Je ne me souviens plus : comment la société québécoise est en train de s’oublier

Québec
Je ne me souviens plus : comment la société québécoise est en train de s’oublier
Opinions
| par Rémi Toupin |

Les élections du 7 avril dernier ont encore une fois fait ressortir le problème de cohésion sociale que nous vivons au Québec. Quels moyens prendre pour pallier à cela? Retour sur un mal profond et une potentielle réforme du système électorale pour y remédier.

Nous avons assisté à un bien triste spectacle lors des élections provinciales du 7 avril dernier. Pas que je cherche à critiquer la victoire du Parti libéral du Québec (PLQ), ni à condamner le Parti québécois (PQ) pour sa déconfiture, mais à la lumière des résultats, je constate que les Québécois-es ont définitivement frappé un mur. Il faut dire que la situation politique actuelle ne nous aide en rien, d’abord parce que nous n’avons aucun projet de société cohérent auquel nous pouvons nous rattacher ; ensuite parce que le changement, qu’il soit identitaire, social ou environnemental, est quelque chose que nous percevons mal ; finalement, notre système électoral, dans l’état actuel des choses, ne nous permettra jamais d’avoir un gouvernement qui soit en place parce que nous le souhaitons.

Cette perception de la situation politique québécoise actuelle m’est issue des trois dernières élections, la première au niveau fédéral, les deux autres au provincial. On se souviendra certainement du 2 mai 2011, alors que le Bloc québécois, jusque-là dominant au Québec, a été pratiquement rayé de la carte par la vague orange du Nouveau Parti démocratique (NPD). Premier son de cloche, qui n’a pas été entendu, des Québécois-es pour signifier à leurs députés qu’ils se cherchent. Notre cohésion sociale en prend pour son rhume.

Vient ensuite le 4 septembre 2012, date à laquelle le gouvernement majoritaire du PLQ de Jean Charest est coiffé au sommet par le PQ de Pauline Marois, à la suite d’une année historique sur laquelle nous aurions dû tabler pour enfin nous doter d’un véritable projet de société. Malheureusement, issus d’une nouvelle vague tirant davantage du nationalisme électoraliste de droite, les péquistes n’auront été qu’incohérents par rapport à leurs décisions. Certaines idées auraient pu être bonnes, mais les moyens pour les mettre en application ne convenaient pas du tout. Combiné à une campagne électorale trop axée sur une mauvaise perception de ce que devrait être la société québécoise, cela a mené à leur éviction du pouvoir le 7 avril dernier.

J’aurais souhaité que le gouvernement, qu’il soit libéral ou péquiste, soit minoritaire, car je considère qu’aucun ne mérite de régner en maître. Aucun des deux ne s’intéresse vraiment à mettre de l’avant des idées et des moyens susceptibles de mener à un véritable projet social. L’heure n’est plus à ces deux partis archaïques devant lesquelles nous faisons les girouettes, mais plutôt à d’autres comme Québec solidaire (QS) ou Option nationale (ON) qui amèneraient un vent de fraîcheur à l’Assemblée nationale. Toutefois, pour que ces partis prennent leur place, une réforme du système électorale devra être effectuée, car celui en place présentement ne favorise que les partis déjà bien établis. À preuve, en-dehors des trois partis habituels que sont le PLQ, le PQ et la Coalition Avenir Québec (CAQ, anciennement l’Action démocratique du Québec), seulement trois députés d’autres partis, tous de QS, ont été en mesure de se faire élire lors des quatre dernières élections provinciales, malgré des intentions de vote qui permettraient à beaucoup de ces partis d’amener au moins un député à l’Assemblée nationale.

Plusieurs idées sont à considérer pour se relever de l’immobilisme actuel, mais je souhaite mettre l’accent sur une potentielle réforme du système électoral, enjeu qui est venu souvent à mes oreilles dans les dernières semaines. Premièrement, l’idée la plus souvent mentionnée est celle d’un système de suffrages proportionnel, qui permettrait d’une part d’avoir une plus grande diversité de visions politiques, et empêcherait d’autre part la mise en place de gouvernement récoltant une majorité de sièges avec seulement 35 à 40 % des voix.  Un tel système brimerait toutefois la représentation géographique, et considérant la structure actuelle du territoire québécois, ce n’est peut-être pas à souhaiter. Autrement, les enjeux des grands centres comme Montréal et Québec se trouveraient considérablement avantagés par rapport à ceux des régions. En fait, pour pallier à ce problème, il faudrait s’assurer de tenir compte de la répartition des voix par comtés pour désigner les députés présents à l’Assemblée nationale.

Une autre considération serait d’ajouter un deuxième tour aux élections, de cette façon nous aurions le loisir de voter réellement pour nos convictions une première fois, et ensuite de voter pour l’un des deux partis gagnants au premier tour afin de désigner ce dernier comme gouvernement. Toutefois, bien que ce dernier système permettrait d’assurer une meilleure représentation en chambre en terme de nombre, il nie lui aussi la représentation géographique, et apporte beaucoup moins de compromis et de nuances par rapport aux convictions des gens.

Un troisième système à considérer consisterait à ranger les partis du plus apte au moins apte à gouverner et ainsi désigner le futur gouvernement. Mis en valeur dans les théorèmes d’Arrow et Condorcet comme représentant le système idéal, ce dernier est toutefois difficile à mettre en application, et dans certaines conditions peut mener à des conclusions paradoxales. Par exemple, dans un tel système, ce n’est pas forcément le premier choix des individus qui sera sélectionné, mais peut-être plutôt le second choix qui représenterait un compromis pour l’ensemble des gens.

En fait, Arrow énumère plusieurs conditions pour que la décision d’un gouvernement soit idéale, et stipule qu’aucun système n’obéit totalement à ces critères. Selon son théorème, un choix social devrait 1) être universel, c’est-à-dire être un choix collectif considérant les préférences de chacun ; 2) ne pas présenter de dictateur à savoir que la liste de choix d’un individu ne doit pas correspondre entièrement au résultat de l’élection, afin d’éviter que cet individu n’ait préséance sur les autres; 3) être unanime, c’est-à-dire qu’un choix désigné par tous relativement à une autre option devrait forcément refléter la décision sociale ; 4) être indépendant aux alternatives, c’est-à-dire que le classement de deux options est fait de façon indépendante par rapport aux autres alternatives possibles.

Bref, tout cela met en lumière la problématique actuelle que l’on vit au Québec par rapport à nos décisions de société. Ce qui frappe particulièrement, c’est que nous ne semblons pas désigner ces partis, PQ et PLQ, pour des raisons de conviction politique, mais plutôt parce que le statu quo est l’option dans laquelle nous nous confortons. Bien qu’il n’existe aucune solution miracle, et qu’un changement de la structure politique risque fort de passer par de très grands débats, je conviens qu’il faut réviser le système politique actuel, au moins pour le rendre moins imparfait et assurer une meilleure représentativité en chambre. Ainsi, peut-être que l’on permettra aux Québécois-es de se doter de réels projets de société qui leur redonneront une mémoire collective.

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