Bidonvilles et cimetières: quand le décor occulte la réalité empirique

Crédit photo: François Robert-Durand
International
Bidonvilles et cimetières: quand le décor occulte la réalité empirique
Analyses
| par François Robert-Durand |

Avec une couverture médiatique qui relève davantage de la fascination malavisée que de l’analyse de fond, les quelques 10 000 squatteurs et squatteuses du Manila North Cemetery sont, malgré elles et eux, écarté·e·s du débat sur la gentrification à Métro Manille et aux Philippines.

Comme Le Caire avec sa cité des morts, Métro Manille comporte plusieurs cimetières où l’on retrouve des bidonvilles ou squats. Le plus célèbre est le Manila North Cemetery (MNC) : le plus vieux cimetière national du pays situé en plein cœur de la ville et près des centres d’achats, des stations de trains et des nombreuses routes qui longent la mégapole.

Les reportages au sujet du MNC se multiplient tant la réalité de la vie quotidienne dans un cimetière est frappante. On ne peut que s’étonner en voyant les résident·e·s utiliser les tombes pour y effectuer leurs tâches quotidiennes : une tombe sous le soleil pour y faire cuire des œufs, une autre à l’ombre comme table basse de téléviseur ou une clôture pour y sécher du linge.

 

Crédit photo: François Robert-Durand

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Cependant, au-delà de la fascination créée par ce contraste, cette réalité est le reflet d’un phénomène de plus grande ampleur aux Philippines : un développement urbain inégal où la logique commerciale a favorisé les classes moyennes et riches, et ce, au détriment des plus pauvres.

Promesse d’une vie meilleure à Manille

Comme plusieurs de ses homologues asiatiques, la capitale des Philippines a vu sa population grimper de façon fulgurante pour des raisons naturelles (typhons, inondations, etc.), mais aussi politiques (insurrection armée). En effet, l’ex-dictateur Ferdinand Marcos, qui a gouverné de 1968 à 1986, a tenté d’étouffer plusieurs rébellions dans les campagnes, mû par son objectif de « civiliser » le pays. Sans oublier les difficultés de nombreuses·eux agriculteurs et agricultrices qui vivent de leurs récoltes, aggravées par la mécanisation de l’agriculture et la mainmise des propriétaires terrien·ne·s sur le territoire.

C’est pourquoi des millions de Philippin·ne·s ont émigré vers l’agglomération de Manille en partageant l’idée que la promesse d’une vie décente ne passe plus par la campagne, mais par la ville[i].

Le résultat :  alors qu’elle a été planifiée pour accueillir à peine 800 000 personnes, la mégapole loge aujourd’hui 35 millions d’habitant·e·s, dont le tiers vit dans des bidonvilles[ii] et ce, dans une superficie qui fait à peine le double de l’île de Montréal, ce qui fait aujourd’hui du Métro Manille la ville la plus densément peuplée au monde avec 42 857 personnes au kilomètre carré[iii].

 

Crédit photo: Alexandre Marcou

Un développement urbain horizontal

C’est une chose que la ville soit densément peuplée, mais ce qui aggrave encore davantage le manque d’espace, c'est que Manille s’est développée de manière horizontale plutôt que verticale. En effet, contrairement à plusieurs de ses homologues du sud-est asiatique, Métro Manille a privilégié l’étalement urbain plutôt que de construire en hauteur. Ainsi, le manque d’espace déjà causé par une forte densité de population a été accentué par cet étalement.

Un héritage colonial?

Les Philippines ont été sous le joug espagnol durant près de 400 ans ainsi que sous le joug américain durant près de 60 ans, et ce, jusqu’à leur indépendance en 1946. Est-ce à dire que ces deux hégémons ont laissé leurs marques jusque dans l’aménagement urbain? C’est le cas, selon Patrick Joson, fondateur et président de l’organisme Fondo Manila, qui œuvre à conscientiser les citadin·e·s à des habitudes de vie moins dommageables pour l’environnement.

« Notre mentalité a été fortement calquée sur celle des Américain·e·s, c’est-à-dire la maison, la voiture, etc. Le problème est que les Philippines sont un archipel, nous sommes constitués d’îles. Nous avons donc un espace limité. Donc, si nous continuons dans cette voie, ce ne sera pas durable ». (notre traduction).

Ce développement à grande échelle de maisons unifamiliales ou, récemment, de tours à condos, s’effectue souvent en rasant les bidonvilles déjà présents sur les terrains pressentis pour la construction. Seulement en 2014, l’ONG Global Initiative rapporte que plus de 73 000 familles ont été évincées pour la construction de condos et de maisons.

Crédit photo: Jeremy Agsawa

Un plan de relocalisation inadéquat

« Il y a une loi qui s’appelle Urban Development and Housing Act. Elle oblige les promoteurs immobiliers à construire 20 % de logements abordables », affirme Karima Palafox, militante pour un aménagement urbain plus inclusif et codirectrice de l’institut Palafox Associates.

« Supposons que vous êtes un promoteur immobilier important et que vous construisez 2000 unités de condos, 20 % devraient être des logements abordables. Le problème est que ce 20 % peut être au milieu de nulle part. (…) Et c’est souvent ce qui se produit. »

June Palafox, président et fondateur de la même organisation, renchérit : « Les plus démuni·e·s ont deux options : [elles et] ils vivent très loin, passent la majorité de leur temps et dépensent une grande part de leur salaire dans le trafic, ou bien [elles et] ils squattent. »

Les squatteurs et squatteuses, ces urbanistes en puissance? Financièrement parlant, squatter semble bien plus logique que d’accepter les relocalisations offertes. À simple titre d’exemple, le salaire minimum était de 512 pesos philippins (PHP) par jour en 2017[iv], soit environ 12 dollars canadiens. Un simple aller-retour du nord au sud de la ville coûte dans les 100 PHP, sans oublier les heures de transport que cela nécessite dans une mégapole où la congestion est telle que les véhicules ont une vitesse de croisière d’à peine 17 km/h[v] (Kawabata, 2008, page 9).

Ainsi, en acceptant de s’installer dans les relocalisations fournies par celles et ceux qui les évincent, c’est au moins 20 % du salaire quotidien d’un ouvrier ou d’une ouvrière qui est amputé… pour aller au travail.

« En fait, les squatteurs [et squatteuses] s’y connaissent davantage en urbanisme, car [elles et] ils veulent vivre près de leur lieu de travail, près des écoles que fréquentent leurs enfants, près de l’église, des hôpitaux et des centres d’achats. Ainsi, peut-être que les urbanistes, nos gouvernements et nos décideurs [et décideuses] peuvent apprendre des squatteurs et squatteuses, pour qui tout devrait se faire à pied, en vélo », ajoute June Palafox.

Et le Manila North Cemetery?

Bien que le décor de cet habitat soit pour le moins surprenant, un bidonville au sein du MNC est le reflet d’une réalité sociale omniprésente, à savoir un développement urbain qui se fait au détriment des populations les plus vulnérables. Ces dernières sont donc contraintes de trouver des solutions de rechange, quitte à vivre dans une grande précarité. Pourtant, ce cimetière semble souvent perçu par les médias et par une nouvelle vague de touristes comme un lieu à part, un lieu unique. Comme si ce bidonville, avec ses tombes, cachait que c’est, en fait, un bidonville comme les autres. Or, à Métro Manille, il existe des millions de squatteurs et squatteuses et autant d’histoires à raconter, à montrer. Et le décor devrait exposer la réalité de ces habitant·e·s plutôt que de l’occulter. 

 

*Métro Manille (ou Metro Manila) désigne la ville de Manille et ses agglomérations. Elle est aussi appelée NCR (National Capital Region).

 

 

[i] Juan Antonio Perez. 2014. « Philipinos on the move: Current Patterns and Factors of Internal Migration in the Philippines ». Présentation dans le cadre du Internal Migration Summit du 16 juin 2014.

[ii] Boquet, Yves. 2014. « Les défis de la gouvernance urbaine à Manille ». Bulletin de l’association des géographes français.

[iii] World Population Review. 2017. « Manila population 2018 ». En ligne. http://worldpopulationreview.com/world-cities/manila-population/.  

[iv] Department of Labor and Employment. 2018. « National Wages and Productivity Commission ». 28 mars. En ligne. http://www.nwpc.dole.gov.ph/pages/statistics/latest_wo.html.

[v] Kawabata, Yasuhiro et Yuriko Sakairi. 2008. « Republic of the Philippines, Metro Manila Interchange Connection ». Rapport commandé par le Philippines National Economic and Development Authority.

 

Bibliographie

1- Boquet, Yves. 2014. « Les défis de la gouvernance urbaine à Manille ». Bulletin de l’association des géographes français.

2-De Koninck, Rodolphe et Dominique Caouette. 2012. « Philippines : les stratégies migratoires ». Relations. Numéro 761, Décembre, 2012, p. 32–33 (en ligne. https://www.erudit.org/fr/revues/rel/2012-n761-rel0367/68020ac/)

3-Department of Labor and Employment. 2018. « National Wages and Productivity Commission ». 28 mars. En ligne. http://www.nwpc.dole.gov.ph/pages/statistics/latest_wo.html.

4- Entrevue réalisée avec June Palafox, de Palafox Associates, ville de Manille, juin 2016.

5- Entrevue réalisée avec Karima Palafox, de Palafox Associates, ville de Manille, juin 2016.

6- Entrevue réalisée avec Patrick Joson, de Fondo Manila, ville de Tagaytay, juillet 2016.

7- Kawabata, Yasuhiro et Yuriko Sakairi. 2008. « Republic of the Philippines, Metro Manila Interchange Connection ». Rapport commandé par le Philippines National Economic and Development Authority.

8- Ladrido, Portita. «What it's like living inside Manila North Cemetery».  CNN Philippines. 4 décembre 2017. (http://cnnphilippines.com/life/culture/2017/10/30/living-inside-manila-north-cemetery.html)

9- Juan Antonio Perez. 2014. « Philipinos on the move: Current Patterns and Factors of Internal Migration in the Philippines ». Présentation dans le cadre du Internal Migration Summit du 16 juin 2014.

10- The Global Initiative for Economic, Social and Cultural Rights. 2016. « Human Rights Committee to consider the forced evictions in the Philippines ». En ligne. http://globalinitiative-escr.org/human-rights-committee-to-consider-case-of-forced-eviction-in-the-philippines/.

11- World Population Review. 2017. « Manila population 2018 ». En ligne. http://worldpopulationreview.com/world-cities/manila-population/.  

 

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