« Apportez vos sacs »

Société
« Apportez vos sacs »
Feuilletons
| par Ksenia Burobina |

Montréal - Moscou

 

« … Est-ce que… Savez-vous que… les sacs en plastique sont maintenant vendus au prix de dix sous? » demande la vendeuse de la librairie russe à sa cliente, se sentant manifestement mal à l’aise. Elle l’avoue tout de suite : « Cela me gêne de le dire. Mais on n’a pas le choix, c’est la loi ».

Ceux et celles qui magasinent à Montréal savent que depuis janvier 2018, les sacs en plastique ne sont plus donnés sans frais dans les magasins et les épiceries. Ce changement résulte d’un règlement municipal visant la réduction d’utilisation du plastique, par souci pour l’environnement. « Apportez vos propres sacs! » incitent certaines publicités. Peu de Montréalais·es s’imaginent cependant les souvenirs que cela peut évoquer pour les personnes ayant vécu en URSS. Un déjà vu. Et un rappel que les significations que nous donnons aux objets sont inséparables de nos expériences personnelles et collectives.

« Ah, ah! Nous voilà de retour dans les bons vieux temps soviétiques! » réplique avec enthousiasme un des clients du magasin, un homme russe dans la cinquantaine, abandonnant la vitrine des bijoux qui semblait avoir capté toute son attention. « Le bon vieux temps où nous lavions et relavions les rares sacs en plastique qui nous tombaient entre les mains. Vous rappelez-vous encore comment le faire? Cela semble redevenir utile, hein? » lance-t-il avant d’éclater de rire, suivi par toutes et tous autour de lui.

« Écoutez, écoutez, parlant de sacs, je vais vous raconter quelque chose », s’empresse d’enchaîner une autre cliente. « Êtes-vous allé·e·s dernièrement à la librairie sur le boulevard Notre-Dame? Pas encore? Allez faire un tour pour le voir de vos propres yeux. Lorsque vous montez les escaliers, la première chose que vous voyez à l’entrée, c’est un étalage plein de – imaginez quoi? – de sacs à filet, des avoskas soviétiques! Vendus "en solde" au prix d’un bon dix dollars, avec une étiquette qui annonce fièrement "Authentique. Made in France". Ces sacs qui ne coûtaient presque rien, vous en souvenez-vous? Les couleurs sont pourtant beaucoup plus belles qu’à notre époque, et le style aussi… On dirait qu’ils [et elles] savent tout tourner en "haute couture", ces Français[·es]! »

Tout le monde rit un bon coup, puis chacun·e reprend son chemin.

En quittant le magasin, intriguée, je passe par la librairie mentionnée par la dame. Avant même d’entrer, je vois tout de suite les sacs, étalés fièrement et ornés, tel que promis, d’étiquettes « Authentique » et « Made in France ».

Je comprends ce qui a tant amusé la dame. Moi non plus, je ne pensais pas retrouver au Québec ce vieux sac soviétique. De plus, qu’est-ce qu’il a à voir avec la France? Le sac à filet qui se prétend « authentique », peut-il être autre que le sac avoska de l’URSS?

De retour chez moi, ma curiosité piquée par cette image aux allures d’une imposture, je me mets à chercher sur internet des informations sur les origines de ce sac que j’ai toujours trouvé trop banal pour m’y intéresser. Plusieurs sources en ligne en parlent : des billets de blogue, des pages de magasins en ligne, des journaux de mode et même Wikipédia. Ces pages me font découvrir des détails que je ne connaissais pas. Selon la version des faits la plus citée à travers l’espace virtuel, les origines du sac à filet ne seraient ni russes ni françaises. Le sac à filet authentique serait plutôt d’origine tchèque, inventé à la fin du XIXe siècle. Cependant, il doit effectivement son plus grand succès à son adoption en Union soviétique, au début du XXe siècle. Plusieurs de ces textes en ligne soulignent que le fameux avoska a été particulièrement utile pendant les périodes du soi-disant « déficit », ce qui fait référence à la pénurie dans les magasins. Une vieille blague soviétique résume d’ailleurs très bien ce phénomène : lorsqu’un·e client·e demande « Vous n’avez pas de poisson aujourd’hui? », le caissier lui répond d’un ton condescendant : « Ici, c’est une boucherie. C’est à la poissonnerie en face qu’il n’y a pas de poisson! »

Le nom russe de ce sac – « avoska » - provient justement de ce contexte particulier, où la chasse aux provisions faisait partie inhérente du quotidien des gens pendant de longues années. Ce nom apparaît pour la première fois dans un spectacle d’humouri du célèbre comédien soviétique Arkadi Raïkine, en 1935. Avoska est dérivé du mot russe « avos », qui est plutôt difficile à traduire et qui est souvent vu comme un des concepts clés dans la culture russeii. Parfois traduit comme « peut-être », il serait plutôt proche de « espérant que ». « C’est une avoska », disait l’humoriste. « Avos (espérons que) j’apporterai quelque chose à la maison aujourd’huiiii! »

Un magasin russe en ligne, qui vend des artefacts soviétiques, décrit ce sac comme un des symboles les plus caractéristiques de l’époque. Très petits et portatifs lorsque vides, les sacs étaient extensibles et avaient une grande capacité, pouvant supporter d’importantes quantités de provisions pesant même jusqu’à 70 kilogrammes. « Un sac si ordinaire et si fragile en apparence pouvait donc endurer beaucoup plus qu’on ne le croyait. Tout comme les citoyens et citoyennes soviétiques! », remarque dans son blogue un internaute russe. Son humour me fait rire, mais me laisse un goût amer.

Ce n’est pas surprenant qu’en pensant aux sacs de l’époque soviétique, j’aie encore de la difficulté à les libérer du poids de leur héritage et à les associer à l’élégance et au style. Après cette scène au magasin, je ne pense pas être la seule à les percevoir ainsi.

D’ailleurs, bien avant la fin de l’URSS, les avoskas ont perdu leur popularité, ayant graduellement cédé leur place aux sacs en plastique importés, dont l’apparence était alors perçue comme plus attirante. Peu à peu, les sacs à filet disparaissaient et commençaient à être associés, à tort ou à raison, à la pauvreté. Serait-ce pour cette raison que cette vague de nostalgie « rétro-soviétique » qui a frappé Moscou lors des dernières années semble avoir épargné les avoskas? Lors de mon récent voyage, je n’en ai pas aperçu dans les rues ni dans les magasins de la capitale.

 

Peut-être bien que ce n’est qu’une question de temps avant qu’on donne raison à ceux et celles qui prédisent à ces sacs une nouvelle vague de popularité, sous forme d’un « accessoire tendance ». J’y crois maintenant davantage, après les avoir vus de mes propres yeux dans les magasins à Montréal. Il faut l’admettre, ces sacs s’insèrent bien dans la publicité d’aujourd’hui : réutilisables, écologiques et « authentiques », peu importe ce que cela veut dire. « Si seulement en Union soviétique les gens avaient su que leurs avoskas étaient pleins de valeurs qu’ils ne soupçonnaient même pas! », écrit dans son blogue un autre internaute russe.

Si les sacs avoska retrouvent leur popularité, ils ne feront que s’ajouter à plusieurs autres objets rétro qui réapparaissent dans notre quotidien. À Moscou, on retrouve maintenant des fragments entiers de l’époque soviétique, des cafés aux jouets d’enfants. Des fragments, dont l’assemblage semble loin d’être le fruit du hasard. Je comprends l’attrait des objets rétro. Moi-même, sous l’influence de la nostalgie ou de la mode, j’avoue que je n’y ai pas échappé. J'aimerais seulement que ce retour des objets de l'époque totalitaire n'emmène pas avec lui les réalités de ce passé qu’on semble oublier trop rapidement.

Cela dit, je n’ai rien contre le sac en filet. J’avoue qu’en écrivant ce feuilleton, j’ai même pensé à en acheter un.

CRÉDIT PHOTO : Madison Inouye sur Pexels

i L’invention du nom du sac est attribuée à l’auteur Alexandre Poliakov qui a écrit le texte pour ce spectacle d’humour.

ii Par exemple, dans Anna Wierzbicka, 1992, Semantics, Culture, and Cognition : Universal Human Concepts in Culture-Specific Configurations, Oxford University Press, Oxford, p. 433-435.

iii Traduction libre de l’autrice. Il faut mentionner qu’en Union soviétique, les sacs à provisions n’étaient pas vendus dans les magasins. Avoir un sac sur soi était alors indispensable pour pouvoir profiter de l’occasion d’acheter lorsque la marchandise apparaissait sur les étalages.

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