Société
Totalitarisme 3.0 : (3/3) La fin de la méga-machine
Idées
| par Daniel Stern |

De vieux mots porteurs d'un sens éclairant pour aujourd'hui ressurgissent parfois des dictionnaires poussiéreux. Leur mobilisation est polymorphe et ne se laisse pas fixer par la photographie de l'esprit analytique. Tel est actuellement le cas du terme « totalitarisme » qui ressurgit des cendres dans lesquelles la mort de l'URSS l'avait plongé. Sa résonance est un renouveau; les discussions qui l'invoquent indiquent une époque nouvelle qui demeure inscrite en continuité avec les calamités du XXe siècle.

Dans le premier article de ce dossier sur le totalitarisme, la technique avait été posée comme l'essence du totalitarisme. Il siégeait en elle le désir intrinsèque de s'étendre jusqu'au point de recouvrir le monde de son mode de gestion. Le rêve de toute machine – l'utopie en cours de réalisation au fur à mesure que la technique s'infiltre dans nos vies et que les totalitarismes changent de visage – ce rêve, c'est la méga-machine. Notre époque est celle de la fin de ce parcours ; nous vivons les derniers moments de la finalisation de la méga-machine, autrement dit du totalitarisme au sens fort du terme.

Les premiers exemples de la méga-machine : la ville et l'électricité

La méga-machine. Premier à nommer la bête de la sorte, Lewis Mumford avait vu sa manifestation originelle dans la ville. Les villes incarnaient pour lui les prémices d'un système organisé : une grande organisation interconnectée visant à l'efficacité, le rassemblement de plusieurs systèmes de production en un même lieu et dans la ville moderne l'assurance de leur connexion. Dans ce modèle, l'intégration se faisait surtout auprès des canaux de liaisons : les voies aménagées prenaient avant tout le rôle d'atténuer les frictions entre les systèmes. Toutefois, de notre perspective actuelle, on peut constater que l'intégration impliquée par la ville demeure incomplète. Avec la ville, on demeure dans une situation de relative indépendance des machines où leur connexion passe encore par l'intermédiaire de systèmes externes. La ville n'est que la grande horloge de la voie de passage : elle rassemble dans un même lieu, mais ne crée qu'une esquisse de totalité[i].

Plus tard, c'est dans l'électricité que l'on avait senti les bases d'une éventuelle réalisation de la méga-machine. Dans un texte sur « L’obsolescence des machines », Günther Anders avait eu l’intuition que l’électricité permettait cette réelle interconnexion[ii].  Mais encore, il nous faut critiquer cette vision depuis notre perspective, puisque l'interconnexion électrique se limite à l’énergie, la source d’alimentation. C’est une interdépendance à la même source, et non une organisation globale sous l’égide de la méga-machine. Néanmoins, mettre le doigt sur cette interdépendance désignait une vulnérabilité toujours présente « d'un système bâtit sur un autre système »[iii].  Vulnérabilité dont Hunger Games : Mockingjay avait su exploiter le motif avec justesse par la représentation des rebels-les du district 9 faisant sauter un barrage électrique.

Internet, la toile se referme

Aujourd'hui, Internet porte dans son essence la réalisation de la méga-machine, car par son effet de coordination, il permet aux parcelles divisées du monde de faire système. Non seulement il y a interconnexion aussi bien des machines que des êtres humains, mais cette interconnexion permet la coordination, c'est-à-dire la subsomption de chaque partie divisée sous la méga-machine.

L'informatique apparaît fonctionner d'emblée sur ce mode de la division-réunification ordonnée, c'est-à-dire sur le mode de la totalité. Avec Internet, c'est de façon plus globale que les interactions sociales tombent sous le signe de la totalité. Alors qu'Internet comme les autres médiums de télécommunication semble avant tout relier les gens et transmettre de l'information, il inscrit fondamentalement la structure de la totalité dans son rapport au monde : Wikipédia organise le savoir telle une totalité où chaque élément est séparé du tout et renvoie à un autre article ; Facebook organise les rapports sociaux telle une totalité d'individus mis en réseaux via Internet ; Google dissèque Internet pour en rendre l'analyse totalisante ; Amazon et Netflix dépècent les actes de consommation au gré d'algorithmes. La masse atomisée réunie par l'analyse en tant que totalité : voilà le mouvement totalitaire tel que décrit par Vioulac, de division du tout et de son organisation en totalité.

Ce n'est pas dans ses erreurs ou ses défauts qu'il faut critiquer Internet. Les piratages et autres failles ne sont que des ratés d'un système en train de se mettre en place. Le danger ne se situe pas dans ses échecs potentiels, mais bien dans sa réussite parfaite. De même, alors que les débats autour de Facebook concernent généralement ses impacts personnels ou les modes individuels d'utilisation, il faut déplacer la cible de la critique. C'est toute la société qui agit et ressent différemment : il faut dépasser l'impact individuel de la technologie pour entreprendre de regarder ce dans quoi toute notre société s'engouffre.

En ce qui concerne le web 1.0 et 2.0, ce sont les rapports sociaux qui étaient avant tout affectés. Or, depuis quelques années, le web 3.0 dans son développement pave la voie d'une totalisation beaucoup plus large. En effet, du système des interactions sociales, on passe à un système des objets. À la systématisation des rapports humains s'ajoute la systématisation des sphères du monde intouchées par les premières versions de la main divine virtuelle. La systématisation des choses enserre ce qu'Internet 1.0 ne pouvait pas atteindre dans sa limitation toute virtuelle. Et avec cette dernière étape franchie, c'est vers le monde que tend la connexion, c'est-à-dire la totalisation. La méga-machine s'incarne dans des appendices matériels dépourvus de l'intermédiaire humain, l'interconnexion devient aussi celle des objets.

L'Internet of things – pour reprendre le terme consacré du web 3.0 – recoupe les devices du GPS au drone en passant par la brosse à dents interactive ou la cafetière branchée sur le net pour fin de service et d'entretien en direct[iv].  La connectivité des objets permet réellement la méga-machine, car ce n'est qu'ainsi que les machines les plus éloignées – non plutôt, en dépit de leur position spatiale – pourront se joindre et agir sans hiatus. La distance physique entre les différentes machines était l’un des obstacles les plus concrets opposé à la réalisation de la méga-machine. Cette nouvelle possibilité d’interconnexion presque instantanée, en dépit du positionnement dans l’espace, transforme radicalement le pouvoir de totalisation de la technique[v].  Par exemple, il n'y a alors rien de plus simple que d'avoir un méga-ordinateur chargé de la coordination à distance de plusieurs appareils – que ce soit des appareils de production, de surveillance ou de livraison de livres – tels des appendices d'une seule et même machine. On voit cela dans le cas de l'agriculture, où un ordinateur central cumule une quantité de données prélevées par d'autres machines à son service. De ces informations calculées au mètre près découlent des prévisions qui permettent de répandre semences, engrais, pesticides et autres avec une précision inégalée. Même signe dans l'industrie où le travail de supervision et de coordination des machines ou de leur serviteurs humains peut être effectué par une machine qui l'on pourrait dire englobe toutes les autres. Le Venus Project mis de l'avant dans le deuxième film du mouvement Zeitgeist fait déjà craindre le pire : une coordination mondiale par un méga-ordinateur de la production, distribution et gestion des besoins pour le règne du bonheur et de l'abondance[vi]!  Ou alors, à l'ère du totalitarisme 3.0, ne faut-il plus penser en termes d'une seule unité dominant le tout, qui aurait été le mode du premier totalitarisme, mais bien sous la forme d'une méga-machine formée par la somme immatérielle de la totalité connectée et en constante interaction.

Dans tous les cas, il faut se rendre à l'évidence : l'Internet du temps des réseaux sociaux apparaît aujourd'hui comme ridiculement limité. Le potentiel de l'extension d'Internet vers le web 3.0 est bien de recouvrir l'ensemble des objets de notre quotidien. Déjà, la combinaison de cartes virtualisées et de dispositifs de géolocalisation permet de savoir en tout temps la position d'une personne ou d'un transport, notre emplacement en temps réel, les lieux visités, etc. Nous assistons à un nouveau mouvement de cartographie du globe sur le mode de la numérisation. Nous nous dirigeons vers une situation où il ne sera plus virtuellement possible d'être « déconnecté » : nous nous connectons constamment à la toile – celle d'une véritable araignée dont nous sommes les proies –  et nos objets nous connectent constamment malgré nous aux autres machines. Bref, la domination de la totalité aura bientôt recouvert le monde, le totalitarisme technique sera alors complet.

Entre temps, il nous reste encore quelques espaces et quelques interstices entre les tenailles de la bête. Le wi-fi se répand de plus en plus et les objets, les transports et les personnes déconnectées sont de plus en plus rares. Néanmoins, nous sommes encore dans un moment de connexion disjointe où plusieurs moments échappent aux technologies connectées. Mais ce « encore » n'existe déjà presque plus. Les zones d'ombre sont de rares oasis dans le monde de la surveillance. Dans Minority Report, alors que la ville est truffée de dispositifs fonctionnant par scans rétiniens automatiques, la seule solution pour se cacher est de perdre ses yeux. L'adage « Au royaume des aveugles, le borgne est roi » devient ironiquement « Au royaume des omni-voyants, l'aveugle est roi »[vii].  Si le futur est nôtre à écrire, les possibilités se restreignent vertigineusement : déjà, un futur non libre commence à poindre.

Le constat s'impose : Internet réalise le rêve que les polices secrètes du XXe siècle n’avaient jamais réalisé. Si on regarde les tâches concrètes que tentaient d'accomplir ces polices – inspection des communications et autres missives, propagande permanente, surveillance et contrôle des parties les plus infimes et personnelles de la vie de ses membres, atteindre les subjectivités jusqu'à elle directement, en elle dans leurs désirs, être la médiation totale qui n'est plus considérée comme une médiation – les technologies actuelles en offrent la capacité à un degré terrifiant. Pire, plus besoin que la police ouvre les lettres ou écoute les téléphones : on envoie nous-mêmes nos messages directement à la police, chaque mot de notre missive traverse le filtre de l’appareil : le device policier est désormais le passage obligé de la communication humaine.

Big Data

Toutefois, le mode d'opération de cette nouvelle police est d'autant modifié que sa puissance d'action est décuplée. L'enregistrement total permis par Internet n'équivaut pas à la filature d'un suspect particulier, ce manque de moyen est démodé, voire complètement obsolète. Du point de vue de la prise d'information, la dissolution de nos liens sociaux et du quotidien au sein d'Internet coïncide avec l'enregistrement généralisé par la machine. Chaque individu, quel qu’il soit est enregistré, non pas selon ses caractéristiques particulières, mais bien en dépit de celles-ci. Le système de contrôle a d'ores et déjà dépassé le stade individuel : l'enjeu est plutôt d'obtenir un portrait total de la société. Il s'agit de capter les schémas normaux et les variations; connaître les positionnements de chaque point en temps réel ; pouvoir s'adapter et repérer les « anomalies ».

Ce qu'on a nommé dernièrement Big Data correspond cruellement à cette logique. Encore une fois, les données individuelles perdent de l'importance, si ce n'est en tant que données dans un amas plus grand. Chaque donnée doit être prise, mais seulement parce qu'elle participe à une quantité de data suffisamment grande pour servir l'analyse disséquant le réel afin d'en faire une totalité.

Cartes de points, cartes de crédit, cartes opus… Chaque achat, chaque visionnement, tout ce qui est connecté sur Internet, tous ces « dispositifs » cumulent des données. Alors que récemment les données étaient encore disjointes et inutilisées, le mouvement actuel tend à leur réunion, à leur mise en enchère et à leur exploitation. À vrai dire, Uber n'est que l'appareil de centralisation et de rentabilisation d'une réalité déjà existante. Les taxis s'étaient dotés de GPS, Uber a couplé le GPS du cellulaire des conducteurs avec celui des clients et a rassemblé le tout sur une plateforme collective : le tour était joué. Or, le combat entre Uber et les villes ne se déroule pas uniquement entre la médiation de la technique versus celle des institutions, il se déroule aussi autour de la détention du portrait Big Data de la circulation automobile urbaine. Si la ville était la première conception de la méga-machine, le péril contemporain porte ce jugement contre la ville intelligente.

L'aboutissement de cette prise totale de données visée par les Big Data est une connaissance totalisante – une cartographie qu'il faudrait nommer numérisation – sans compréhension du réel. Par l'intermédiaire des différents appareils électroniques, la réalité passe d'une nature qualitative à un état quantitatif décodable au lecteur numérique. Or, cette manifestation n'est que la dernière d'un mouvement qui avait commencé bien des années plus tôt avec Google et Facebook. Le web 3.0 ne fait qu'exacerber cette logique déjà bien implantée « où il s'agit, selon Evgeny Morozov, de tout numériser et de tout connecter à Internet (25)».

Cela dit, la numérisation ainsi effectuée n'est pas une unique photo, mais une prise de donnée en continu. Nos activités ne sont plus disjointes, mais enregistrées comme un trait continu inter-relié dans une constante mise en relation. Ce qui a de l’importance n’est plus ce que l’on est, mais ce que l’on fait, avec qui et avec quoi, sur le long terme. La prégnance du crédit et le délaissement de l'argent liquide au profit des transactions électroniques facilitent radicalement cet enregistrement permanent. Ainsi, les publicités personnalisées n'étaient que le premier résultat d'un mouvement dont le second stade est la compilation de données à l'échelle d'une société entière. « Aucune de nos transaction électroniques n'est jamais réellement terminée : les données qu'elles génèrent permettent non seulement de nous suivre à la trace, mais aussi d'établir un lien entre des activités dont on préférerait peut-être qu'elles restent séparées[viii]. »  Les Big Data se développent dans la cartographie d'un réseau de relations. On se dirige vers ce que l'on pourrait nommer un méta-portrait, vers une immense mine de prise de données « empiriques ».

Et au cœur de cette excavation à ciel ouvert, il y a – autant vulnérables que participants-es – « nous ». Le plus terrible alors c'est peut-être de faire de l'être humain une donnée parmi tant d'autres parfaitement quantifiable c'est-à-dire prévisible. Le film Money Ball met en scène l'histoire vécue de l'application au baseball de cette logique. À partir de la théorie de Bill James, Peter Brand y décompose les parties en « wins-runs », soit des composantes calculables et optimisables. Un personnage du film exprime le résultat de la sorte : « Age, appearance, personnality : Bill James and mathematics cut straight through that. » Autrement dit, l'être humain ne compte plus, il est divisé en caractéristiques quantifiables par la statistique. Au final, il ne reste que des « traits » et des « stats » à mettre dans une formule. La prédiction mathématique écrase l'être humain et s'oppose dans son mode opératoire à l'expérience, l'intuition et le flair basés sur l'intangible et l'inquantifiable[ix].

L'agir humain

À l'encontre de l'agir technique s'oppose l'incommensurable de l'agir humain. Le geste mécanique se produit par causalité, se décline en fonctions et agit conformément à sa fabrication. Chez les êtres humains – que l'on appelle cela de la liberté, l'âme ou autre chose – les choix, les actes, les motivations demeurent toujours un minimum incompréhensibles. Dans l'être humain, malgré toutes les analyses, il y a toujours un petit quelque chose qui reste insaisissable, que toutes les prises de données ne peuvent atteindre. Le résultat est que, du point de vue du contrôle, les personnes humaines restent des données constamment incertaines.

Dans une distinction particulièrement intéressante entre une première et une seconde technique, Walter Benjamin soulignait le caractère chaque fois unique et différent du geste humain accompagné par la première technique – le levier, la roue, le marteau. La seconde technique était quant à elle marquée par le désinvestissement de l'être humain permettant une répétition du geste parfait et identique de la machine[x].  D'une part, on peut concevoir l'art comme la mise en évidence de ce « défaut de fabrication humain » – c'est-à-dire le fait que l'humain ne soit pas encore produit à la chaîne, en masse identique – où celui-ci est mis de l'avant comme individualité, sensibilité unique, voire génie. D'autre part, la mécanisation des gestes humains que l'on peut aujourd'hui observer incarne la tentative de réduire infinitésimalement la marque du geste particulier.

Bref, l'extension de la robotisation de l'action est justement l'élimination de la possibilité de cet hiatus humain. Le drone ne désobéit pas : le pouvoir agit à travers un intermédiaire qui ne risquerait pas d'avoir un sursaut d'humanité. Cependant, l'enjeu ne se restreint pas au cas isolé de la machine de guerre. Il faut voir comment cette logique s'est déjà répandue et recouvrera bientôt toute notre organisation sociale, désamorçant du même coup toute possibilité de désobéissance, c'est-à-dire d'agir réellement humain.

Le fonctionnaire nazi Eichmann agissait encore dans l'ancien mode de totalitarisme : une bureaucratie technique permettant la déresponsabilisation de l'acte[xi]. Son cas ne doit sa célébrité qu'à l'immoralisme du résultat, à la puissance de son poste et la tardiveté de son arrestation. Mais au fond, son comportement ne lui était pas propre, mais reflétait plutôt le fait de toute une société, d'une organisation sociale particulière relevant davantage de la technique que du nazisme. On l'a dit, notre regard doit se porter sur cette organisation sociale même. Elle était telle qu'il ne pouvait pas reconnaître son acte comme un acte, les exécutants ne pouvaient pas comprendre leur acte comme le leur et ainsi en penser la finalité. La distance des chiffres, la division du travail ou l'ordre des supérieurs restreignaient les capacités morales de ressentir la culpabilité ; ces ruptures de la responsabilité offraient la possibilité de ne pas ressentir le mal fait aux autres. Il appartenait alors aux individus d'effectuer un effort pour ressentir comme avant ou au minimum interrompre leur geste devant leur absence de sentiment.

Cette logique du sentiment appartenait à une autre époque, une époque où seule la responsabilité morale avait été arrachée du geste humain. Notre temps est bien plus dramatiquement celui des assassins, puisque les êtres humains sont de plus en plus retirés entièrement de tous les processus, qu’il s’agisse de procès de production, de destruction, de décision … « Never send a human do a machine’s job», indique la Matrix. Car les humains sont faillibles, nous impliquons toujours la possibilité d'un déraillement. Mais, disons-le, il n'y a probablement rien de pire qu'un système social totalement efficace et infaillible. La voiture automatique élimine la possibilité d'accident, c'est-à-dire la possibilité de façon générale d'agir a-normalement, c'est-à-dire de dévier de la route. En effet, plus les systèmes seront mécanisés, moins il y aura d'intermédiaires humains pouvant désobéir. Plus ils seront informatisés, plus les désobéissances devront composer avec le risque ou le fait de leur enregistrement, voire de leur blocage par la machine elle-même. Et c'est précisément cela qu'il y a de terrible et qu'il faut repérer : l'élimination de l'agir humain, l'écrasement de toutes libertés.

Dans les signes de notre époque, dans cette éclipse de l'agir humain, il faut voir la fin de notre humanité même. « À partir de ce jour-là, affirme Günther Anders, nous n'aurons plus d'autre existence que celle de pièces mécaniques ou de matériaux nécessaires à la machine : en tant qu'être humains, nous serons alors liquidés[xii]. » Le monde de l'efficacité et de la fonctionnalité parfaite ne sera pas humain, c'est-à-dire qu'il ne peut être qu'inhumain et au final n'exister que sans humains.

[i] Mumford, Lewis. The Myth of the Machine. (1967)

[ii] Anders, Günther. « L'Obsolescence de la masse », op. cit. p.121

[iii] Wachowski, Lana et Lilly. The Matrix Reloaded. (2003)

[iv]  Morozov, Evgeny. « De l'utopie numérique au choc social » dans le Monde diplomatique. Août 2014, p.16.

[v] Connectivité : La distinction que je tente d’opérer entre « connexion » et « interaction » part de cette négation de l’espace entre les objets. L’état de présence au monde implique d’emblée un rapport d’interaction constante avec ce qui nous entoure. Les limites de l’action étaient jusqu’à tout récemment dictés par les limites de notre présence. Il y avait coïncidence entre « l’immédiateté de la présence » et « l’immédiateté de l’action ». Or, ce que l’on éprouve aujourd’hui, c’est la disjonction entre la présence et l’action à travers la médiation de la technique. Si toute chose à toujours été en interaction avec son milieu, l’enjeu est bien ici de les abstraire de leur contexte pour les connecter en dépit de leurs positions respectives. Une usine peut ressembler à une grosse machine, mais pour faire un monde-machine, il fallait internet. Seul ce nouveau mode d’interaction qu’est la connectivité permet de faire système à l’échelle du monde. – Cette distinction est notamment développée dans le livre de Zygmunt  Bauman, Amour liquide. 2003. Le Rouergue / Chambon. 190 p. aux pages 118 et 119.

[vi] Joseph, Peter. Zeitgeist : Addendum. (2008)

[vii] Spielberg. Steven. Minority Report. (2002)

[viii]  Morozov, Evgeny. « Résister à l'uberisation du monde » dans le Monde diplomatique. Septembre 2015, p.22.

[ix] Bennett, Miller. Moneyball. (2011)

[x] Ces réflexions sont inspirées des textes « Brèves ombres I » et « L'œuvre d'art à l'époque de sa reproduction mécanisée » de Walter Benjamin.

[xi] Rappelons qu’Adolf Eichmann était un haut fonctionnaire du régime nazi, en particulier responsable de la logistique de la solution finale. Après la guerre, il s’enfuira jusqu’en Argentine où il sera capturé par le Mossad en 1960. Jugé en Israël, son procès passera à la postérité intellectuelle notamment à travers la controverse entourant la série d’articles écrits par Hannah Arendt sous le titre Eichmann à Jérusalem.

[xii] Anders, Günther. Nous, fils d'Eichmann. p.99

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