Alexeï Navalny : quel visage pour l’opposition en Russie?

Mitya Aleshkovsky, 22 octobre 2011, Flickr.
International
Alexeï Navalny : quel visage pour l’opposition en Russie?
Analyses
| par Adèle Surprenant |

Depuis son empoisonnement au Novitchok, le 20 août 2020i, l’opposant russe Alexeï Navalny n’a cessé de faire parler de lui. Sa condamnation à trois ans et demi de prison, début février, a provoqué une vague de manifestations durement réprimées à travers le paysii. Qui est l’homme derrière le mouvement que le gouvernement de Vladimir Poutine s’évertue à faire taire?  

L’opposant au Kremlin Alexeï Navalny, 44 ans, a été arrêté dès son arrivée à l’aéroport de Moscou, le 17 janvier dernieriii. Il revenait de plusieurs mois de convalescence en Allemagne, qui ont suivi la présumée tentative d’assassinat au puissant agent neurotoxique Novitchok dont il aurait fait l’objet à l’étéiv 

Peu avant son arrestation, attribuée au non-respect des conditions d’une peine avec sursis datant de 2014, Navalny déclarait : « Ici, c’est chez moi. Je n’ai pas peur [...] car je sais que j’ai raison et que les affaires criminelles lancées contre moi sont fabriquées de toutes pièces. Je n’ai peur de rien et je vous appelle à n’avoir peur de rien »v 

Une arrestation contestée par les partisan·e·s de Navalny, qui sont descendu·e·s par milliers dans les rues de la capitale et d’ailleurs. Des manifestations relancées par la condamnation de l’opposant, le 2 février 2021, malgré la répression policière et la multiplication des interpellationsvi. Début février, plus de 5 000 personnes auraient été placées en détention en marge du deuxième week-end de protestation uniquement, d’après l’ONG Human Rights Watchvii 

La colère d’une partie de la population a été attisée par le jugement défavorable du tribunal à l’encontre de Navalny, mais aussi par la diffusion d’Un palais pour Poutine, réalisé par le Fonds de lutte contre la corruption (FBK) de l’opposant. Mis en ligne sur YouTube deux jours après son retour au pays, le documentaire met en lumière la corruption du régime de Poutine, principal angle d’attaque d’Alexeï Navalnyviii. 

Qui est Navalny? 

Avocat de formation, Alexeï Navalny est diplômé de l’université Lumumba de Moscou et titulaire d’une bourse de la prestigieuse université américaine Yaleix. En 2000, il rejoint le parti social-libéral Iablokox, dont il se fait expulser sept ans plus tard en raison de ses affinités avec la frange plus nationaliste de l’oppositionxi. S’il est aujourd’hui présenté comme un fervent démocrate et porte-étendard des valeurs libérales à l’occidentale, Navalny a maintes fois réitéré ses allégeances nationalistesxii 

Dès les années 2000, l’immigration illégale est son plus important cheval de bataille. Il compare les rebelles tchétchènes à des cafards, dénonce ce qu’il a qualifié d« criminalité ethnique »xiii et participe, en 2011, à l’évènement ultranationaliste réputé xénophobe des « marches russes »xiv. Il soutient également la campagne nationaliste « Stop Feeding the Caucasus », visant l’arrêt des subventions fédérales aux républiques du nord du Caucase aux gouvernements jugés corrompus et incompétentsxv. En 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie, Navalny aurait déclaré que « la Crimée est à nous »qu'elle fait désormais partie intégrante de la Fédération russexvi 

Son soutien à Poutine dans l’occupation militaire de la péninsule ukrainienne, contraire au droit international, révèle une ferveur nationaliste profonde, d’après le politologue et professeur émérite à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Jacques Lévesque. La popularité de l’homme fort du pays atteint alors des sommets inégalés, avec un taux de satisfaction de 87 % de la populationxvii, mais « le soutient de Navalny n’a rien d’opportuniste », soutient M. Lévesque, qui le comprend comme une réelle prise de position idéologique.  

« Navalny n’a jamais renié ce positionnement et l’immigration était encore un sujet important de sa campagne municipale de 2013, mais ce discours s’est totalement effacé derrière d’autres engagements », affirme Benoît Vitkine, correspondant du quotidien Le Monde à Moscouxviii. Ces « engagements » sont désormais centrés sur la lutte contre la corruption et pour la démocratie, thèmes pour lesquels il commence à se faire connaitre à compter de 2010 grâce à la plateforme en ligne Rospilxix.   

Devenu l’une des figures de proue de la contestation contre la falsification des résultats aux législatives en 2011, le « blogueur le plus célèbre de Russie » est brièvement incarcéré. La première d’une longue série de démêlés avec la justice.  

« Nous avons tout pour nos amis et la loi pour nos ennemis »xx 

Le dernier et seul scrutin auquel la figure de l’opposition est autorisée à participer remonte à 2013. Il arrive deuxième aux municipales de la capitale derrière le candidat du parti présidentiel Russie Unie, avec 27 % des suffragesxxi 

Présenté comme l’opposant principal au Kremlin par les médias occidentaux, Navalny est pourtant loin de faire l’unanimité en Russie. Peu de temps avant les plus récentes manifestations, un sondage du centre indépendant Levada révélait qu’un peu moins de la moitié des personnes interrogées connaissaient Navalny. Seuls 15 % des répondant·e·s croyaient qu’il avait véritablement été empoisonnéxxii 

Pour Jacques Lévesque, la scène politique russe est divisée entre les partisan·e·s de Navalny et celles et ceux qui ont été délaissé·e·s par les politiques de privatisation qui ont suivi la chute de l’URSSxxiii. La libéralisation menée par Boris Eltsine a eu des effets catastrophiques sur le pays, comme l’explique le politologue dans les pages du Devoir : « En l’espace de 10 ans, le produit national brut russe est tombé à 50 % de ce qu’il était et l’espérance de vie des hommes est passée de 68 à 59 ans. Plus de la moitié de la population est passée sous le seuil de la pauvreté », puis Vladimir Poutine arrive à la présidence et renationalise certaines ressources rentables. Pour ces déshérités du libéralisme, il apparaît alors comme un sauveurxxiv » 

DE son côté, l’opposition parlementaire principale, le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF), peine à mobiliser. « Le Parti communiste est un parti qui ne fait pas la promotion de la prise du pouvoir par la révolution, il fonctionne à l’intérieur des règles électorales, donc il est beaucoup moins radical que Navalny, qui appelle au renversement même du pouvoir », explique M. Lévesque. Il affirme que les membres les plus jeunes du KPRF tendent à soutenir l’opposant, qui cherche quant à lui à unir les forces d’opposition, à travers une initiative comme le « vote intelligent », encourageant une coordination des votes stratégiques parmi les partisan·e·s de candidats d’opposition lors des municipales de Moscou en 2019xxv 

Alors que le pouvoir d’action de l’opposant risque d’être entravé par sa plus récente condamnation, Benoît Vitkine soutient que « quand on parle de “l’affaire Navalny”, ce n’est plus du politicien Navalny dont on parle, c’est des actions du pouvoir russexxvi ».  

Au téléphone avec L’Esprit libre, M. Lévesque nous met en garde contre les potentielles dérives de la situation actuelle en Russie : « Si le pouvoir tendait à se dissoudre, il y aurait un coup de force des militaires, des services secrets pour rétablir un gouvernement, et un gouvernement nettement plus autoritaire que celui de Poutine actuellement », prévient-il. Il rappelle que, malgré l’empoisonnement suspect de Navalny et les séjours en prison successifs de militants d’opposition, la liberté d’expression en Russie n’est pas encore totalement réprimée.  

 

Révision de fond: Alexandre Dubé-Belzile
Révision linguistique: Any-Pier Dionne

 

i «L’opposant russe Alexei Navalny condamné à trois ans et demi de prison»Radio-Canada, 2février2021. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1767689/alexei-navalny-comparution-russie-prison-poutine 

ii Ibid.  
iii Maxime Popov et Thibaut Marchand (AFP), «L’opposant Alexeï Navalny interpellé par la police à son retour en Russie»Le Devoir, 17janvier2021https://www.ledevoir.com/monde/593458/retour-de-navalny-a-moscou 
iv Ibid.  
v Ibid.  
vi Radio-Canadaop.cit.  
vii « Russie  : Nouvelle vague d’arrestations de manifestants »Human Rights Watch, 1er février 2021. https://www.hrw.org/fr/news/2021/02/01/russie-nouvelle-vague-darrestations-de-manifestants. 
viii François Bonnet, « "Un palais pour Poutine": voici la version française »Médiapart, 9 février 2021. https://www.mediapart.fr/journal/international/090221/un-palais-pour-poutine-voici-la-version-francaise 
ix «Comment Alexeï Navalny est devenu la bête noire de Vladimir Poutine»Le Monde, 2février2021. https://www.lemonde.fr/international/article/2021/02/02/comment-alexei-navalny-est-devenu-la-bete-noire-de-vladimir-poutine_6068445_3210.html 
x Alexey Sakhnin«How a Russian Nationalist Named Alexei Navalny Became a Liberal Hero»Jacobin, 31janvier2021. https://jacobinmag.com/2021/01/alexei-navalny-russia-protests-putin 
xi Le Monde, 2février2021, op.cit.  
xii Alexey Sakhninop.cit. 
xiii «Russie : » La foule qui se mobilise pour Alexeï Navalny est loin de suffire à faire trembler les fondations du régime" »Le Monde, 3 février 2021. https://www.lemonde.fr/international/article/2021/02/03/russie-la-foule-qui-se-mobilise-pour-alexei-navalny-est-loin-de-suffire-a-faire-trembler-les-fondations-du-regime_6068640_3210.html 
xiv Le Monde, 2février2021, op.cit. 
xv  Robert Coalson, «Is Alexei Navalny a Liberal or a Nationalist?»The Atlantic, 29juillet2013. https://www.theatlantic.com/international/archive/2013/07/is-aleksei-navalny-a-liberal-or-a-nationalist/278186/ 
xvi «Alexei NavalnyRussia’s vociferous Putin critic»BBC News, 4février2021. https://www.bbc.com/news/world-europe-16057045 
xvii AFP, «Poutine plus populaire que jamais en Russie», La Presse, 7août2014. https://www.lapresse.ca/international/europe/201408/07/01-4789968-poutine-plus-populaire-que-jamais-en-russie.php 
xviii Le Monde, 3février2021, op.cit. 
xix Le Monde, 2février2021, op.cit.  
xx Proverbe russe. «Tony Wood, Les opposants russes sont toujours corrompus...», Le Monde diplomatique, septembre2019. https://www.monde-diplomatique.fr/2019/09/WOOD/60372 
xxi Le Monde, 3février2021, op.cit.  
xxii Jacques Lévesque, «Où va la Russie?», Le Devoir, 13février2021. https://www.ledevoir.com/opinion/idees/595157/ou-va-la-russie 
xxiii Ibid.  
xxiv Ibid. 
xxv Ben Noble, « Alexei Navalny suspected poisoning : why opposition figure stands out in Russian politics », The Conversation, 21 août 2020. https://theconversation.com/alexei-navalny-suspected-poisoning-why-opposition-figure-stands-out-in-russian-politics-144836 
xxvi Le Monde, 3février2021, op.cit.  

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