Contestation de masse au Bélarus : aux origines du mouvement

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Contestation de masse au Bélarus : aux origines du mouvement
Analyses
| par Raphael Robitaille |

La République du Bélarus, pays d’Europe de l’Est situé entre la Russie, l’Ukraine, la Lituanie et la Lettonie, est le théâtre d’un vaste mouvement de contestation contre le régime autoritaire d’Alexander Loukachenko, président indétrônable depuis 1994, en lien avec l’élection frauduleuse du 9 août 2020. Indépendant depuis 1991 à la suite de la dissolution de l’Union soviétique, le pays est désormais connu comme la « dernière dictature d’Europe[1] ». Fortement dépendant économiquement de la Russie, qui subventionne l’économie biélorusse à coup de milliards de dollars en fournissant de l’énergie bon marché, en effectuant des investissements et en achetant l’essentiel de sa production industrielle, le régime de Loukachenko doit en partie sa longévité politique à Moscou, mais aussi à un système qui ne laisse pas de place au pluralisme. Or, les événements de 2020 menacent sérieusement de faire tomber ce système qui a vraisemblablement outrepassé sa durée de vie utile pour une majorité de la population. Refusant d’accéder aux demandes de ses compatriotes pour une transition pacifique, Loukachenko s’accroche au pouvoir, espérant que le temps et les mesures répressives auront raison des manifestations qui ne cessent depuis août, alors qu’une véritable crise politique se déroule sous nos yeux. 

 

La goutte qui a fait déborder le vase

 

L’élection présidentielle du 9 août 2020 aura été la plus contestée de la jeune histoire du Bélarus. Sans surprise, une victoire haut la main pour Alexander Loukachenko, qui aurait récolté plus de 80 % des voix, a été annoncée, reconduisant le leader au pouvoir pour un sixième mandat consécutif. L’élection a été dénoncée et jugée frauduleuse par l’opposition et plusieurs membres de la communauté internationale, dont le Canada[2]. Cette situation a poussé des dizaines de milliers de personnes à sortir manifester dans les rues de Minsk et de plusieurs autres villes du pays pour réclamer le départ de Loukachenko[3]. Les autorités sont notamment accusées d’avoir falsifié les résultats du scrutin, qui, selon les témoignages de membres de la commission électorale, auraient donné la victoire à la leader de l’opposition Svetlana Tikhanovskaïa[4]. Cette « victoire » outrageuse de Loukachenko a été l’étincelle qui a enflammé la colère d’une bonne partie du peuple biélorusse. Les manifestations se sont poursuivies sans relâche depuis l’annonce du résultat, et ce, malgré l’intense répression des forces de l’ordre, qui ont arrêté des milliers de personnes incluant des dizaines de journalistes depuis le début des troubles[5]. Il a également été révélé que des centaines de personnes détenues ont été soumises à de graves sévices de la part des policiers. « Des victimes ont décrit des passages à tabac, des mises dans des positions stressantes pendant de longues périodes, des électrochocs et, dans au moins un cas, un viol, et ont affirmé avoir vu d’autres détenu[∙e∙]s souffrir d’abus similaires, voire pires », révélait Human Rights Watch le 15 septembre 2020[6].

 

Cela s’ajoute aux multiples tentatives du régime de briser le mouvement d’opposition en gestation au courant de la campagne électorale en usant de menaces, d’intimidation et d’arrestations arbitraires. Les trois principaux opposants à Loukachenko – le banquier et philanthrope Viktor Babariko, le youtubeur prodémocratie Sergueï Tikhanovski et l’homme d’affaires Valery Tsepkalo – ont subi une véritable campagne de persécution politique menée par les autorités et visant à neutraliser leurs chances de gagner l’élection en les disqualifiant de la course. Babariko et Tikhanovski ont notamment été arrêtés et placés en détention quelques semaines avant le vote, alors que Tsepkalo, craignant pour sa vie et pour la sécurité de ses enfants, a fui le pays pour éviter les représailles du régime[7]. Un phénomène particulièrement notable de cette campagne est l’émergence d’un triumvirat de femmes à la tête du mouvement d’opposition à la suite de l’arrestation et de la disqualification des principaux candidats. Svetlana Tikhanovskaïa, épouse de Sergueï Tikhanovski, s’est imposée comme la figure de proue de l’opposition après avoir décidé de se présenter à l’élection à la place de son mari et de joindre ses forces à la campagne électorale de Babariko, menée par la musicienne Maria Kolesnikova, et à celle de Tsepkalo, reprise par sa femme Veronika Tsepkalo.

 

Or, si Loukachenko ne prenait pas au sérieux l’idée qu’une femme puisse le remplacer à la présidence, affirmant que le pays n’était « pas encore prêt à voter pour une femme[8] », il semble avoir gravement sous-estimé la capacité de Tikhanovskaïa et de ses consœurs à fédérer l’opposition et à s’ériger en option crédible pour une majorité de Biélorusses. Dans un contexte économique de plus en plus difficile, un système politique qui asphyxie toute volonté de changement, une situation sanitaire marquée par l’inaction patente du gouvernement face à la pandémie de COVID-19 et le mépris du président envers certaines catégories de personnes (les femmes, les aîné∙e∙s, les victimes du coronavirus ou toute personne qui s’oppose à lui), les Biélorusses semblent bien décidé∙e∙s à en finir avec le régime de Loukachenko, qui dure depuis maintenant 26 ans.

 

Les revendications de l’opposition sont simples et plutôt modérées : départ de Loukachenko, libération des prisonniers et prisonnières politiques et tenue de nouvelles élections libres et équitables. Il n’a jamais été question d’une « révolution colorée » comme ce qui s’est produit au début des années 2000 dans l’ancien espace soviétique, ni d’un « Maïdan 2.0 »[9]. Tikhanovskaïa a elle-même démenti les accusations en ce sens peu de temps avant le vote en répondant aux questions de Meduza, un média indépendant basé en Lettonie. N’étant pas une politicienne de carrière, elle a affirmé que son ambition n’était pas de rester au pouvoir, mais seulement de créer les conditions propices à des réformes démocratiques[10]. Elle a néanmoins dû s’exiler en Lituanie deux jours après le vote, selon toute vraisemblance après avoir subi la pression du KGB (les services secrets biélorusses ont effectivement conservé le nom, voire les méthodes, des services soviétiques) qui l’aurait questionnée pendant plusieurs heures avant de l’obliger à lire, devant la caméra, un obscur message appelant la population à cesser les manifestations[11]. Tikhanovskaïa poursuit tout de même le combat depuis Vilnius et semble bien décidée à le mener à terme pour le bien de son pays. Sa collaboratrice Maria Kolesnikova, arrêtée à Minsk le 7 septembre, aurait quant à elle évité de justesse la déportation en déchirant son passeport au moment où les autorités la conduisaient à la frontière ukrainienne[12].

 

Les élections : un vecteur de consolidation autoritaire au Bélarus

 

Peu de temps après son arrivée au pouvoir en 1994, Loukachenko amorçait un virage vers ce que les spécialistes de la science politique appellent le « populisme autoritaire » ou encore l’« autoritarisme électoral ». Les régimes de ce type portent généralement un certain nombre de caractéristiques dont la plupart sont visibles au Bélarus : lien inextricable entre l’État et son dirigeant ou sa dirigeante; fusion entre les domaines public et privé; loyauté basée sur la peur et les récompenses plutôt que sur une idéologie; absence de contrepoids au pouvoir du ou de la chef∙fe; dédain du pluralisme politique; imprédictibilité du régime et redevabilité des élites[13]. Le régime conserve néanmoins une façade démocratique, en maintenant toutes les institutions formelles propres aux démocraties représentatives, dont des élections en apparence compétitives, mais dont les dés sont pipés à l’avantage de l’élite au pouvoir. Ainsi, dans les régimes de ce type, une certaine opposition est permise afin de maintenir l’illusion de la démocratie et d’offrir un vernis de légitimité aux dirigeant∙e∙s, mais aussitôt qu’un∙e candidat∙e pose une réelle menace aux autorités en place, celles-ci fabriquent un prétexte pour le ou la neutraliser.

 

Le sens commun voudrait que les régimes autoritaires comme celui du Bélarus soient basés presque exclusivement sur l’usage de la force pour se maintenir en place. Or, ce cadre analytique occulte les autres dimensions – non moins centrales au fonctionnement de ces régimes – que sont la légitimation et la cooptation. Le chercheur allemand Johannes Gerschewski soutient d’ailleurs que légitimation (processus par lequel l’État fomente le consentement des gouverné∙e∙s), répression (usage de la violence physique afin de prévenir certains comportements ou certaines activités) et cooptation (capacité à lier des groupes stratégiquement importants à l’élite en place) forment les trois piliers sur lesquels repose la stabilité des régimes autocratiques et parmi lesquels la légitimation joue un rôle particulièrement important[14]. C’est en ce sens que les élections et autres procédures démocratiques décoratives sont importantes pour les régimes autoritaires : elles contribuent à fabriquer une légitimité nationale et internationale en présentant le régime comme émanant de la volonté populaire. Et il faut bien reconnaître que jusqu’à relativement récemment, Loukachenko a toujours joui d’un appui profondément enraciné de la population[15], et ce, malgré la violation courante des droits les plus élémentaires par ses forces de sécurité, spécialement en période d’élection.

 

Car l’histoire électorale du Bélarus en est une de répression et de cooptation des mouvements d’opposition menant immanquablement à leur démobilisation, à leur fragmentation postélectorale, et ultimement à leur incapacité à faire vaciller le régime[16]. Les élections, en somme, participent à un processus de renforcement de l’autoritarisme de l’État et de maintien du statu quo grâce à l’utilisation d’une gamme de « technologies politiques » – neutralisation des élections, répression pour décourager l’activisme politique, dépolitisation du parlement, marginalisation et étiquetage des membres de l’opposition comme marionnettes de puissances étrangères, etc. – visant à écarter toute possibilité de transformation du système. Par le jeu des élections, le régime biélorusse en est ainsi venu, pour ainsi dire, à « dépolitiser la politique » : « En arrivant à retirer le politique de l’arène électorale (et de toute arène publique), les dirigeants actuels ont sécurisé leur statut », écrit Sofie Bedford de l’Université d’Uppsala. « Si la politique n’importe plus, changer le gouvernement devient aussi sans importance, ce qui permet au système de raffermir sa position[17] ».

 

Dans cet ordre d’idée, il est effectivement possible d’identifier un cycle qui se reproduit en des termes semblables à chacune des élections depuis une vingtaine d’années. C’est ce que Konstantin Ash, professeur associé à l’Université de Floride centrale, identifie comme le « piège électoral[18] ». Les leaders de l’opposition, qui sont en quelque sorte esclaves du financement occidental pour leur mouvement en raison des contraintes imposées par le régime, contesteraient les élections non pas dans le but de remporter la victoire – qui est de toute façon hors de portée –, mais plutôt afin de démontrer leur force à leurs partisan∙e∙s ainsi qu’aux pays donateurs. Lorsque la campagne culmine en élections frauduleuses, l’opposition se mobilise contre le résultat, mais est rapidement réprimée et ses principales têtes d’affiche sont arrêtées ou forcées à l’exil. La mise à l’écart des leaders crée ainsi la division dans leurs rangs et mène ultimement à la fragmentation du mouvement. Les nouveaux groupes cherchent à leur tour à obtenir de l’aide financière et se préparent à la campagne suivante, repartant le cycle de plus belle. C’est cette dynamique qui s’est reproduite encore et encore dans l’ensemble des campagnes électorales, tant législatives que présidentielles, qui se sont déroulées sous Loukachenko.

 

Quel est donc l’intérêt de l’élection de 2020, si chaque élection se déroule sensiblement de la même façon pour les forces d’opposition? La particularité majeure, selon Sofie Bedford, est que cette élection a attiré beaucoup de néophytes de l’activisme politique, c’est-à-dire des personnes qui en sont à leur première implication dans un mouvement d’opposition, et que cela a ébranlé durablement le statu quo[19]. Là se trouve toute la spécificité de ce mouvement : on assiste à un éveil de la société civile biélorusse qui exprime pacifiquement et avec créativité son exaspération envers le régime en s’appropriant l’espace public. Mais dans un pays où le gouvernement s’évertue à retirer le politique de l’espace public depuis des décennies, comment expliquer cette soudaine politisation de la société?

 

Causes immédiates et causes profondes du mouvement de contestation

 

Le mouvement d’opposition qui a pris forme dans la foulée de l’élection du 9 août ne sort évidemment pas de nulle part. Il est plutôt le résultat d’une accumulation de facteurs ayant culminé en un ras-le-bol de masse contre les autorités en place. Ainsi, on ne peut pas attribuer le soulèvement uniquement aux causes immédiates que sont les événements survenus en 2020 : la pandémie, les exactions du régime contre l’opposition, ou la fraude électorale. Certes, tous ces éléments ont joué un rôle. Ils ont en quelque sorte contribué à modifier ce que la littérature sur les mouvements sociaux nomme la « structure des opportunités politiques ». Le Dictionnaire des mouvements sociaux la définit comme « l’environnement politique auquel sont confrontés les mouvements sociaux et qui peut, selon la conjoncture, exercer une influence positive ou négative sur leur émergence et leur développement[20] ». Elle peut être transformée par des événements ponctuels qui viennent changer les rapports de force entre l’État et les groupes contestataires. Ainsi, des éléments comme la pandémie, la répression politique ou la fraude électorale, en effritant la crédibilité de Loukachenko et de son gouvernement au sein de la population, ont créé de nouvelles opportunités pour l’opposition de réagir à ce qu’elle considérait comme des menaces émanant du régime. Car comme l’écrivent Charles Tilly et Sidney Tarrow, « la plupart des gens qui se mobilisent le font contre ce qu’ils perçoivent comme des menaces ou des risques[21] ». Ce serait toutefois exagérer le rôle de ces facteurs et minimiser les tendances qui progressent en arrière-plan depuis plusieurs années au sein de la société civile biélorusse que d’attribuer le mouvement actuel uniquement au contexte d’opportunités politiques.

 

Des causes plus profondes expliquent aussi la soudaine popularité de l’opposition : stagnation économique et déclin du niveau de vie, politisation de la société civile, et « bélarussification » de l’identité nationale. Le développement de la société civile au Bélarus se conjugue intimement avec la question de l’identité nationale, plus spécifiquement sa « bélarussification »[22]. Un aspect particulier des mouvements d’opposition au Bélarus, et plus que jamais, du mouvement actuel, est l’utilisation de symboles nationaux présoviétiques, tels que le drapeau blanc-rouge-blanc qui était de mise lors de l’éphémère période d’indépendance de la République populaire du Bélarus en 1918, soit avant que les bolcheviks ne conquièrent le territoire. Ce symbole ainsi que pratiquement tous ceux qui réfèrent à l’histoire d’avant 1918 sont interdits par le régime, qui depuis 1994 a entrepris de glorifier le passé soviétique en insistant sur la contribution biélorusse à la victoire contre le nazisme et sur le « miracle économique » du Bélarus de l’après-Seconde Guerre mondiale[23]. Loukachenko a cherché à se présenter en continuité avec une époque que sa base électorale considérait comme une sorte d’âge d’or pour le pays. En imposant une identité « soviéto-biélorusse » noyant les spécificités nationales dans la mythologie socialiste héritée de l’Union soviétique, le régime de Loukachenko a consciemment marginalisé la langue biélorusse, supprimé les symboles nationaux, et nié l’histoire présoviétique du pays. Dans l’optique de tracer une distinction claire avec le régime, l’opposition a cherché à retourner contre lui précisément ces symboles qui sont interdits, se dissociant du même coup des symboles soviétiques associés à Loukachenko. 

La question nationale va de pair avec l’enjeu économique, qui est aussi essentiel à la compréhension du mouvement actuel, car elle fait partie intégrante de l’accord tacite qui existait jusque-là entre le gouvernement et la population. Dans la mesure où les conditions économiques permettaient une vie décente et l’espoir de conditions meilleures à la majorité, cette dernière était prête à tolérer un système politique autoritaire, puisque Loukachenko était perçu comme la clé de voûte du « miracle économique » biélorusse[24]. Il faut savoir que le Bélarus est le seul État postsoviétique à ne pas avoir mené à terme la libéralisation et la privatisation de son système économique. Par conséquent, près de 80 % de son économie est encore contrôlée par l’État. Le gouvernement a aussi maintenu un grand nombre d’acquis sociaux datant de l’Union soviétique tels que la gratuité scolaire, les soins de santé universels, un régime de pension acceptable, ce qui a permis à la population de maintenir un niveau de vie relativement élevé dans les années 1990, comparativement aux États postsoviétiques qui se sont lancés tous azimuts dans la thérapie de choc. Les indicateurs économiques du Bélarus durant cette période témoignent largement de cette situation. Les données fournies par la Banque mondiale montrent par exemple qu’entre 1991 et la crise de 2008, le taux de chômage n’a jamais dépassé le pic de 4 % atteint en 1996. Les taux des pays voisins comme la Russie ou l’Ukraine ont quant à eux atteint jusqu’à respectivement 13,3 % (1998) et 11,9 % (1999) durant la même période[25]. Un constat similaire peut être tiré de la croissance annuelle du produit intérieur brut. Alors que la Russie et l’Ukraine ne retrouvent une croissance positive qu’après la crise financière de 1998 (respectivement en 1999 à 6,4 % et en 2000 à 5,9 %), le Bélarus l’atteint dès 1996 avec une croissance de 2,6 % et se maintiendra en moyenne autour de 8 % annuellement jusqu’en 2008[26]. L’essoufflement du modèle biélorusse dans les dernières années, en partie attribuable à la compétitivité déficiente de sa base industrielle et à un tarissement des flux économiques provenant de la Russie, a néanmoins contribué à l’incapacité du gouvernement à remplir sa part de l’entente et a provoqué une insatisfaction grandissante face aux piètres performances économiques du régime. 

 

Ainsi, entre l’émergence progressive d’une conscience nationale en rupture avec le discours officiel et les difficultés économiques génératrices d’insatisfaction, la société civile biélorusse a pu trouver un terrain fertile où se développer en dépit des embûches posées par l’État. La jeune génération, plus ouverte sur le monde, plus politisée et plus revendicatrice dans un contexte de resserrement perpétuel des contraintes imposées par le pouvoir, s’en trouve en bonne partie responsable. La jeunesse est depuis longtemps aux devants des mobilisations contre le régime, comme on a pu le voir dès l’élection de 2001, voire avant. Elle a cependant toujours été divisée entre les personnes qui s’opposent au régime et les conformistes politiques[27]. On ne peut donc pas affirmer que la jeunesse est uniformément anti-régime. Ce que l’on peut avancer en revanche, c’est que chaque élection contribue à politiser davantage la société civile et l’identité nationale biélorusse en érodant l’emprise de Loukachenko sur sa population[28]. La stratégie du régime visant à substituer la société civile à des organisations non gouvernementales gérées par le gouvernement (ou GONGO : Government-Organized Non-Governmental Organization)[29] ne semble pas avoir été en mesure d’inverser cette tendance.

 

D’autant plus que cet éveil de la société civile est aussi en partie attribuable aux efforts de promotion de la démocratie par l’Union européenne, par l’entremise de son « Partenariat oriental », qui vise à tisser des liens économiques et politiques avec les pays frontaliers de l’Union en vue d’encourager leur démocratisation. Si, vers la fin des années 2000, plusieurs pointaient du doigt l’échec de la stratégie occidentale de promotion de la démocratie au Bélarus[30], des recherches récentes soulèvent un décalage entre l’apparente absence de progrès sur le plan gouvernemental et les transformations de fond en cours au sein de la société civile[31]. Les efforts de promotion de la démocratie semblent effectivement avoir eu plus de succès lorsqu’ils étaient axés sur des projets qui touchent les individus dans leur vie quotidienne. Plusieurs personnes en sont venues à comprendre et à intérioriser les normes et les processus démocratiques, pour éventuellement demander des changements.

 

 

Ultimes recours de Loukachenko

 

Le mouvement de contestation actuel au Bélarus est sans précédent dans plusieurs de ses dimensions. Il est le résultat d’une convergence de facteurs qui ont provoqué un ras-le-bol généralisé envers les autorités, et envers Loukachenko lui-même. Or, aussi illégitime et détesté que puisse être Loukachenko aux yeux de la population, il peut encore compter sur certaines cartes qu’il tient toujours dans son jeu. L’une d’elles est la force brute. Si presque toutes les couches de la société se sont retournées contre le président, une catégorie de personnes lui reste bien fidèle : les forces de sécurité. Celles-ci forment effectivement l’un des derniers remparts qui restent fidèles à Loukachenko, et ce, malgré la démission de certains membres dans le cadre du mouvement de protestation. Loukachenko jouit aussi toujours du soutien de Moscou. La possibilité que cette dernière intervienne a d’ailleurs été soulevée dès le début des troubles. Certaines clauses d’assistance mutuelle contenues notamment dans le traité d’union entre la Russie et le Bélarus et dans le traité de sécurité collective pourraient notamment servir de base juridique en vue d’une opération visant à porter secours au régime de Loukachenko[32]. Jusqu’à présent toutefois, Moscou s’est gardée d’intervenir directement au Bélarus en affirmant que c’est aux Biélorusses de régler leurs problèmes[33]. D’un autre côté, le Kremlin a aussi été parmi les premiers à reconnaître la victoire de Loukachenko et à le féliciter. La retenue de Moscou dans le conflit s’explique peut-être par le fait que la Russie ne veut pas apparaître comme la puissance réactionnaire qui s'engage dans les affaires de ses voisins. D’autant plus que jusqu’ici, les manifestations ne démontrent pas de caractère antirusse comme ce fut le cas par exemple en Ukraine en 2013-2014, et le leadership de l’opposition n’a aucune volonté de forcer une séparation entre la Russie et le Bélarus, qui sont très proches culturellement, politiquement et économiquement. Intervenir directement contribuerait certainement à faire changer cet état de fait.

 

Il ne reste plus qu’à espérer un dénouement pacifique à cette crise. Le peuple du Bélarus s’est fait entendre et continue de le faire; c’est maintenant à Loukachenko et à son régime de le reconnaître et de faire cesser les effusions de sang. Les Biélorusses ont aussi le droit de choisir dans quelle sorte de pays elles et ils veulent vivre. Il est encore temps pour Loukachenko de passer le flambeau dignement.

 

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[1] David R. Marples, « Europe’s Last Dictatorship: The Roots and Perspectives of Authoritarianism in “White Russia” », Europe-Asia Studies, vol. 57, no 6, 2005: 895-908. http://www.jstor.org/stable/30043929

 

[2] Affaires mondiales Canada, « Déclaration du ministre Champagne sur les élections présidentielles au Bélarus », Gouvernement du Canada, 17 août 2020. https://www.canada.ca/fr/affaires-mondiales/nouvelles/2020/08/declaration-du-ministre-champagne-sur-les-elections-presidentielles-au-belarus.html.

 

[3] Dmitry Kartsev, « The Contest after the Vote: Eight Major Takeaways from the Immediate Aftermath of the Belarusian Presidential Election », Meduza, 10 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/10/the-contest-after-the-vote.

 

[4] Kristina Safonova, « How Belarus Voted: Minsk Election Commission Members Explain the Shenanigans and Intimidation Used to Stage Alexander Lukashenko’s ‘Landslide Victory’ ». Meduza, 19 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/19/how-belarus-voted.

 

[5] Radio-Canada, « La répression s’accentue au Bélarus avec des centaines d’arrestations », 7 septembre 2020. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1731948/belarus-minsk-arrestations-manifestation-massive-opposition.

 

[6] Human Rights Watch, « Biélorussie : Passages à tabac et tortures systématiques de manifestants », 15 septembre 2020. https://www.hrw.org/fr/news/2020/09/15/bielorussie-passages-tabac-et-tortures-systematiques-de-manifestants.

 

[7] Yan Avseyushkin, « ‘I Didn’t Think It Was All so Fragile’: Inside the Breakout Opposition Campaign That Turned the Belarusian Presidential Election on Its Head ». Meduza, 7 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/08/i-didn-t-think-it-was-all-so-fragile.

 

[8] Propos rapportés dans Tatiana Kalinovskaya, « Trois femmes défient l’homme fort de la Biélorussie », La Presse, 17 juillet 2020. https://www.lapresse.ca/international/europe/2020-07-17/trois-femmes-defient-l-homme-fort-de-la-bielorussie.php.

 

[9] Le terme « révolutions colorées » réfère à une série de soulèvements populaires similaires soutenus par l’Occident qui sont survenus dans le monde postcommuniste au début des années 2000. Sous l’impulsion du mouvement étudiant serbe Otpor qui a renversé, par la voie de méthodes pacifiques comme la désobéissance civile, le régime du dictateur Slobodan Milosevic en Serbie, plusieurs mouvements ont essaimé en Géorgie (2003), en Ukraine (2004), et au Kirghizstan (2005), des pays gouvernés par des régimes impopulaires et/ou antidémocratiques rongés par la corruption endémique. Pour en savoir davantage sur les révolutions colorées, consulter Régis Genté, « Les ONG internationales et occidentales dans les « révolutions colorées » : des ambiguïtés de la démocratisation », Revue Tiers Monde, n°193, 2008 : 55-66.

La révolution du Maïdan a quant à elle débuté de façon semblable aux révolutions colorées, alors qu’un mouvement populaire s’est érigé, en novembre 2013, contre la décision du président ukrainien Viktor Ianoukovitch de signer un accord économique avec la Russie plutôt qu’avec l’Europe. Après un intense bras de fer entre l’opposition et le gouvernement, lequel n’a pas lésiné sur la répression pour venir à bout du mouvement qu'appuyait l’Occident, Ianoukovitch a dû fuir en Russie suite à sa destitution par le parlement sous la pression des manifestant∙e∙s. Contrairement aux révolutions colorées toutefois, la situation en Ukraine après la destitution d’Ianoukovitch a éventuellement dégénéré en conflit armé entre les forces gouvernementales appuyées des milices d’extrême droite et les séparatistes de l’est du pays appuyé∙e∙s par la Russie. Voir notamment l’ouvrage du journaliste Frédérick Lavoie, Ukraine à fragmentation, Chicoutimi : La Peuplade, 2015.

 

[10] Svetlana Reiter, « ‘This Is a Turning Point in Belarusian History’: Opposition Leader Svetlana Tikhanovskaya on How Her Presidential Campaign Is Taking on Lukashenko », Meduza, 27 juillet 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/07/27/this-is-a-turning-point-in-belarusian-history.

 

[11] Le message peut être lu en anglais dans son intégralité via le lien suivant : Meduza, « ‘The People of Belarus Have Made Their Choice’: Belarusian Opposition Candidate Svetlana Tikhanovskaya Calls for End to Protests in Suspicious Video Shared Online », 11 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/11/the-people-of-belarus-have-made-their-choice.

 

[12] Pavel Polityuk, « Belarusian Protest Leader Ripped up Passport to Avoid Expulsion, Allies Say », Reuters, 9 septembre 2020. https://uk.reuters.com/article/uk-belarus-election-idUKKBN25Z0YY.

 

[13] Steven M. Eke et Taras Kuzio, « Sultanism in Eastern Europe: The Socio-Political Roots of Authoritarian Populism in Belarus », Europe-Asia Studies, vol. 52, no 3, 2000 : 530-2. https://doi.org/10.1080/713663061.

 

[14] Johannes Gerschewski, « The three pillars of stability: legitimation, repression, and co-optation in autocratic regimes », Democratization, vol. 20, no 1, 2013: 13-38. https://doi.org/10.1080/13510347.2013.738860.

 

[15] Yuri Drakokhrust, « Public opinion: back to reality », Белорусский ежегодник (Belarussian Yearbook), no 1, 2016 : 204-14. https://cyberleninka.ru/article/n/public-opinion-back-to-reality

 

[16] Konstantin Ash, « The Election Trap: The Cycle of Post-Electoral Repression and Opposition Fragmentation in Lukashenko’s Belarus », Democratization, vol. 22, no 6, 2015: 1030-53. https://doi.org/10.1080/13510347.2014.899585.

 

[17] Traduction libre de Sofie Bedford, « “The Election Game”: Authoritarian Consolidation Processes in Belarus », Demokratizatsiya, vol. 25, no 4, 2017 : 404.

 

[18] Konstantin Ash, « The Election Trap », Op. cit.

 

[19] Sofie Bedford, présentation lors de la conférence web « Peaceful Revolution? Reclaiming Democracy in Belarus » animée par David Marples, Association for the Study of Nationalities, 24 septembre 2020. https://nationalities.org/virtual-asn/reclaiming-democracy.

 

[20] Olivier Fillieule, Lilian Mathieu et Cécile Péchu, éd. Dictionnaire des mouvements sociaux. 2e éd. Paris: Presses de Sciences Po, 2020, 593.

 

[21] Charles Tilly et Sidney Tarrow, Politique(s) du conflit. De la grève à la révolution. Paris: Presses de Sciences Po, 2008, 106-107.

 

[22] Hannah Vasilevich, présentation lors de la conférence web « Peaceful revolution? Reclaiming Democracy in Belarus », Op. cit.

 

[23] Nelly Bekus, « Belarus’s Winding Path to a Post-Soviet Identity », Current History, vol. 118, no 810, 2019: 258-64. https://doi.org/10.1525/curh.2019.118.810.258.

 

[24] L’enjeu économique est abordé plus en détail dans un balado dédié à la question biélorusse, voir : Elena Gapova, « Protest in Belarus », SRB Podcast, diffusé par le Center for Russian, East European, and Eurasian Studies, Université de Pittsburgh, 11 septembre 2020. https://srbpodcast.org/2020/09/11/protests-in-belarus/

 

[25] Banque mondiale, « Chômage (% de la population active) (estimation nationale) – Belarus, Ukraine, Fédération de Russie (1991-2008) ».

https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SL.UEM.TOTL.NE.ZS?end=2008&locations=BY-UA-RU&most_recent_year_desc=true&start=1991

 

[26] Banque mondiale, « Croissance du PIB (% annuel) – Belarus, Ukraine, Fédération de Russie (1991-2008) ». https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/NY.GDP.MKTP.KD.ZG?contextual=default&end=2008&locations=BY-UA-RU&most_recent_year_desc=true&start=1991&view=chart

 

[27] Olena Nikolayenko, « Youth Movements and Elections in Belarus ». Europe-Asia Studies, vol. 67, no 3, 2015 : 469.
https://doi.org/10.1080/09668136.2015.1018870.

 

[28]  C’est du moins ce que laissent croire les études à ce sujet. Voir par exemple Elena Korosteleva, « Was There a Quiet Revolution? Belarus After the 2006 Presidential Election », Journal of Communist Studies and Transition Politics, vol. 25, no 2-3, 2009: 324-46.
https://doi.org/10.1080/13523270902861038;

Uladzimir M. Padhol et David Marples, « The 2010 Presidential Election in Belarus », Problems of Post-Communism, vol. 58, n1, 2011: 3-15.
https://doi.org/10.2753/PPC1075-8216580101.

 

[29] Anastasiya Matchanka, « Substitution of Civil Society in Belarus: Government-Organised Non-Governmental Organisations », The Journal of Belarusian Studies, vol. 7, no 2, 2014: 67-94.

 

[30] David R. Marples, « Outpost of tyranny? The failure of democratization in Belarus », Democratization, vol. 16, no 4, 2009: 756-76.
https://doi.org/10.1080/13510340903082986.

 

[31] Elena A. Korosteleva, « The European Union and Belarus: democracy promotion by technocratic means? », Democratization, vol. 23, no 4, 2016: 678-98.
 https://doi.org/10.1080/13510347.2015.1005009.

 

[32] Dmitry Kartsev, « Here’s How Russia Could Invade Belarus, and Also Why It Probably Won’t », Meduza, 16 août 2020. https://meduza.io/en/cards/here-s-how-russia-could-invade-belarus-and-also-why-it-probably-won-t.

 

[33] « Belarusians Must Solve Their Problems Themselves’: Kremlin Spokesman Dmitry Peskov Finally Comments on the Crisis in Belarus », Meduza, 19 août 2020. https://meduza.io/en/feature/2020/08/19/belarusians-must-solve-their-problems-themselves.

 

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