Environnement
Axiomes pour une lutte écologique
Opinions
| par Daniel Stern |

20 mars 2014 – Le Devoir annonce la publication d'une étude prédisant l'effondrement de la civilisation actuelle dans quelques décennies. [1] La spoliation et la surexploitation des « ressources » et les inégalités sociales croissantes y sont la cause de notre fin. Cette étude commanditée par la NASA s'ajoute à la multitude de rapports mettant en lumière la catastrophe planétaire en cours.

31 mars 2014 – Le GIEC, un regroupement d'experts et d’expertes en environnement mandaté par l'ONU, annonce que le réchauffement climatique sera plus grand que prévu. [2] De plus, le rapport publié annonce notre atteinte prochaine d'un point de non-retour et déclare du même coup que nous ne sommes absolument pas préparé-e-s pour la catastrophe à venir.

22 avril 2014 – Pendant ce temps, en l'honneur du Jour de la terre, on nous propose de « fêter la planète en changeant nos habitudes ». [3] Du déni, aux larmoiements passifs, à la posture glorifiant la fin de l'humanité comme cynique libération de la planète, une seule question reste encore humainement pertinente : celle de l'organisation, ce fameux « Que faire? ». Esquisse pour une réflexion en ce sens, ce texte vise à poser à partir des analyses de Günther Anders [4] quelques axiomes nécessaires aux luttes écologiques en cours et à venir.

§1. La catastrophe qui se dessine est le résultat de notre atteinte prochaine de la limite : le temps du monde fini commence.

« Une croissance exponentielle infinie est impossible sur monde fini ». Depuis quelques décennies nous sommes à même de penser la finitude de notre monde. [5] Alors, on avait tiré l'alarme déclarant que de dévorer de plus en plus vite ce que l'on sait comme étant limité mènerait à une impasse. Aujourd'hui, les « objecteurs de croissance » nous avertissent de notre atteinte prochaine de la fin. Mieux, l'épuisement a déjà commencé, la raréfaction de ce qui permet la vie fait déjà des ravages : la catastrophe est déjà en cours. Les catastrophes naturelles et humaines qui se multiplient depuis les dernières années seraient des effets collatéraux et précurseurs d'une catastrophe à l'échelle du globe. La majorité des forêts ont été ravagées. La vie océanique sera presque entièrement détruite dans les prochaines décennies. L’eau encore potable ne sert plus à la vie. Nous sommes à court d’espèces, nous sommes à court de terres et nous sommes à court de temps. [6] « Il est minuit moins cinq ». Déjà, l'absence de futur commence à poindre.

§2. Il faut dorénavant renoncer à prendre notre mode de vie pour acquis.

Devant l'atteinte prochaine de la limite, plusieurs revendiquent le maintien de leur mode de vie. De ce point de vue, il semble nécessaire de développer de nouvelles sources d'énergie pouvant pallier la fin de l'ère du pétrole. Ils et elles disent ainsi : « Je veux continuer comme avant … et d'ailleurs ce serait sympa s'il y avait encore une planète ». Au contraire, le maintien de la vie, notamment humaine, sur Terre devrait être le point de départ de la lutte environnementale. Il faut partir de cette exigence minimale et déterminer ce qu'il faut faire pour l'atteindre … que cela implique ou non la continuation de nos habitudes de vie. S'accrocher à tout prix à certaines pratiques risque fort d'en entrainer la destruction, en emportant toutes vies sur terre du même coup.

§3. Le gaspillage n'est pas le problème, le recyclage n'est pas la solution.

Le gaspillage n'est pas un comportement hasardeux moralement condamnable, mais une situation globale inhérente à la production. La catastrophe à venir n'est pas le résultat de cette lumière allumée oubliée, du robinet qui coule pendant que l'on se brosse les dents, la pollution n'est pas causée par ces déchets jetés à côté de la poubelle. « Recycler, réutiliser et réduire » constituent de fausses solutions pour un faux problème. La surconsommation croissante est nécessaire à la croissance de la surproduction. Le gaspillage de masse – que ce soit ce que l'on consomme, ce qui est jeté sans consommation, les produits-déchets collatéraux ou les produits déchets-programmés à retardement – fait partie intégrante de l'industrie de production de masse. [7] S'attaquer au gaspillage, c'est prendre le problème à l'envers : le problème, c'est la surproduction. Il ne faut plus demander aux automobilistes de fermer leur moteur. Si, d'une part, une voiture produite implique son utilisation, sa consommation de pétrole hebdomadaire et sa péremption pour son remplacement, d'autre part, sa production pollue autant que l'ensemble de son fonctionnement. Ce n'est pas les moteurs qu'il faut fermer, mais les usines à voitures.

§4. L'erreur d'« acheter, c'est voter » : l'achat comme le vote sont, à notre époque, des produits de masse.

Baser notre action sur une « demande » de produits « équitables », « bio » ou « naturels » est une illusion : de nos jours, la consommation de masse est un produit fabriqué en série. On pourrait même dire que la consommation a été avalée par la production alors que les moments de consommation sont avant tout des moments de production d’humains de masse. [8] Davantage, certaines entreprises – dites publicitaires – se dédient justement à la production d’êtres de masses pour la « consommation » des produits de masse. [9] La demande est le produit de l'offre, les besoins sont le produit des produits. [10] Au mieux, tenter de consommer de façon responsable néglige irresponsablement l'état actuel de la production tel un privilège moral réservé à une élite intellectuelle. Au pire, le boycott est une tentative disproportionnée devant l’hydre de la production et, à l’inverse, les impératifs de la production infiltreront plutôt la lutte écologique en la transformant en marchandise « éthique » surproduite – en témoigne la prétendue voiture verte, oxymore sur roues. « Vert est la couleur de l'argent ». Peut-être faudrait-il encore attaquer les entreprises productives plutôt que culpabiliser les personnes limitées par leurs impératifs budgétaires et/ou dont les désirs sont produits par la publicité.

§5. Notre course inlassable vers le gouffre n'est pas le résultat d'une folie ou d'un manque de vision qu'il faudrait raisonner ou éclairer.

La métaphore consacrée nous représente comme des bolides filant à toute vitesse vers le mur du réel, chaque bolide en compétition pour dépasser les autres automate-mobiles. Or, ce comportement n'est pas le fait d'une erreur de calcul, d'un manque de jugement ou d’une ignorance crasse. Il ne s'agit pas de convaincre nos dirigeants et dirigeantes de prendre une autre direction : ils et elles suivent le code de la route, et pire, l'engin est obligé de toujours accélérer pour fonctionner. En effet, son moteur est un système économique particulier qui se nomme « capitalisme »; notre course est la course inlassable de l'accumulation capitaliste. Le mode de fonctionnement de cette machine exige son extension constante, son extension exige davantage de « ressources » à exploiter. Le Moloch doit tout avaler, il doit dévorer de plus en plus pour se maintenir, intégrer davantage le monde à son système, surproduire pour exister. Nos classes dirigeantes savent comment fonctionne le monde et agissent comme il le faut : c'est le monde qui ne tourne pas rond. Rien ne sert de les convaincre, puisqu’elles ne dictent pas le fonctionnement de la course, mais s’assurent uniquement que le bolide aille droit. Leur dire que tout droit il y a un mur n’aidera pas : si elles ont les mains sur le volant, c’est le bolide – le mode de production capitaliste – qui dirige. Une telle machine ne se raisonne pas. Elle ne s’arrêtera pas. Nous devons l’arrêter, mettre du sucre dans l’essence, peter ses pneus, mettre le break à bras. Saboter le capitalisme, entrer en décroissance ou alors le choc, la catastrophe. Freiner nous-même fera moins mal que de freiner avec un mur.

§6. Toutefois, nous manquons tout de même de vision : nous sommes aveugles face à l'apocalypse

Aujourd’hui, on peut dire que la plupart d’entre nous a entendu parler du « réchauffement climatique » et savons plus ou moins de quoi il en retourne. Or, bien que nous sachions l’imminence de la catastrophe comme sa gravité, aucun mouvement millénariste n'a été déclenché, aucune vague d’émeutes : il ne se passe rien. L’humanité ne paraît pas dévastée d’angoisse collective devant son auto-annihilation prochaine. À vrai dire, il semble que nous sachions sans comprendre, sans prendre réellement conscience de la situation. On en voit les prémisses. Mais ce qui doit advenir – famines, guerres des « ressources », désastres superposés à répétition, extinction de la vie – on ne le voit pas maintenant, on le verra trop tard. Sa révélation sera exponentielle et à retardement. La catastrophe déjà en cours est partout – extinctions d'espèces, désertifications, déforestations, réchauffement – mais nulle part, car divisée contre notre vision. Les raisons de cet aveuglement sont multiples – la division du travail voile la finalité de nos actes réduits à leur instrumentalité, notre imagination ne peut rejoindre les confins de nos capacités meurtrières, ce qui est à venir dépend de nos actes présents tout en étant maintenant invisible et incommensurable. Bien que nous sachions, nous sommes aveugles devant l’apocalypse. [11] Aveugles, au sens où l’on ne se sent pas concerné, où l’on ne peut réellement imaginer la catastrophe. Le travail à faire n’en est pas un d’information. Il s’agit de faire de la situation un enjeu politique et moral sur lequel toute personne a à la fois une responsabilité et un pouvoir direct. Retrouver la maîtrise de nos finalités peut étendre notre vision prospective. Seule la possibilité d’une prise en charge collective peut mener à la prise de conscience collective.

§7. Le « chaque petit geste compte » est un leurre contre notre responsabilité et empêche de penser le changement.

Si l’aphorisme « chaque petit geste compte » était basé sur l’idée qu’un cumul de gouttes d’eau allait faire raz-de-marée, on ne peut qu’en constater l’échec. Au lieu de multiplier les actions, il est plutôt prétexte à leur individualisation et à leur rapetissement. D’une part, alors que la surproduction dévastant la terre est faite collectivement, la révolte pour la libération de la vie doit aussi être collective. Un petit geste éthique ne fait pas de mal, mais valoriser l’action individuelle au détriment de l’action collective, c’est édenter le peuple, c’est mettre de côté l’union nécessaire pour supprimer le réel problème, le capitalisme. Il ne faut pas collectivement agir individuellement (comme dans l’isoloir électoral), mais chacun et chacune prendre part à l’action collective. Peut-être est-ce la seule façon d’être et de dépasser notre état de produits de masse : se réunir, dialoguer ensemble sans intermédiaire et s’organiser en groupe vers une prise en charge collective de nos vies au-delà d’un individuel massifié. Autrement dit, il ne faut pas sombrer dans le prêche d’une vie individuelle éco-monastique. L’enjeu n’est pas à qui aura accès au paradis végétarien, mais si l’on sera toujours en vie dans 50 ans. [12]  D’autre part, on ne sauve pas le monde dans son salon et faire « sa bonne action » de la journée ne sert qu’à se déculpabiliser. Sur le cadavre de la planète dévastée, il sera marqué « seuls comptent les gestes qui font la différence ».

§8. Certaines voies de sortie ne mènent pas vers la sortie, sinon vers une sortie de la vie.

Au cours de la lutte, il faudra aussi garder à l’esprit que s’il est possible que l’on sauvegarde la vie sur terre, on y construise du même coup un enfer anti-humain. Divers modes de survie, s’ils préservent l’avenir, doivent aussi être évités impérativement. Les énergies vertes ou renouvelables les plus efficaces nous mènent, par la continuation de la surproduction capitaliste, vers le mur : l’impact retardé n’en sera que plus douloureux. L’imposition du respect environnemental, par un état fort, ses législations et sa police, pave la voie à l’écofascisme. De même, la liberté humaine doit lutter contre tout gouvernement mondial. La virtualisation de l’économie est une triste lubie [13] des populations connectées en réseaux exportant leur destruction environnementale en même temps que leurs industries.  Les biotechnologies, pires entre toutes, pourraient effectivement sauver la vie … au prix de faire de la nature, de la vie, des êtres humains, du monde, des produits de laboratoire. En haut de cette porte de sortie, apparaît en rouge « vers Le Meilleur des mondes ». [14]

§9. Face au désastre, les recettes de nos parents ne suffiront plus : il nous faudra des recettes pour le désastre.

Que vous souhaitiez l’arrivée de la catastrophe avec ardeur comme point d’éclatement d’un quotidien aussi répétitif que la chaîne de montage; que vous appréhendiez cette situation imaginant le lot de destruction, de guerres et de vies brisées qu’elle entraîne; que vous pleuriez tout ce qui meurt déjà, ce que l’on souille, ce que l’on piétine, ce que l’on exploite, ce que l’on spolie, cette terre mère dévastée, déjà; que vous vous identifiez à la lutte à venir, comme un terrible destin, un défi incommensurable lancé par la machine industrielle, cette lutte devenant le sens de votre vie; vous devez savoir que la lutte écologique, la résistance actuelle et à venir, le combat au sein de la catastrophe, tous devront être au-delà de tout ce que nos parents ont déjà vécu. Au moment de la catastrophe, aujourd’hui et demain, la résistance devra être partout. Nous ne pourrons plus compter sur nos institutions, nos partis politiques, nos organismes humanitaires, nos entreprises multinationales : nous ne pourrons compter que sur nous-même. S’il faut entrer dans cette guerre de libération, l’engagement de chaque sera direct et autonome. Les grands regroupements « politiques » encrassés dans la fange actuelle ne peuvent renverser le système dont ils embrassent les structures. Alors, nous serons organisé-e-s en troupes, en bandes, en comités invisibles, en groupe d’ami-e-s, de bridge, de football ou de travail. Dans la lutte collective contre la catastrophe, au cœur du désastre, les recettes de nos parents ne suffiront plus : il nous faudra des recettes pour le désastre. [15]

[1] « L'humanité risque l'effondrement d'ici quelques décennies », Le Devoir. 20 mars 2014
[2] « Climat : catastrophe à l'horizon », Le Devoir. 5 avril 2014
[3] Le slogan de la campagne 2014 du jour de la terre était exactement « Fêtons la planète en changeant nos habitudes ». Voir le site de l’organisation : http://www.jourdelaterre.org/agenda-2014/
[4] Penseur entre le journalisme et la métaphysique, adepte d’une certaine philosophie de l’occasion, il se démarque notamment dans sa pensée de la technique, de la troisième révolution industrielle et de la bombe atomique.
[5] Jacquard, Albert. « Finitude de notre domaine » dans Monde Diplomatique. Mai 2004. http://www.monde-diplomatique.fr/2004/05/JACQUARD/11175
[6] End : Civ un documentaire de Submedia disponible en ligne. http://www.submedia.tv/endciv-2011/ ou sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=3hx-G1uhRqA
[7] Anders, Günther. « L'Obsolescence des produits » dans L'Obsolescence de l'humanité, tome 2 : Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle. Éditions Fario, Paris, 2011 (1980), 428 p.
[8]Anders, Günther. « Donnez-nous notre mangeur quotidien » Ibid 1980, pp. 15-17
[9] Dont la pratique influence progressivement la vente électorale de député-e-s marchandises.
[10] Anders, Günther. « Le monde comme fantôme et comme matrice » dans L'Obsolescence de l'humanité, tome I : Sur l'âme à l'époque de la deuxième révolution industrielle. Éditions de l'Encyclopédie des nuisances et Éditions Ivrea, Paris, 2002 (1956), pp. 117-243
[11] Anders, Günther. « Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l'apocalypse » Op. cit. 1956, pp. 261-361
[12] Keith, Lierre. The Vegetarian Myth; food, justice and sustainability. PM Press, 2009, 320 p.
[13] Malet, Jean-Batiste. « Amazon, l'envers de l'écran » dans Monde Diplomatique. Novembre 2013. http://www.monde-diplomatique.fr/2013/11/MALET/49762
[14] Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes
[15] Recipes for disasters. CrimethInc. http://www.crimethinc.com/books/rfd.html et disponible en ligne :  https://we.riseup.net/assets/35370/crimethinc.recipes.for.disaster.an.an...  

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Un glissement préférentiel pour le collectif comme réponse au «Que faire?» me questionne à mon tour : quel est ce collectif? Est-il pensé par la figure d''un État? d''une nation? ou d''une simple addition des multitudes qui spontanément s''organiserait? Je demeure sur ma faim, mais la forme discursive empruntée, assumée, est efficace.

La question de l''identité des sujets proprement révolutionnaires est effectivement pertinente, cela d''autant plus considérant la transformation de la figure des ''''prolétaires'''' vers celle des ''''salarié-e-s". \nMon impression est que les pouvoirs en place poussent à la transformation de la société vers une individuation des masses et une désunion-segmentation des forces oppositionnelles. Une part de se texte se voulait donc contre-attaquer cette tendance: appeler à la solidarité. Comme on dit, seule la force du nombre demeure notre avantage.\n\nCeci dit, quel collectif : est-ce un état, une nation ou entité quelconque de nature spontanée ? Bien sûr que non! \nIl me semble que la révolution doive-ne peut se faire qu''à partir de personnes concrètes liées collectivement par des affinités ou intérêts réels. C''est ce à quoi tentait de répondre le §9 : ''''nous serons organisé-e-s en troupes, en bandes, en comités invisibles, en groupe d’ami-e-s, de bridge, de football ou de travail''''. Même un journal étudiant peut devenir une cellule révolutionnaire!\nVoilà pour moi une base dans laquelle les individus par les discussions, la camaraderie, l''organisation et la solidarité peuvent être des sujets révolutionnaires. Il s''agit d''une base concrète sur laquelle d''autre coalition pourront être forgés.\n\nIl ne s''agit pas de se libérer soi-même, de faire en soi le changement que l''on veut voir au monde, mais que tout le monde se libère et soit libre ... la meilleure façon de réaliser cette nécessité me semble être de le faire ensemble. \nEnsemble, renversons le monde ?