Comment écologiser les études médiatiques : pour une création reproductive et durable

Environnement
Comment écologiser les études médiatiques : pour une création reproductive et durable
| par Samuel Lamoureux |

Cet article est d’adord paru dans notre recueil imprimé L’effondrement du réel : imaginer les problématiques écologiques à l’époque contemporaine, disponible dans notre boutique en ligne.

 

Pour réellement étudier l’écologisation d’une production médiatique, il faut faire sauter le triptyque production-texte-réception et ajouter deux étapes à nos analyses : la reproductivité et la réduction naturelle.

 

Cette histoire commence à l’université. Je ne peux faire autrement, je parcours les murs sans fenêtres de l’UQAM depuis 2014. Et je tiens à souligner ces deux mots : sans fenêtres.

L’étage où je travaille regorge de laboratoires de recherche en sciences humaines où des auteurs et des autrices critiques passent la majorité de leur temps à analyser du contenu produit par les médias. Derrière la porte qui se trouve en face de la mienne, on analyse les fausses nouvelles. Derrière celle d’à côté, on s’attarde à la communication environnementale, l’étude de la couverture médiatique des changements climatiques – l’enjeu de l’heure.

Or, après toutes ces années à arpenter les corridors de la Faculté de communication, il me semble que c’est précisément ces deux mots qui nous manquent : des fenêtres. Ce n’est pas une métaphore cheap du genre « ah, il nous manque des fenêtres sur le monde ou sur les autres disciplines ou départements ». Non, je le dis au premier degré : des vraies fenêtres qui laissent pénétrer la nature et la lumière.

Comment pourrait-on étudier l’imaginaire écologique véhiculé dans les productions médiatiques? Pour la majorité des chercheurs et des chercheuses universitaires, la réponse est simple : en analysant la production discursive et visuelle véhiculée par les plateformes médiatiques lorsque celles-ci traitent de sujets liés à l’écologie. Il faut fouiller dans les textes, les archives et démontrer comment tels médias cadrent le débat sur tels projets industriels en faveur, probablement, du capitalisme néolibéral ou, au contraire, prouver comment telles propositions innovent et surtout résistent à l’idéologie dominante dans leur présentation d’un environnement vert et porteur d’une nouvelle relation au monde.

Pour celles et ceux qui ne veulent pas s’enfermer dans un labo et sortir sur le terrain, il y a toujours deux autres avenues : étudier soit la production, soit la réception de ces produits médiatiques. Plutôt que d’analyser le contenu, nous avons l’option d’examiner ses conditions de production ou encore d’aller voir comment le public l’a interprété. En d’autres termes, visiter une salle de rédaction produisant le journal ou aller dans un café avec des lecteurs et des lectrices le consultant, au lieu de s’attarder uniquement à l’article analysant les changements climatiques. C’est le fameux triptyque production-texte-réception enseigné dans toute université occidentale. Choisis un des trois, mais surtout, ne dépasse pas ces trois catégories : il n’y a rien au-delà.

Pardonnez mon ton froid, peut-être pas assez « objectif », mais je suis blasé. Blasé des catégories qu’on nous impose, blasé des recherches sur les médias qui se limitent à une simple analyse du contenu sans avoir la moindre considération pour la matérialité de ce contenu. Comme si la réalité se réduisait au langage, comme si l’écologie se réduisait à la manière dont le discours représentait l’environnement. Non, quand je pense à l’écologie, je pense à ces fenêtres dont nous ne disposons pas. Débloquer l’imaginaire écologique consiste précisément à regarder dehors, à constater le pitoyable état de notre relation au monde, de nos cycles biophysiques et à tenter de les changer. Et si nos murs ne disposent pas de fenêtres, alors peut-être faudrait-il les percer.

 

Démanteler le triptyque production-texte-réception

Comment faire sauter les catégories analytiques qu’on tente de nous imposer depuis plus d’un demi-siècle en études médiatiques? Comment analyser réellement la matérialité de nos productions culturelles, en d’autres termes, la matière biophysique qui les constitue? L’école européenne de l’écologie sociale1, représentée entre autres par Adelheid Biesecker et Marina Fischer-Kowalski, peut nous fournir des pistes de réponses. Dans l’ensemble, notre système économique et, plus largement, notre société, expliquent-elles, sont basés sur les notions de production et de consommation. Il faut toujours produire plus et consommer plus, simplement pour maintenir la stabilité de nos structures sociales. Le but est l’accumulation du capital, cette valeur qui cherche constamment à croître sans aucune considération pour les limites physiques et biologiques de nos ressources naturelles.

Or, nous avons complètement détaché la production de ce qui la supporte de manière souvent invisible : la reproduction2, définie comme l’ensemble des formes régénératrices du monde vivant. Tous les objets que nous produisons ont d’abord été reproduits par la nature. Ce bout de journal que j’analyse est dans mes mains parce qu’il provient d’un arbre. Cet article en ligne est soutenu par un ordinateur et des serveurs qui proviennent de mines de métaux rares. Cela vaut aussi pour les travailleurs et les travailleuses : si ces derniers et ces dernières ont la force de se rendre au travail le matin, c’est parce que leur force a été reproduite dans la sphère privée (c’est ce que les féministes appellent le travail du care3).

Et cette réflexion s’applique aussi à l’autre extrémité de la chaîne. Tous les objets que nous consommons sont rejetés et éventuellement absorbés par la nature. Le parcours du journal se termine au recyclage : c’est la réduction naturelle, définie à son tour comme tous les processus de synthèse et de décomposition du monde vivant. Et c’est précisément le fait d’avoir détaché la production de la reproduction naturelle qui crée la crise écologique présente. Nous croyons pouvoir produire des marchandises à l’infini sans aucun souci de leur insertion dans les cycles biophysiques de la planète4. Nous avons, dirait Marx, effectué une rupture métabolique avec la nature (et c’est cette rupture qui crée le sentiment d’aliénation)5. Celle-ci est soit considérée comme une ressource inépuisable, soit comme une poubelle éternelle alors qu’elle devrait être avant tout notre corps inorganique6. Par ce concept, le jeune Marx des Manuscrits de 1844 renvoyait à l’idée que le travail dans les sociétés pré-capitalistes était un processus qui s’effectuait en accord avec la nature (la nature était une extension du corps) et non par-delà ses possibilités dans une abstraction machinique dont le seul but est d’extraire les profits le plus rapidement possible. Par contre, Marx ne parle pas de reproduction dans son œuvre. ce qui est spécifiquement l’apport de l’école européenne de l’écologie sociale.

En effet, en incluant la reproduction et la réduction dans nos analyses, ce que Biesecker appelle de manière plus large la « reproductivité », le triptyque analytique qui nous limite tant peut disparaître. Avant de parler de production médiatique, il faut considérer la reproduction naturelle médiatique. Et après avoir parlé de réception d’un contenu, il faut toujours considérer sa réduction naturelle. Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ?

Dans cette perspective, un auteur ou une autrice s’intéressant à un article d’un journal ne devrait pas commencer sa recherche dans une salle de rédaction et la finir dans un café avec son lectorat, il ou elle devrait la débuter dans la forêt et la finir dans un site d’enfouissement. La même analyse peut s’appliquer avec n’importe quel texte ou production médiatique en ligne (comme un contenu multimédia, un balado, un film, une vidéo, etc.) : il faut s’éloigner de la production même et plutôt retracer toute la chaîne de valeurs du contenu, de la mine de métaux rares jusqu’aux lignes d’assemblage en passant par les centres de données7. Et c’est précisément à travers cette critique qu’on pourra dire si une production médiatique s’écologise vraiment. Pas parce qu’elle représente bien la nature, mais parce qu’elle existe et se reproduit en respectant les limites biophysiques de la planète.

Combien de personnes analysent des vidéos sur Youtube sans prendre en compte l’énergie colossale utilisée par les centres de données derrière la plateforme, ceux-ci étant alimentés parfois encore par du pétrole ou des centrales au charbon8? Combien de gens lisent les grands médias américains comme le New York Times et saluent leur travail sans tenir compte que ces médias se sont construits en vidant les forêts boréales du Québec9? Il faut cesser de saluer le développement de ces nouvelles plateformes capitalistes, cesser de saluer la montée du web 2.0 – non, les machines et les algorithmes ne sauveront pas la planète. Bien au contraire, ces industries, loin d’être immatérielles, consomment une tonne d’énergies, souvent non renouvelables, et il est de notre devoir de les pointer du doigt comme faisant partie du problème.

Mais comment justement déployer concrètement ces deux nouvelles catégories, comment intégrer la reproduction et la réduction naturelle dans nos analyses? Le défi est que celles-ci imposent un rapprochement entre les sciences naturelles qui s’intéressent aux écosystèmes (biologie, écologie) et les sciences humaines qui s’attardent à la production et à la consommation (économie politique, sociologie). En effet, je ne peux logiquement pas m’intéresser aux formes régénératrices de mon papier journal sans avoir quelques notions de base concernant l’analyse d’un écosystème. L’exploration de la reproductivité implique donc la mobilisation d’une nouvelle méthodologie en communication: une méthodologie expérimentale qui se tient à la limite entre les sciences humaines et les sciences naturelles, une posture qui déconstruit leur différence en abordant les phénomènes naturels de front et qui ne se limite plus au langage.

 

Explorer la reproductivité

Pour explorer comment intégrer la reproduction dans les analyses médiatiques, je voulais avant tout visiter un écosystème complexe et me faire guider par un expert ou une experte pour dégager quelques réponses exploratoires. J’ai donc écrit à mon amie Béatrice Bergeron, qui est chercheuse au Jardin botanique et doctorante en sciences biologiques. Je suis allé à sa rencontre dans les serres du Jardin. Ma question était très simple : quand je regarde par la fenêtre, quand je regarde un écosystème, que dois-je regarder?

Béatrice me répond alors que nous contemplons un écosystème aride du Jardin, ponctué de petits cactus et de plantes sèches. « Il y a cinq facteurs primaires qui forment un écosystème, dit-elle. Le premier, c’est le climat. Ici, manifestement tropical. Puis y’a la topographie. Sommes-nous dans des montagnes ou des vallées? Ensuite, vraiment important : les plantes et le vivant. Ces derniers donnant de l’information sur les deux autres facteurs : le temps (ça fait combien de temps que le système se développe?) et la composition du sol. » La structure végétale est particulièrement importante pour la biologiste en herbe. Est-ce que la canopée est haute? Y a-t-il plusieurs étages de végétations, les uns étant dépendants des autres?

Dans le cas d’une production médiatique, comment savoir si son écosystème régénérateur est en santé? Béatrice prend l’exemple de la forêt boréale, d’où est tiré le papier produisant nos journaux. « Es-tu déjà entré dans une vieille forêt? Tu le sens. Y’a moins de lumière. Les arbres sont plus gros. Ils sont plus hauts. Tu le sens dans le diamètre des arbres. Par la hauteur de la végétation. Tu vois qu’ y’a plein d’arbres dans plein de couches et c’est plus dense. Y’a plein de mousses aussi, de lichen. Y’a beaucoup d’indices de décomposition. Des troncs d’arbres, des champignons. Alors que, quand tu rentres dans une jeune forêt, y’a rien sur les troncs, y’a rien à terre. Tu le vois à l’œil ».

Parfait, j’ai une bonne idée de comment regarder cette forêt et son écosystème. Du moins je sais comment repérer des indices de sa santé. Maintenant, nous avons deux choix. Soit laisser cet écosystème vivre sa vie, ce qui serait très bien pour certaines parties de notre territoire, ou tenter d’exploiter ses ressources en respectant ses limites biophysiques (le contraire étant de faire une coupe à blanc). Comment justement une organisation médiatique pourrait-elle produire en respectant la reproductivité des matières qu’elle utilise? Une réponse radicale et relativement simple pourrait être la suivante : donner à un écosystème autant qu’on lui en enlève. Et toujours lui laisser une marge pour se régénérer, c’est-à-dire en prendre un peu moins que ce que nos « calculs » nous disent pour prévoir les possibles perturbations (sécheresse, feu).

Concrètement, je veux dire ceci : nous devons prendre des arbres ou des plantes pour du papier, des métaux rares pour un centre de données? D’accord. Mais assurons-nous de toujours redonner à cet écosystème pour qu’il garde sa résilience. Béatrice, devant maintenant des orchidées, me parle de mimétisme environnemental. Un écosystème est trop complexe pour qu’on puisse calculer exactement ses besoins. Le meilleur moyen de le faire perdurer est alors d’imiter la nature. Certaines parties de la forêt boréale dépendent de feux de forêt pour se régénérer. Des cônes se libèrent uniquement sous la chaleur. Rien ne nous empêche, par exemple, de distribuer ces cônes dans les zones que nous exploitons. Ou encore de replanter en premier les espèces pionnières (bouleaux, peupliers) qui se reproduisent le mieux.

Mais ne parlez pas de planter deux milliards d’arbres, une promesse de Justin Trudeau lors des dernières élections10. « Planter des arbres c’est une solution plaster, une solution à court terme qui cache l’état réel de l’écosystème, dit Béatrice, qui est aussi une spécialiste de la décontamination naturelle. Au lieu de voir si le sol est encore riche ou pas, si l’état de régénération est encore présent, on force l’écosystème à ingérer une seule espèce sans prendre en compte sa capacité de résilience. » Un arbre ne pousse pas seul. Il dépend des conditions d’eau, des autres espèces autour, de la végétation. On ne force pas un écosystème. C’est un peu ce qu’écrit Thierry Pardo dans son dernier livre sur l’éducation écologique : « […] la forêt est vivante, intelligente, communicante, […] branchée, les arbres parlent entre eux, s’entretiennent et s’avertissent des dangers11 ». Penser réellement la reproductivité de la forêt, c’est d’abord la penser comme un système complexe et non comme un modèle d’ingénieur prévisible.

Maintenant, comment appliquer ces leçons pour l’analyse des productions médiatiques? Il pourrait sembler totalement absurde de demander à un journal comme Le Journal de Montréal de devoir produire son papier en accord avec les cycles biophysiques de la forêt. Le papier, après tout, n’est pas produit par le journal lui-même. Cette séparation entre la conception des choses et leur exécution est une caractéristique fondamentale du capitalisme industriel12. La division internationale du travail, le fait que nos matériaux sont produits à des centaines ou à des milliers de kilomètres de leur espace d’assemblage déresponsabilise complètement les grandes entreprises. Nous devrons forcément relocaliser les espaces de conception et les reconnecter avec les espaces d’assemblages. Nous devrons forcer les producteurs et les productrices de contenu à penser constamment la reproductivité des matériaux qu’ils utilisent.

Le défi est grand, surtout pour les médias numériques, produisant des articles en ligne. L’arrivée du journalisme numérique a fait bondir exponentiellement la production d’articles. Si un journal papier contient environ une vingtaine-trentaine d’articles, certains médias numériques mettent en ligne des centaines, voire des milliers d’articles par jour13. Or, rien n’est plus polluant que la chaîne de valeurs du numérique. Christian Fuchs a bien démontré dans ses travaux sur le Digital Labor que la création d’un téléphone intelligent commence par le travail d’esclaves en Afrique, passe par des lignes d’assemblage en Asie où les travailleurs et les travailleuses ont des conditions de travail provenant directement du XIXe siècle, le tout étant soutenu par des centres de données (le cloud) hyper polluants dégageant énormément de chaleur14. Il faudra de nombreuses luttes et une grande solidarité pour combattre la division internationale du travail déterminant la reproductivité de l’économie numérique. Mais certaines lois très simples, que j’explorerai dans la dernière partie, pourraient permettre de contrôler sa production de déchets.

 

Penser la réduction naturelle

L’économie circulaire est un mot à la mode dans le catalogue du capitalisme vert. Souvent, ce mot est simplement employé pour désigner comment un parc industriel aménagera quelques espaces de verdissement, quelques pistes cyclables et récupérera mieux ses déchets et paf, on a du développement durable. Mais l’économie circulaire dans son sens pur, le fait que le producteur d’un objet doive obligatoirement prendre en charge les déchets de sa production ou les transférer à un autre producteur, est l’une des idées les plus simples et efficaces pour penser la réduction naturelle. Dans un écosystème, un déchet, d’un organisme vivant par exemple, est toujours la ressource de quelqu’un d’autre. La même chose devrait s’appliquer pour notre économie, surtout pour son volet numérique.

J’ai contacté la professeure uqamienne Cécile Bulle pour en discuter. Je lui ai parlé au mois de mars 2020 alors qu’elle s’est repliée dans son petit chalet de bois pour éviter la pandémie du coronavirus. La chercheuse au Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services (CIRAIG) m’explique que le cycle de vie, par exemple d’un ordinateur supportant des articles en ligne, comprend cinq étapes : l’acquisition des ressources, la fabrication, la distribution, l’utilisation et la fin de vie15. De ces étapes, c’est clairement la fabrication qui produit le plus de gaz à effet de serre (90 %), et donc qui détruit le plus notre environnement. Mais c’est aussi précisément le fait de mieux gérer son cycle de vie et surtout sa fin de vie qui pourra limiter son impact environnemental. « Il y a deux principaux enjeux, me dit-elle. D’abord l’extraction des ressources. On a à peu près tout le tableau périodique dans un téléphone ou un ordinateur et beaucoup de ces matériaux sont peu ou mal recyclés, parfois moins de 1 %. Il faudrait donc limiter l’extraction en prolongeant le cycle de vie des appareils. Et puis le stockage des données. Le problème est qu’on ne peut savoir où sont stockées nos données. Mais entre des données stockées dans le nord du Québec ou en Chine, l’empreinte carbone n’est pas la même. Il faudrait conséquemment coupler les centres de données avec la production d’énergie renouvelable. »

Ma première réaction face à l’enjeu de la réduction naturelle est la suivante : si les grandes entreprises numériques produisent des matériaux irrécupérables, eh bien ces mêmes entreprises devraient être responsables de traiter ces déchets ou de produire obligatoirement des produits biodégradables. Bien, on est d’accord, il y a même des lois là-dessus16 (des lois souvent non-contraignantes ou qui se limitent à une contribution à un petit budget vert, bref des lois faciles à détourner par les multinationales disent plusieurs17).

Mais le meilleur moyen de limiter l’impact environnemental des technologies numériques supportant les productions médiatiques n’est pas tant de mieux les recycler que de prolonger leur vie. C’est l’enjeu de l’obsolescence programmée. Nos ordinateurs, nos téléphones et nos tablettes sont créés pour ne pas durer18. Une économie circulaire numérique vraiment efficace doit donc s’accompagner de lois pour lutter contre l’obsolescence programmée de nos objets connectés. « D’ici 2025, le secteur des technologies numériques représentera 9 % des émissions de GES globales19. C’est trois fois plus que le secteur de l’aviation », me dit Cécile Bulle. L’écart se creusera encore plus avec la pandémie, qui a freiné l’aviation et stimulé le numérique. Il est donc urgent de freiner la croissance exponentielle de cette industrie. Nous n’avons pas besoin de changer de téléphone si souvent et nous n’avons pas besoin de stocker autant de données qui, de toute façon, servent avant tout aux multinationales qui veulent anticiper nos mouvements et nos comportements.

Une production médiatique qui prendrait réellement en compte la réduction naturelle de ses matériaux devrait donc considérer toutes les étapes de son cycle de vie. Je dois mettre tant d’articles en ligne par jour, mais où sont stockées ces données, comment puis-je le savoir? Si mon article sur les manifestations pour le climat est stocké sur un serveur en Chine, il y a un problème non seulement écologique mais aussi politique considérant la surveillance de masse exercée par ce pays. Plus largement : si mes archives prennent trop d’espace, peut-on trouver un moyen de supprimer les moins essentielles, de les mettre « en veille » ? Nos traces pourraient-elles disparaître après un certain temps? Et cet ordinateur sur lequel j’écris, est-il créé pour lâcher après trois ans? A-t-il vraiment besoin de toutes ces fonctions dont je ne me sers jamais? Est-ce que j’ai vraiment besoin de tous ces services en streaming ou d’être connecté en permanence sur un 5G ultra-performant? Les mêmes questions se posent pour le papier : mon journal est-il entièrement recyclé? Où se retrouve-t-il? Si mon article papier sur la grève pour le climat termine sa vie dans des conteneurs de produits recyclables exportés en Asie, il y a encore un problème.

Les productions médiatiques ne s’écologisent donc pas quand elles changent leurs cadres – vers une couverture plus sympathique de la cause écologique par exemple –, elles changent quand elles intègrent et pensent la reproductivité et la réduction naturelle dans tout leur processus créatif. Bref quand elles agencent véritablement leur existence en accord avec les cycles biophysiques de leur milieu. De la reproductivité, le fait de donner à un écosystème autant qu’on en lui enlève, à la réduction, le fait de suivre et de minimiser toutes les traces du cycle de vie, les défis sont énormes, mais une production médiatique doit se poser ces questions. Le chercheur ou la chercheuse qui veut l’étudier aussi. Construisons nos fenêtres. Allons voir l’extraction de ces ressources. Ces dépotoirs, ces mers de plastiques. On ne peut plus les éloigner. Tôt ou tard, ils reviendront vers nous.

Opérer ces changements, ou plutôt cette réconciliation entre la production et la reproduction est plus qu’important. Il ne faut pas oublier que les écosystèmes ne font pas de révolution politique. Ils ne vont pas nous jeter dehors si on les exploite n’importe comment. Non, les écosystèmes évoluent, et quand ils atteignent certaines limites, ils s’effondrent. À nous de penser des productions médiatiques reproductives et durables avant de vivre cet effondrement général annoncé.

J’aimerais également souligner, pour finir, que la plupart des suggestions que j’esquisse dans ce texte sont déjà présentes sous diverses formes dans plusieurs philosophies, mythologies ou cosmologies autochtones. L’idée d’une « relationnalité » ou d’une complémentarité entre tous les organismes vivants est présente par exemple dans le concept autochtone du Buen Vivir20. Plusieurs communautés latino-américaines, s’inspirant de ce principe, produisent collectivement ce dont elles ont besoin en respectant l’autorégénérescence de la nature. Je n’invente donc rien et, au contraire, je suis fasciné par les communautés qui agissent déjà en accord avec la reproductivité de leur environnement naturel. De notre côté, nous avons beaucoup à apprendre de ces chercheurs et chercheuses.

Crédit photo : KRiemer, Pixabay, https://pixabay.com/fr/photos/vue-fen%C3%AAtre-outlook-nature-ciel-1602552/

1 Helmut Haberl, Marina Fischer-Kowalski, Fridolin Krausmann et Verena Winiwarter, Social Ecology. Society-Nature Relations across Time and Space, New York : Springer, 2016.

2 Adelheid Biesecker et Sabine Hofmeister, « Focus:(Re) productivity: Sustainable relations both between society and nature and between the genders », Ecological Economics, 69(8), 2010, 1703-1711.

3 Nancy Fraser, « Capitalism's Crisis of Care », Dissent, 63(4), 2016, 30-37.

4 Biesecker et Hofmeister, op. cit., p. 1703.

5 Le concept de corps inorganique se retrouve dans les Manuscrits de 1844 de Marx mais je recommande cette autre source pour une explication plus approfondie du concept : John Bellamy Foster et Paul Burkett, « Value isn’t everything », Monthly Review, 70(1), 2018, 1-17.

6 Karl Marx, Manuscrits de 1844, Paris : Flammarion, 1996[1844].

7 Christian Fuchs, Digital Labour and Karl Marx, New York : Routledge, 2014.

8 Sébastien Broca, « Le numérique carbure au charbon », Le Monde Diplomatique, mars 2020.

9 Profitant de l’eau abondante et de la main d’oeuvre bon marché, le New York Times a par exemple tiré son papier de la pulperie de Chicoutimi pendant plusieurs années au début du 20e siècle, tout comme le Chicago Tribune avec la ville de Baie-Comeau. Pour plus de détails : Trevor Barnes, « Borderline communities: Canadian single industry towns, staples, and Harold Innis », B/ordering Space, 2005, 109-122.

10 Simon-Olivier Lorange, « L’argent du pipeline pour planter deux milliards d’arbres », La Presse, 27 septembre 2019.

11 Thierry Pardo, Les savoirs vagabonds, Montréal : Écosociété, 2019, p. 31.

12 Harry Braverman, Travail et capitalisme monopoliste, Paris : Maspero, 1976.

13 Nicole S. Cohen, « At Work in the Digital Newsroom », Digital Journalism, 7(5), 2019, 571-591.

14 Christian Fuchs, op cit.

15 Paul Teehan et Milind Kandlikar, « Comparing embodied greenhouse gas emissions of modern computing and electronics products », Environmental Science & Technology, 47(9), 2013, 3997-4003.

16 Stéphane Bordeleau, « Québec fait des entreprises le principal maillon du recyclage », Radio-Canada, 11 février 2020.

17 Geoffrey Lonca et coll., « Does material circularity rhyme with environmental efficiency? Case studies on used tires », Journal of Cleaner Production, 183, 2018, 424-435.

18 Razmig Keucheyan, « De la pacotille aux choses qui durent », Le Monde Diplomatique, septembre 2019.

19 Tristan Gaudiaut, « Le numérique mondial émet 4 fois plus de CO2 que la France », Statista, 23 octobre 2019.

20 Hartmut Rosa et Christoph Henning, The Good Life beyond Growth : New Perspectives, New York : Routledge, 2018.

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