Dépoussiérons Edmond de Nevers

Québec
Dépoussiérons Edmond de Nevers
Idées
| par Rémi Villemure |

Plus de six mois se sont écoulés depuis l’élection d’un premier gouvernement caquiste, et les accrochages survenus au mois de février dernier confirment un curieux phénomène : même si le Parti québécois a été pratiquement rayé de la carte, les tensions n’ont jamais été aussi fortes entre Québec et Ottawa depuis vingt ans.

Du refus d’accorder au Québec une déclaration de revenus unique à l’hostilité d’Ottawa envers la politique d’immigration largement soutenue par l’ensemble des Québécois·es, nous assistons à un retour de la discordance, cette propension à la querelle qui a fait la réputation des liens entre le fédéral et le provincial.

Lorsque Québec et Ottawa sont à couteaux tirés, il est toujours intéressant d’interroger le rapport des Québécois et des Québécoises envers leur destin et leur avenir. Et pour ce faire, quoi de mieux que replonger dans les textes qui ont développé précisément cette question?

Parmi les ouvrages les plus importants de la littérature québécoise, l’essai politique L’Avenir du peuple canadien-français alimente encore aujourd’hui les discussions à l’intérieur du cercle universitaire.

Lorsqu’il a été réédité en 2006 dans le cadre du 110e anniversaire de sa publication à Paris, le premier essai de l’intellectuel canadien-français Edmond de Nevers avait déjà été malmené par grand nombre de figures de la vie intellectuelle. On pense à Gérard Bouchard, Jean-Philippe Warren et à Fernand Dumont entre autres.

François Ricard, qui avait été mandaté pour rédiger la postface de cette réédition, s’était porté à la défense de l’auteur après avoir toutefois reconnu que ce dernier ne s’était pas démarqué par l’exactitude de ses prédictions – Nevers était notamment convaincu que le Canada et les États-Unis formeraient très prochainement un seul et même pays. Somme toute, si la dimension historique et sociologique de cet ouvrage devait être évacuée du champ analytique, les lecteurs et lectrices étaient invité·e·s à plonger dans un chef d’œuvre, à la condition d’entrer en territoire lyrique, voire poétique.

Si d’autres commentaires ont été plus élogieux à l’égard de cet ouvrage, il n’en demeure pas moins qu’un constat semble s’être imposé : L’Avenir du peuple canadien-français n’a plus de valeur ni sur le plan du programme politique ni sur celui des projections. Ricard suggère même de retrancher la notion d’avenir à la lecture de l’essai.

Sévère et presque sans équivoque, ce bilan s’avère-t-il juste?

Je propose une relecture de l’ouvrage 13 ans après sa réédition et près de 125 ans après sa publication originale. Nous aurons l’occasion de constater que ce texte regorge de leçons.

Critiques du mouvement patriotique québécois

D’abord, j’emprunterai quelques lettres de noblesse à la prudence. Edmond de Nevers, exilé à Paris vers la fin du XIXe siècle, n’utilise que très rarement le mot Québec.

De l’autre côté de l’Atlantique, il observe plutôt la société canadienne-française. Bien qu’elle soit en partie concentrée à l’intérieur de la Province de Québec, nouvellement fédérée par l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, Nevers jette sur celle-ci un regard plus large, un regard qui l’amène à vouloir rassembler tou·te·s les francophones éparpillé·e·s sur le continent autour de ce qu’il appelle la « mission canadienne-française ». Des dizaines d’années plus tard, Lionel Groulx et François Hertel se feront eux aussi les défenseurs de cette idée.

Afin de déterminer si l’œuvre d’Edmond de Nevers est toujours d’actualité, je me permettrai donc d’interpréter les propos de l’auteur comme une adresse au peuple québécois.

Près de trente ans se sont écoulés depuis la création du Canada, et Nevers est très critique à l’endroit du mouvement patriotique. Selon lui, « l’âme canadienne-française […] s’est laissée envahir par l’apathie et l’égoïsmei ».

Le patriotisme est déjà au XIXe siècle réduit à une posture que l’on prend à l’occasion, par intermittence. Si on menace les « biens » ou la « langue », la population militante souffle sur la poussière et interroge l’opposition « d’après certaines lois, en vertu de certains principes trop étroits pour l’âge moderneii ». Ce mouvement n’est encore possible que lorsque les patriotes ne sont pas occupés à batailler « les uns contre les autres à s’imaginer qu’en menant grand bruit autour de leurs querelles, ils assurent l’avenir de la patrie iii».

Ce qu’Edmond de Nevers nous dit, c’est que les indépendantistes ne s’engagent plus dans la lutte permanente, mais se contentent plutôt d’un patriotisme épisodique, un patriotisme qui poinçonne une carte en entrant. Difficile de ranger ces propos au grenier lorsqu’on se rappelle que le plus récent chef du Parti québécois s’est fait élire en promettant qu’il n’y aurait pas de référendum à l’intérieur d’un premier mandat.

Dans Le séparatisme ne doit pas mourir, brochure écrite en 1939 par le prêtre franciscain Carmel Brouillard, l’auteur qualifie le patriotisme d’ici de « verbal, oratoire, conférencier et five o’clockesque » et suggère « que nous nous contentons d’agiter les spectres de Dollard, de Papineau, de La Fontaine devant des auditoires congestionnés de bonne bière et boursouflés de bonnes crêpes iv».

Nevers semble hésiter devant l’avenue d’une société canadienne-française simplement rénovée. Les « principes trop étroits » ajoutés à la condition de « certaines lois » soulèvent la question toujours actuelle de la valeur d’un autonomisme de province incarné depuis quelques mois par François Legault. C’est que Nevers n’est pas indépendantiste – très peu de gens soutiennent cet idéal en 1896 – mais il semble défendre un projet de restauration concret, soit « tirer parti de toutes nos ressources intellectuelles et matériellesv ». Le Frère Untel avait une formule très forte à ce sujet : « Déblayer n’est pas œuvrer et avant même de déblayer, il faut démolirvi. »

À la lecture de L’Avenir du peuple canadien-français, il apparaît clair que l’auteur en appelle à l’union des mouvements patriotiques. Force est d’admettre que depuis la fondation de Québec Solidaire en 2006, il a rarement été question d’indépendantisme au Québec en dehors des accrochages entre la troisième force politique à l’Assemblée nationale et le Parti québécois. L’alliance entre ces deux partis est d’ailleurs toujours à l’ordre du jour.

Particularités du combat

Le professeur aux HEC Raymond Barbeau avait une formule forte pour symboliser le rapport entre le Canada et le Québec : « Le Canada est un État qui se cherche une nation et le Québec est une nation qui se cherche un État ». Ces deux chasses au trésor se tiennent simultanément et occasionnent un doux marchandage. C’est précisément la douceur de cette tension qui la rend si dangereuse, puisque si subtile et domestiquée.

Honnête observateur, Nevers dépeint le peuple québécois comme celui qui a le moins d’entraves sur Terre. Et c’est bien cela l’ennui.

L’histoire le démontre : un peuple écrasé, piétiné, garroché prend son destin en main et se débarrasse de l’occupant. Les exemples sont nombreux. Mais qu’en est-il des peuples heureux? Loin de moi l’idée de soutenir la thèse d’un Québec accompli et assouvi, mais force est d’admettre que l’analgésique canadien est d’une efficacité totale.

De « l’homme arraché » de Marcel Dubé au « lent martyrisé » d’Alain Grandbois, en passant par « les raqués de l’histoire » de Gaston Miron, le portrait des Québécois·es est le même « au pays de la bonne-entente sucrée », parole de Lionel Groulx. C’est celui d’un peuple brassé, mais qu’on ne dérange plus.

Nevers écrivait que « notre nationalité résisterait à l’oppression » et qu’elle succomberait « par la tolérancevii ». Et si nous étions en ce moment-même à succomber au pays de la tolérance? Et si les optimistes avaient seulement perdu la raison? Force est d’admettre que ces questions sont à l’ordre du jour.

Critique du multiculturalisme avant l’heure

Le caractère visionnaire de L’Avenir du peuple canadien-français s’étend jusqu’à la crainte la plus sérieuse du monde d’un ennemi qui s’approche : le multiculturalisme.

Bien avant l’heure, Nevers réfléchit à cette question : « Lorsque, chez un peuple, la fierté […] commence à disparaître, lorsqu’il a cessé de se créer des titres de gloire, surtout lorsqu’il ne met plus sa gloire à rester ce qu’il fut et subit paisiblement les modifications que l’étranger lui apporte, on peut être certain que son existence est gravement atteinteviii ».

Ce passage indique clairement que la question identitaire préoccupait les intellectuels du XIXe siècle. Ensuite, bien que plus de cent ans aient passé, on réalise que la question se pose sensiblement de la même façon aujourd’hui. La formule est puissante : « paisiblement », mais sûrement.

Vers la fin du mois de janvier, nous avons eu droit à une altercation entre des représentants du Bloc Québécois et l’honorable ministre du Multiculturalisme canadien Pablo Rodriguez. Celui-ci ne s’est pas gêné pour crier à la Chambre des communes que défendre la connaissance adéquate de la langue française chez les nouveaux arrivants et nouvelles arrivantes consistait à ériger un Nous calqué sur un idéal de division.

Nous traversons présentement une bien triste époque, celle où le Nous doit excuser sa maladresse au-devant d’un Nous tous plus inclusif. Une bien triste époque qui traduit l’éloge de quelque passé au tribunal de l’imposture. Une époque où l’évocation de la gloire d’antan – qui pourrait aussi être celle de demain – serait tout simplement sujette à l’agenda de la division. Parler de Nous serait enfin une façon de chasser, de congédier les nouveaux visages d’une société québécoise améliorée qui en aurait soupé d’être unique au monde.

Bref, si Edmond de Nevers n’a pas traversé l’épreuve du temps, il doit en revanche être retenu parmi les intellectuel·le·s éclairé·e·s. L’Avenir du peuple canadien-français doit être lu avec sérieux et attention.

Il serait inapproprié de rejeter en totalité la pensée de Nevers pour le simple prétexte que celui-ci s’est incliné au difficile jeu des prédictions.

L’intellectuel en exil appelle à l’alliance des forces patriotiques et à une réflexion sérieuse autour du Nous québécois.

En des temps où la question identitaire tend heureusement à reprendre le dessus, Nevers doit au moins être entendu.

CRÉDIT PHOTO: Serge Robert, https://www.flickr.com

i DE NEVERS, Edmond. L’Avenir du peuple canadien-français. Boréal, Montréal, 2006, p.XIV.

ii DE NEVERS, Edmond. L’Avenir du peuple canadien-français. Boréal, Montréal, 2006, p.XXXVIII.

iiiIbid.

iv BROUILLARD, Carmel. Le séparatisme ne doit pas mourir, Éditions des Jeunesses patriotes, Montréal, 1939, p.7-8.

v DE NEVERS, Edmond. L’Avenir du peuple canadien-français. Boréal, Montréal, 2006, p.XXXVIII.

vi DESBIENS, Jean-Paul. Les insolences du Frère Untel, Les Éditions de l’Homme, Montréal, 1960, p.14.

vii DE NEVERS, Edmond. L’Avenir du peuple canadien-français. Boréal, Montréal, 2006, p.XV.

viii DE NEVERS, Edmond. L’Avenir du peuple canadien-français. Boréal, Montréal, 2006, p.XXXVII.

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