Culture
Le cinéma, un produit d'étalage?
Analyses
| par Maude Parent |

Les films hollywoodiens deviennent un produit davantage commercial que culturel, mais ne cessent pas pour autant d’attirer de nouveaux admirateurs à chaque sortie de film.

Derrière la vision du réalisateur, l’objectif de la caméra et l’image projetée sur un écran jusqu’à la rétine du spectateur se trouve une importante machine économique. Le cinéma est un produit, un produit qui doit se vendre. Il y a donc une raison qui explique pourquoi des images toujours semblables sont projetées encore et encore sur nos écrans. Ainsi, après The Avengers, il y a Avengers : Age of Ultron, et ce n’est pas tout: il y a aussi deux à trois films sur la vie de chacun des personnages principaux. La recette est gagnante, les profits entrent et le public en redemande. La machine économique de Marvel se met alors en marche; producteurs et réalisateurs s’empressent de fournir à leur public davantage de ce produit miracle. Ce qui semble plaire à celui-ci, puisque The Avengers a récolté plus de 207 millions de dollars aux États-Unis lors de son weekend d’ouverture et Avengers : Age of Ultron, 191 millions [1].

De la science à la fiction

Lucie Roy, une enseignante en cinéma à l’Université Laval, n’irait toutefois pas jusqu’à dire que le cinéma hollywoodien est dépourvu d’innovation. En effet, si les sujets semblent peu se renouveler, le progrès technologique, lui, amène un degré de nouveauté. « Sur le plan technique, relativement à l’application des dernières technologies, il me semble qu’il y a, au contraire, beaucoup d’innovations. [C’est] sur le plan des idées [qu]’il s’agit d’une autre affaire », explique-t-elle.

Le progrès technologique joue un grand rôle dans le succès des films hollywoodiens, d’après le coordonnateur des studios de cinéma montréalais Mel’s, Mathieu Palmieri. « La technologie ne renouvelle pas le cinéma, c’est plutôt le cinéma qui suit la technologie, estime-t-il. Il y a plus d’effets visuels parce que c’est la technologie qui évolue ». La composition visuelle des films ne cesse de s’améliorer et c’est pour cela qu’il est possible de voir de plus en plus de suites récentes de films à succès ayant été produits plusieurs années auparavant. « Les premiers Star Wars étaient faits avec des maquettes donc si on le sait, les effets visuels sont discutables, mais pour l’époque c’était très bien, explique Mathieu Palmieri. Maintenant, on a les moyens de faire mieux, de faire plus avec le numérique ».

Du déjà-vu

Après sept Fast and the Furious, il semble que Universal Pictures n’ait toujours pas fait le tour de la piste avec leurs courses de voitures et prévoit une huitième sortie en 2017 [2]. Il en va de même pour les héros de Marvel, pour lesquels on dénombre en moyenne quatre nouvelles adaptations de bandes dessinées par année. Leur calendrier de diffusion s’étale jusqu’en 2019, et la liste est longue : Deadpool, Captain America : Civil War, X-Men : Apocalypse, Gambit, The Wolverine 2, Guardians of the Galaxy Vol. 2, Fantastic Four 2, Thor : Ragnarok, Avengers : Infinity War Part I, Avengers : Infinity War Part II, Inhumans, pour citer quelques exemples.

Les suites créent un attachement chez le spectateur. S’il a aimé le premier et le deuxième Captain America, il ira forcément voir le troisième. Selon un rapport du groupe de travail sur les enjeux du cinéma (GTEC), « [a]ux États-Unis, huit des dix films les plus populaires de l’été 2013 étaient des suites ou des adaptations » [3]. Et quand le public est au rendez-vous, l’argent aussi y est. « L’industrie cinématographique est carrément capitaliste, admet Mathieu Palmieri. Il faut qu’il y ait de l’argent à faire. Au studio Mel’s, que les idées soient bonnes ou pas, tant qu’il y a un film à produire, c’est bon pour nous ».

Le cinéma hollywoodien n’est pas bien différent de n’importe quelle autre industrie. D’après l’économiste Ianik Marcil, « les décisions de production se bas[ent] sur deux critères principaux: le marché potentiel pour le film et la prise de risques, explique-t-il. Dans les deux cas, une suite à un film qui a bien fonctionné sera évaluée positivement ». Réutiliser ce qui serait considéré comme une recette gagnante trouverait mieux sa place et comporterait moins de risques que de produire un scénario audacieux jamais vu.  « C’est le cas d’une chaîne de restaurant, d’une nouvelle voiture ou d’un film d’un strict point de vue commercial et c’est très triste », considère l’économiste. Faire des suites est donc une option à la fois rentable et sécuritaire qui permet à l’industrie hollywoodienne de continuer à s’enrichir. Dans ce cas, il est plus avantageux de se lancer dans un projet dont les résultats sont connus à l’avance plutôt que de se diriger vers l’inconnu.

La demande du public joue aussi un rôle dans cette absence de nouveauté au niveau des idées. Si les films continuent de fonctionner, c’est parce qu’ils sont nécessairement consommés. La science-fiction semble être le sujet de prédilection des superproductions américaines mais, d’après Mathieu Palmieri, il y a des films pour chaque public-cible. « C’est beaucoup une question de tranche d’âge, note-t-il. Les plus jeunes entre 15 et 25 ans sont plus portés vers des films de science-fiction, mais les plus vieux aiment encore les films d’auteur. Il y en a quand même comme Marvel et DC Comics qui touchent plusieurs tranches d’âge, c’est pour cela qu’ils s’en sortent aussi bien ».

Capitalisme culturel

Le film Jurassic World, dès sa première fin de semaine de sortie, a accumulé près de 209 millions de dollars [4] aux États-Unis seulement, alors que le premier Jurassic Park n’avait récolté que 50 millions [5]. Selon une étude de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec (OCCQ), si les films rapportent plus, c’est également parce que la diffusion est plus large avec le numérique. Il est possible de visionner des films sur plus de plateformes, comme les tablettes ou les téléphones intelligents, ce qui accroît leur accessibilité et, par le fait même, leur chiffre d’affaire [6]. Cette même étude relève toutefois qu’il y a une baisse de l’achalandage dans les cinémas et que les consommateurs recherchent davantage de contenu gratuit. Le Regroupement des distributeurs indépendants de films du Québec (RDIFQ) croit que les plateformes de téléchargement comme Netflix ou iTunes offrent une place de choix aux blockbusters américains , ce qui laisse moins d’espace aux nouveautés, ou aux films d’auteurs [7].

La très large distribution des films américains contribue à faire grandir leur public à l’échelle internationale. Par exemple, d’après une autre étude de l’OCCQ, les films québécois ne sont pas ceux qui prédominent sur les écrans au Québec. De 2008 à 2010, 87 % des individus assistant à une projection, toutes langues confondues, ont visionné un film en provenance des États-Unis [8].

D’après le coordonnateur des studios Mel’s, l’industrie cinématographique doit accumuler toujours plus de capital parce que, dans plusieurs cas, les coûts de production des films sont plus élevés puisque tout, en général, coûte plus cher. Les équipements sont plus dispendieux et nécessitent un plus grand nombre de techniciens spécialistes, qui doivent eux aussi être payés. Les acteurs sont payés plus cher de nos jours, et l’endroit où le film a été tourné est une variable importante. « Mais ce ne sont pas tous les films qui ont des gros budgets, ajoute-t-il. Certains films d’auteur s’en sortent très bien avec peu. Ce n’est pas parce que beaucoup d’argent est dépensé pour le film qu’il va nécessairement rapporter beaucoup ». Le tout nouveau Fantastic Four en est un exemple: après sa sortie le 7 août 2015, le film est désigné comme un flop au box-office.

De la réalisation à la diffusion en passant par la production, le cinéma hollywoodien subit divers changements, car comme toute industrie, il doit s’adapter à la société, qui est continuellement en mouvement. La technologie se développe et le cinéma doit tenir le rythme, autant du côté des effets visuels que des modes de diffusion. Pourtant, les sujets, eux, se répètent, offrant aux spectateurs des suites à des films déjà vus. C’est que cette industrie est moins au service de la culture et a pour but d’être une véritable mine de profits. Pour ce faire, les producteurs et les diffuseurs préfèrent réutiliser un produit dont le succès est, dans plusieurs cas, garanti d’avance. Et afin d’être en mesure de continuer d’exister et de satisfaire aux changements et aux demandes du public, la machine économique doit continuer de tourner pour que la caméra, elle aussi, tourne les images qui animent nos écrans.

[1] http://www.imdb.com/title/tt2395427/?ref_=fn_al_tt_4

[2] IMDb, http://www.imdb.com/title/tt4630562/?ref_=nv_sr_2

[3] GTEC, De l’œuvre à son public, 15 novembre 2013 p. A76

[4] IMDb, http://www.imdb.com/title/tt0369610/business?ref_=tt_dt_bus

[5] IMDb, http://www.imdb.com/title/tt0107290/business?ref_=tt_dt_bus

[6] OCCQ, «cahier 1 – flux financiers et organisation industrielle»État des lieux du cinéma et

de la télévision au Québec, 2011,

[7] GTEC, De l’œuvre à son public, citation de la RDIFQ, 15 novembre 2013 p. A19

[8] OCCQ, «cahier 3 – la diffusion et la consommation» État des lieux du cinéma et de la

      télévision au Québec, 2011, p. 98

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