de leurs habitations et transféré-e-s dans de nouveaux quartiers, loin du centre-ville. Bref, l’histoire semble se répéter. (17) (18)

Mais qu'est-ce qui incite ces pays à accueillir ce type d’événements ? Certains avancent qu’ils représentent une occasion unique d’investir dans de nouvelles infrastructures qui vont profiter à tous-tes les citoyens-ne-s. Mais si l’État possède les fonds nécessaires, pourquoi attendre un évènement de niveau mondial quelconque ? Ne serait-il pas plus simple d’investir graduellement en fonction des besoins de la population et non de ceux imposés par l’organisation d’un tel événement, qui nécessite la construction de stades désertés, de routes d’accès inutiles ?

La réponse est ailleurs : pour l’anthropologue Shaheed Tayob, « l’organisation et la promotion de la Coupe du Monde 2010 sont conformes aux caractéristiques du  “capitalisme millénaire” » tel que défini par les chercheurs John et Jean Comaroff.  Dans l'économie mondiale contemporaine, les États sont de plus en plus sujets aux demandes du système économique mondial, car celui-ci implique une augmentation des échanges entre États et ainsi une dénationalisation de l’économie nationale. Les États sont ainsi de plus en plus dépendants du capitalisme mondial, et donc des capitaux étrangers, afin d’être économiquement prospères. Les gains financiers des grands événements sportifs sont souvent évoqués par les politiciens qui promettent ainsi aux citoyen-ne-s l’expression d’une gloire et d’une prospérité nationales. Ils permettraient l’enrichissement collectif, mais il s’agit aussi d’une occasion unique d’unir tous-tes les citoyen-ne-s derrière un projet grandiose afin de renforcer ce que Benedict Anderson nommait une identité « collective imaginaire », bref un moment de gloire nationale qui renforce le lien entre l’individu et la nation. Malheureusement, ce type de politique cache « des sacrifices financiers publics et privés, et cache aussi la réalité des grands profits corporatifs », ainsi qu’une perte de capitaux dans des infrastructures inutiles. La prospérité promise par les organisateurs est une illusion, sauf pour certaines classes d'individus ou de corporations qui sont largement favorisés par ce type de capitalisme et qui en sont les promoteurs les plus actifs. De plus, la dépendance des états envers le capital étranger donne aux corporations le pouvoir d'exiger des changements législatifs, des exemptions de taxes ou des subventions afin de permettre aux États de « profiter » des retombées économiques tant désirées, retombées qui sont surestimées par les promoteurs. Ainsi, la Coupe du Monde 2010, qui devait enrichir l'Afrique du Sud et servir de symbole pacifique et unificateur, aura surtout servi à enrichir des intérêts privés étrangers. (19)

Le mercantilisme avant tout

Malgré toute l’assurance dans le discours de la FIFA, on ne peut conclure que l’organisation de la Coupe du Monde peut avoir un impact positif quelconque sur les relations internationales. On sait que le sport mêlé au nationalisme peut tendre à les cristalliser et à provoquer des actes de violence. Les effets positifs de la Coupe du Monde sur la situation politique mondiale, s’ils existent, sont difficiles à évaluer. L’idéal du sport pour la paix semble plutôt être une stratégie marketing, car les profits qu’engendrent l’événement, eux, sont bien réels. En bombardant les spectateurs et spectatrices d’images qui vont conforter l’idée de la Coupe du Monde comme événement mondial unificateur, on créé une aura de respectabilité : le football et la Coupe du Monde sont moralement bons. Après tout, le Mondial est un produit de consommation à vendre que la FIFA se doit d’embellir afin de maximiser le retour en capital. C’est une logique publicitaire : la Coupe du Monde n’est pas seulement un événement télévisuel sportif, mais aussi une communion mondiale pour célébrer la diversité et pour diffuser un message d’espoir aux citoyen-ne-s de la Terre. A la lumière de ce que l’on sait des impacts d’évènements sportifs et des pratiques commerciales de la FIFA, ce message sonne vide. Au final, la Coupe du Monde est avant tout un spectacle sportif qui sert les intérêts de la FIFA, dont les profits seront redistribués à travers les associations nationales, entre autre afin d'augmenter la popularité du sport dans le monde, augmentant donc le bassin de partisan-e-s du sport et par le fait même le potentiel économique du football. Une partie de ces profits se retrouveront dans les poches des dirigeant-e-s de la FIFA, sommes qui sont d’ailleurs gardées secrètes. Pour les diffuseurs, qui ensemble ont payé 2,4 milliards en 2014 pour les droits de diffusion, la Coupe du Monde permet d’exiger aux sponsors d’importantes sommes pour les spots publicitaires. Elle sert ainsi à vendre ce que Patrick Le Lay, ancien président-directeur général du groupe télévisuel TF1, appelait du « temps de cerveau humain disponible ». « Dans une perspective business, soyons réalistes : à la base, le  métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola, par exemple, à  vendre son produit. Or pour qu'un message publicitaire  soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit  disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre  disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour  le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à  Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible ». (20)

Lors du match d’ouverture du Mondial 2014, les organisateurs de la Coupe du Monde ont manqué une occasion de prouver qu’ils prenaient leur message de paix au sérieux. Avant le début de la première demie, l’un des trois enfants prenant part à la cérémonie a présenté aux caméras un écriteau sur lequel on pouvait lire « demacarsion », dénonçant l’exclusion des Guaranis brésilien-e-s de leur territoire ancestral. La vitrine mondiale de la Coupe du Monde aurait pu être utilisée pour sensibiliser la planète aux conditions de vie du peuple Guarani, dont le taux de suicide est le plus élevé au monde. En outre, une partie de leur terre ancestrale leur fut retirée illégalement pour permettre la construction d’une usine de transformation de canne à sucre, sucre qui a ensuite été achetée par Coca-Cola, sponsor officiel de la Coupe du Monde. On peut comprendre maintenant que la FIFA n’ait pas voulu compromettre sa relation avec le géant américain. Les téléspectateurs n’ont jamais vu l’écriteau du jeune guarani, car la séquence fut censurée par la FIFA. (21)

Il serait sans doute commercialement moins profitable à la FIFA de permettre, lors de la diffusion de la Coupe du Monde, à des citoyen-ne-s des pays hôtes de dénoncer des injustices existant dans leur pays. Premièrement parce que certaines de ces injustices ont été causées par l’organisation même du tournoi, mais surtout car réside toujours le risque de vexer ceux que l’on dénonce, de provoquer la colère de puissants partenaires commerciaux. Les appels à la paix de la FIFA sont sans doute sincères, mais ils sont vides de sens. Pour paraphraser Thomas à Kempis, tous désirent la paix mais bien peu veulent faire ce qui est nécessaire pour l’obtenir.  

(1) « La Coupe du Monde pour la paix et contre toutes les formes de discrimination », http://fr.fifa.com/worldcup/news/y=2014/m=6/news=la-coupe-du-monde-pour-..., FIFA, consulté le 15 juillet 2014.
(2)"Le sport: Un catalyseur pour le développement et la paix", http://www.un-ngls.org/spip.php?page=article_fr_s&id_article=3471, SLNG, consulté le 15 juillet 2014.
(3) De Coubertin, Pierre. Essais de psychologie sportive. Librairie Payot & Cie. Laussane et Paris. 1913.
(4) Bertoli, Andrew. The World and Interstate Conflict : Evidence from a Natural Experiment. http://www.andrewbertoli.org/. Consulté le 15 juillet2014.
(5) IBID
(6)  IBID. « Peaceful competition between nations represents what’s best about our humanity. It brings us together, if only for a few weeks, face to face. It helps us understand one another just a little bit better. That’s a very powerful starting point for progress. »
(7) Chamapgne Jérome et Schoepfer, « Une FIFA forte pour une gouvernance mondiale du football! », Géoéconomie, 2010/3 n.54, p. 9.
(8) Sreeharsha, Vinod, « Brazilian Bank Predicts World Cup Winner », The New York Times, http://dealbook.nytimes.com/2014/06/02/brazilian-bank-predicts-world-cup..., Consulte le 15 juillet 2014.
(9) IBID (4)
(10) Cable,Vince. « The 'Football War' and the Central American Common Market ». International Affairs (Royal Institute of International Affairs 1944-), Vol. 45, No. 4(Oct., 1969), pp. 658-671
(11) Hickman, Kenndy. « Latin America : The FootBall War ». about.com. http://militaryhistory.about.com/od/battleswars1900s/p/footballwar.htm. Consulté le 15 juillet 2014.
(12) IBID
(13) Markovits, A. S., et Rensmann, L. « Gaming the world : how sports are reshaping global politics and culture. Princeton University Press. 2010.
(14) Marqusse, M. « War minus the shooting : a journey through south Asia during cricket’s World Cup. Vintage. 1996.
(15) La UEFA n’a pas programmer de matchs entre la Russie et la Géorgie entre 2008 et 2014 à la suite du conflit armé impliquant les deux pays. La UEFA a également empêché l’Arménie et l’Azerbaïdjan de s’affronter en 2013, continuant une tradition datant de 2006.
(16) « Apercu des principales conclusions de l’étude de l’OSEO 'A Preliminary Evaluation of the Impact of the 2010 FIFA World Cup : South Afrika’ », Œuvre suisse d’entraite ouvrière (OSEO), 2010.
(17) « Brazil's evicted 'won't celebrate World Cup’ », http://www.aljazeera.com/indepth/features/2014/05/brazil-evicted-won-cel..., Al-Jazeera, consulté le 15 juillet 2014.
(18) « Who’ll play in stadiums after the cup ? », http://registerguard.com/rg/news/31852818-76/cup-stadium-stadiums-brazil..., The Associated Press, consulté le 15 juillet 2014.
(19) Tyaob, Shaeed. « The 2010 World Cup in South  Africa : A Millenial Capitalist Moment », Journal of Southern African Studes, 38:3, 2012, p.717-736.
(20) « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible », http://lexpansion.lexpress.fr/entreprises/patrick-le-lay-president-direc..., L’Expansion.com, consulté le 15 juillet 2014. (21) «Coca-Cola dragged into Brazilian Indians’ land struggle », http://www.survivalinternational.org/news/9816, Survival International, consulté le 15 juillet 2014.

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