Laïcité sur fond de démagogie

Québec
Laïcité sur fond de démagogie
Opinions
| par Sacha Lubin |

Projet de loi 21. À peine 32 heures d'étude détaillée par les parlementaires. Une pièce législative adoptée sous bâillon parlementaire. Des amendements refusés. Deux chartes des droits et libertés bafouées. Une modification de la charte québécoise des droits et libertés, sans consensus parlementaire. Des contestations judiciaires lancées dès le lendemain de l'adoption du projet de loi 21.

Ceci est le fait du nouveau gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) porté au pouvoir le 1er octobre dernier. Force est de constater qu'avec cette adoption forcée du projet de loi 21 sur la laïcité de l'État, la CAQ nous a fait la démonstration de ce qu'est une démocratie de façade, à savoir une pseudo démocratie aux antipodes d'un État de droit.

La laïcité de l'État vient d'être, arbitrairement et en l'absence de tout consensus social, institutionnalisée au Québec. On a malheureusement trop peu entendu parler de la démagogie identitaire insidieuse mais assumée qui a servi de socle à la rhétorique gouvernementale depuis des mois, afin de justifier l'élaboration puis l'adoption du projet de loi 21. En revanche, dans une société démocratique comme la nôtre où l'on se plait à valoriser la prévalence de l'autonomie et de la liberté de l'esprit, il est impératif de dénoncer ces techniques de manipulation des masses, car elles ne doivent en aucun cas être banalisées ou normalisées.
 

« En réalité, ce projet-là, il est modéré, comme le sont les Québécois[·es]. »

― François Legault (allocution du 31 mars 2019 dans le cadre d'une capsule diffusée sur les réseaux sociaux)

 

Tout au long du processus ayant mené à l'adoption de la loi sur la laïcité au Québec, le ministre Simon Jolin-Barrette et le premier ministre François Legault n'ont eu de cesse de répéter que ce projet de loi était modéré. Jusqu'aux débats précédant l'adoption sous bâillon, les membres du gouvernement ont insisté sur l'emploi du terme « modéré ». En revanche, s'ils ont eu à répéter aussi souvent que leur projet de loi était modéré, ce n'est certainement pas parce qu'il l'est. Il s'agissait d’une stratégie élémentaire de manipulation du discours, de démagogie, autrement dit. Par ailleurs, qu'est-ce qui illustre plus le caractère modéré et bienveillant d'une loi que le recours à une clause dérogatoire lui permettant d'échapper à toute contestation judiciaire dans l'éventualité où sa constitutionnalité serait remise en cause?


 

La prétendue volonté des Québécois et des Québécoises

 

« C'est une approche qui respecte notre histoire, nos valeurs et ce que souhaite une grande majorité de Québécois[·es]. i»

― François Legault

 

« La nation québécoise souhaite que l'on interdise le port de signes religieux à certaines personnes. ii»

― Simon Jolin-Barrette

 

« Il y aurait un danger de ne pas répondre à cette demande de la part de la vaste majorité des Québécois[·es]. iii»

― François Legault
 

Il convient de mesurer la gravité de l'emploi de telles phrases. Cela vient poser en non-québécoise, voire en menace à la cohésion sociale, toute personne s'opposant à la loi sur la laïcité de l'État.

De quel·le·s Québécois et Québécoises François Legault et Simon Jolin-Barrette, pour ne nommer qu'eux, parlent-ils? De ceux et celles qui commentent leurs publications Facebook? De ceux et celles qui leur envoient des messages à leurs adresses courriel? De leurs sympathisants et sympathisantes? Des personnes à qui ils serrent la main lors de leurs sorties ou rassemblementsiv? Quand bien même ils parleraient de ceux et celles qui les ont élus, porter au pouvoir un groupe parlementaire n'a jamais signifié que celui-ci avait carte blanche sur tous les dossiers qu'il traiterait pendant son mandat. Et aux dernières nouvelles, la population n'a pas voté directement pour le projet de loi sur la laïcité de l'État, rendant erronée, inadéquate et malhonnête l'utilisation de ces généralisations sur les Québécois.

Par ailleurs, il convient de rappeler que toutes les Québécoises et tous les Québécois n'ont pas la même compréhension des enjeuxv. Toutes et tous n'ont pas les mêmes niveaux de connaissance ni la même éducation, ne vivent pas nécessairement les mêmes réalités au quotidien. Toutes les Québécoises et tous les Québécois n'évoluent pas dans les mêmes contextes socio-économiques. Une fois cela dit, si l'on fait preuve d'un minimum d'honnêteté intellectuelle, comment est-il possible de tirer le constat selon lequel « les Québécois·es veulent ceci »? N'en déplaise à certains et certaines, beaucoup de Québécoises et de Québécois veulent aussi autre chose. Que fait-on de ces personnes? Sont-elles moins québécoises parce qu'elles s'opposent au projet de loi 21? Poser la question n'est pas y répondre. Ces personnes sont québécoises, cela devrait aller de soi.

Plus grave encore du côté du gouvernement, est le fait de justifier ces affranchissements du droit, de l'éthique et de la rigueur intellectuelle par une prétendue volonté générale qui serait ainsi servie. La volonté générale ou collective est un souci du bien commun, d'un intérêt général. Cela est très différent de la volonté de toutes et tous ou de celle de la majorité, qui n'est, elle, qu'une succession de volontés individuelles, motivées par des intérêts eux aussi propres et individuels. L'intérêt général a manifestement été détourné, instrumentalisé, dans le but de servir un programme politique précis.

En ayant constamment invoqué la prétendue volonté des Québécois·es pour justifier intransigeance et rigidité dans le traitement du dossier de la laïcité, et en ayant érigé en volonté générale et absolue une agrégation de volontés et d'opinions individuelles, la CAQ s'est rendue coupable du climat social délétère qui se dessine, et devra en porter la responsabilité.
 

« Au Québec, c'est comme ça qu'on vit. vi»

― François Legault

 

Quand un sujet de société génère des réactions aussi épidermiques chez toutes les couches de population, des élu·e·s aux intellectuel·le·s de tous domaines, aux travailleurs et travailleuses, aux représentants et représentantes des institutions scolaires et professionnelles, à tous les membres de la société civile, c'est que ledit débat n'est pas arrivé à maturation. Peu importe la position défendue.

Quand la simple mention d'une demande de compromis ou d'amendement à un projet de loi se mérite un déferlement de haine, de racisme décomplexé, d'appels au « renvoi chez eux » de catégories entières de population, c'est que le débat n'est pas clos.

Avoir fait le choix d'induire dans l'esprit de la population qu'il faille, pour retrouver une identité et des valeurs soi-disant en perdition, devenir les porte-étendard d'une laïcité nourrie à l'exclusion, au rejet fier et assumé de l'autre, à la décrédibilisation des intellectuel·le·s et expert·e·s, traduit l'absence de projet politique de la CAQ, ainsi qu'une évidente incapacité à gouverner et à rassembler.

Somme toute, la stratégie de communication politique s'est avérée élémentaire, bien que moralement méprisable. Avoir choisi de clore le débat en tranchant arbitrairement témoigne du mépris que porte le gouvernement de la CAQ à la société qu'il est censé représenter.

La démagogie a servi le gouvernement à ce jour, mais il est incontestable que le débat autour de la laïcité est loin d'être clos.

 

L'opinion exprimée dans le cadre de cette lettre d'opinion, est celle de son autrice et ne reflète pas nécessairement l'opinion, ni n'engage la revue l'Esprit libre.

CRÉDITS PHOTO : Adrien Olicho, Unsplash

i Emmanuel Martinez, 31 mars 2019, « Projet de loi sur la laïcité : "au Québec, c’est comme ça qu’on vit", dit François Legault », Journal de Montréal. https://www.journaldemontreal.com/2019/03/31/laicite-de-letat-legault-sa...

ii Radio-Canada, « Laïcité : Entrevue avec Simon Jolin-Barrette ».

https://ici.radio-canada.ca/info/videos/media-8065390/laicite-entrevue-a...

iii Marco Bélair-Cirino, 15 juin 2019, « Legault n’hésitera pas à bousculer l’opposition », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/556788/simon-jolin-barrette-fi...

iv « Le premier ministre a soutenu vendredi être régulièrement interpellé dans la rue par des quidams sur le sujet. Ils lui disent : « Monsieur Legault, lâchez pas sur la laïcité! Lâchez-nous pas! » a-t-il relaté. » Marco Bélair-Cirino, 15 juin 2019, « Legault n’hésitera pas à bousculer l’opposition », Le Devoir. https://www.ledevoir.com/politique/quebec/556788/simon-jolin-barrette-fi...

v Cela vaut pour toutes les sociétés.

vi Emmanuel Martinez, 31 mars 2019, « Projet de loi sur la laïcité : "au Québec, c’est comme ça qu’on vit", dit François Legault », Journal de Montréal. https://www.journaldemontreal.com/2019/03/31/laicite-de-letat-legault-sa...

Commentaires

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Merci mademoiselle d'avoir le courage de vos opinions. Quant aux tenants de la soi-disant doxa populaire pro- projet de loi 21, il est fort utile de leur rappeler que les personnes qui ne partagent pas leur idée de la laicité, font tout autant parti du peuple québécois qu'eux. Nous ne sommes pas dans une république bananière pour que vous vous targuiez de parler pour la "majorité des québécois". Si le "peuple" vous soutenait cher premier ministre, vous n'auriez nullement eu besoin d'utiliser le baillon pour faire passer ce projet de loi.